EUGÈNE PELLETAN
Revenu à la vie privée, Lamartine se trouva en face des difficultés matérielles qu'il avait laissées s'accumuler autour de lui. Ses créanciers, un instant éblouis et distraits par sa gloire, se ralliaient pour obtenir de l'argent. Le jeune secrétaire fut, avec madame de Lamartine, le correspondant attitré de tous les réclamants, alors que le poète s'était remis noblement, sans repos et sans trêve, à ce travail de Sisyphe qui ne devait finir qu'avec lui. Les documents que nous avons sous les yeux, relatifs à la vie intime du poète, à celte époque, sont lamentables. Jamais la gloire n'a été expiée plus cruellement, jamais l'infortune ne fut supportée avec plus de force d'âme et de noblesse. Des scènes du Timon de Shakspeare se jouaient presque chaque jour à Saint-Point. On retrouve la trace de ces douleurs auxquelles Paul de Saint-Victor a été assez directement associé, dans la préface du Cours faut Hier de l Ht end ure :
« La vie dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse, ressemble à ces spectacles d'où l'on sort le dernier et où l'on stationne malgré soi en attendant que la foule s'écoule, quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, rentrent sur cette scène, tout à l'heure illuminée et retentissante d'illusions.
» Et qu'y regretterais-je donc, à présent, dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir, avant moi, toutes mes pensées ? Ai-je envie d'y chanter encore, d'une voix éteinte, des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je goût pour rentrer dans ces luttes politiques qui, fussent-elles rouvertes, ne reconnaîtraient plus mes accents posthumes? Ai-je un bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez fou pour croire que je fondrais ou que je taillerais à moi seul, en bronze ou en marbre, une statue colossale du genre humain, quand Dieu n'adonné pour cela, aux plus grands statuaires que du sable ou du limon pour la pétrir? A quoi bon vivre pour ne contempler, autour de soi. que les ruines de ce qu'on a construit dans ses peu-