L'HOMME. — LE TALENT
Sur les colonnes grises des journaux où la pensée se ternit et s'efface, Paul de Saint-Victor écrit des phrases en même temps sculptées et peintes.
Ces prodigalités de la forme et de la couleur, cette mise en scène de riche, ces décors polychromes qui fatiguent les muscles de l'œil avant de fatiguer le cerveau, l'auteur de Hommes et Dieux sait les résumer dans des images courtes et puissantes, dans des phrases concises qui semblent la légende d'un exergue sigillaire ou l'inscription d'une slèle votive. On a dit de lui qu'il était le don Juan de la phrase... Le fait est qu'il a connu toutes les faveurs de l'expression. Des mots-reliefs jaillissent sous sa plume ; là est sa marque d'artiste, son talent particulier. Parfois aussi, il ouvre les vannes aux ondes du style, sa période se déroule harmonieusement, comme un grand fleuve, et cèile, sans effort, à l'élévation de la pensée, aux balancements du rythme dans la prose, aux douceurs et à la majesté de la forme oratoire. Ce n'est plus alors la richesse et l'originalité des détails qu'admire le lecteur entraîné, c'est l'ampleur et la noblesse des images, l'équilibre symétrique des propositions. L'écrivain, redevenu classique, semble céder à la nostalgie des grands rhéteurs. On pense, parfois, en le lisant, à Tite-Live et à Bossuet.
Au reste, les idées générales, les opinions pré-
conçues, les principes d'art ne formaient pas de bandelettes autour de son esprit. Il l'avait libre. En effet, il admirait successivement la simplicité de l'art antique et les formes strapassées de la Renaissance italienne, les fresques biératiques des peintres primitifs de l'Ombrie et l'industrie raffinée et décadente, sans avoir jamais eu de jeunesse, des Japonais; il était un des admirateurs les plus entbousiasles de l'art précieux et léger du xviii6 siècle français, au temps même où il écrivait, sur Eschyle, un livre qui a la prétention, en quelques parties justifiée, d'avoir pénétré intimement la civilisation grecque.
Cet éclectisme dans l'appréciation des œuvres d'art et dans les jugements littéraires que Sainte- Beuve possédait aussi, mais dont il dissimulait la discordance par la souplesse évasive de sa forme et la sympathie conciliante qu'il apportait aux sujets les plus différents, étonne un peu quand on relit les feuilletons de Paul de Saint-Victor. Des admirations contraires ne s'accordent pas facilement avec le dogmatisme apparent, d'une forme souvent tranchante, dont il use dans ses jugements. Il est vraisemblable qu'il n'a jamais eu, en littérature et en art, de bien sérieuses convictions. Aussi n'est-ce pas un critique d'art ou un Arislarque littéraire qu'il faut chercher en lui, c'est un artiste ayant