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LE CARNAVAL

également le dessus et le dessous des tables, dans les cabarets à la mode.

Paul de Saint-Victor a connu cette vie ruineuse pour l'esprit, pour le talent et pour la santé. Il la décrivait ta sa maîtresse avec des exagérations lyriques :

« Le carnaval est furieux, ardent, effréné. Paris est piqué de la tarentule et songe à faire trembler ses pavés. Plaise à Dieu que ça ne soit pas la danse macabre et que la Rouge, cette mort sociale, ne fasse bientôt son entrée dans le bal. Je ^ais au bal de l'Opéra, comme j'irais au Brocken, pour y lever, les yeux ouverts. C'est infernalement beau. Figure-toi lesLupercales antiques en dentelles et en velours, sous le ciel brûlant des Antilles et la luxure en feu planant au plafond dans le halo embrasé des lustres, sur dix milles têtes de derviches tourneurs et de bayadères effarées. Autrefois cette tempête de jambes en délire me donnait le vertige, et j'errais, comme un faune dans un bois, dans ce pandemonium impudique. Aujourd'hui, je descends, sous les ailes de ton souvenir, dans ses spirales de danse et de bruit, comme sous la sauvegarde d'une Béatrix protectrice. » (21 janvier 1850.)

Et plus loin :

«Tes lettres m'humilient, ma bien-aimée. Ce sont

les largesses d'une reine à un pauvre gentilhomme endetté qui ne peut rendre qu'en amour et en dévouement. Mon créancier, c'est le Temps, ce grand maigre auquel tout le monde doit à Paris.

» Si tu savais tout ce que cette ville dévore d'heures! La vie parisienne est un formica-leo tapi au fond d'un sablier.

» Tu me demandes comment je reçois tes lettres. Le jour est singulièrement choisi pour me faire celte question. Mais je serai franc. Apprends donc qu'il est cinq heures et qu'on me l'apporte en me réveillant du sommeil brutal et sans rêve d'un lendemain de bal.

» J'ai passé la nuit au bal de l'Opéra. J'étais en bande joyeuse et Dieu sait si j'aimais, autrefois, sabbats de bruit et de vertige, où tous les fantômes rêvés par (iavarni prennent la vie et le souflle ardent du plaisir et tourbillonnent dans les chaudes vapeurs de cette fournaise de luxure, comme dans les flammes d'un punch allumé par Hoffmann. Eh bien, cette nuit blanche a été, pour moi, noire de tristesse. Ton souvenir m'enveloppait comme un suaire et j'errais dans le carnaval de splendeurs et de maries comme dans une marche nocturne, parmi les spectres d'une danse macabre.

i Et puis une idée toile m'agitait la tète. Car ce

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