‹ Paul de Saint-VictorChapitre 39 sur 82 · LE CA R NAVAL · texte numérisé non relu

LE CA R NAVAL

l'Opéra, fournaise de courtisanes dansantes, comme des flammes tisonnées par l'archer de Musard, et j'allais cuver, dans mon lit, cette nuit capiteuse. Survient un recors qui me lit, du nez, un arrêt qui nie condamne à quarante-huit heures de prison et me Yoilà, depuis douze heures, aux Haricots.

» Heureusement, ô Providence! un mien ami m'avait fait présent, la veille, de deux bouteilles de kirsch-wasser et je t'écris aux pures et froides clartés de cette lune de l'ivresse.

» Oui! si j'étais poète, je chanterais une ode à cette liqueur courageuse, forestière, virginale et blanche, comme Diane. Il me semble que je bois ton sang, chaste déesse, et chacune de ces gouttes qui font pâmer mes lèvres m'apporte le baiser sauvage d'une de tes nymphes.

» Pardonne-moi ce lyrisme fumant du verre, mais que faire dans ce cachot garni, dans cette prison bourgeoise? Encore si j'avais un geôlier avec trousseau de clefs et bonnet de peau de renard...

Admirable matière à mettre en vers français!

— mais j'ai ma bouteille et ta lettre, deux ivresses.» Paul de Saint-Victor ne fut débarrassé des revues, des nuits au poste et des vexations de la garde

nationale qu'au commencement de l'Empire. Nous trouvons, sur une page d'un de ses carnets de poche, cette note suivie d'un point d'exclamation marquant l'allégresse : « ïl avril 1853, libéré de la garde nationale!! »

I. Entrée tic Paul de Saint-Victor à la Presse. 11, 111. Mademoiselle Alice Ozi.

M. Eould, ministre d'État, au commencement île l'Empire, entreprit de miner les quelques journaux qui avaient réussi à vivre, comme Sicyès, en butte, pendant quatre années, aux avertissements, aux condamnations de toute sorte, aux menaces de guillotine qui rendaient, chaque jour, leur existence plus précaire et plus incertaine. En 1855, ils n'étaient plus, à Paris, que douze traitant des matières politiques. Le Moniteur universel, qui servait de journal offi-

ciel, était, tout naturellement, le premier informé des nouvelles qui venaient du gouvernement; mais sa rédaction était vieillotte et surannée. Comme il était peu lu, son influence était presque nulle. M. Fould résolut d'en faire un instrument de domination. Pour attirer les lecteurs, il voulut que le Moniteur, transformé, présentât, dans l'avenir, le genre d'attrait qu'offraient les feuilles de l'opposition, dans lesquelles la partie littéraire était traitée par des critiques de talent et des romanciers justement connus et aimés par le public. Il s'agissait donc de transformer la rédaction et d'alléger l'allure du journal. Le budget illimité de L'État, l'exemption du droit de timbre rendaient l'entreprise facile. Le prix du journal, de beaucoup inférieur à celui des Débats, du Siècle ou de la Presse, était aussi un sérieux élément de succès.

A la tête de cette concurrence que l'État entreprenait, avec l'argent des contribuables, contre (\e> industries privées qu'il eût voulu absorber ou réduire, M. Fould plaça Louis de Cormenin avec le titre de rédacteur en chef. Le premier soin de celui-ci fut d'appeler à ses cotés son ami Théophile Gautier (mai 1855).

Le poète dut donc abandonner son feuilleton dramatique de hi Presse. Emile de Girardin, qui était

à la tête de ce journal, proposa la place devenue vacante à Paul de Saint-Victor. Les conditions matérielles qu'il lui offrait, (6 000 francs par an) étaient supérieures à celles qui lui étaient faites au Pays, où ses articles n'étaient payés que 4 500.

Le talent de polémiste, la vigueur d'esprit, la souplesse, la fécondité d'imprévu de M. Emile de Girardin, en tenant constamment en éveil l'intérêt et la curiosité des abonnés, avaient créé à la Presse une clientèle très nombreuse. Ce journal devait répandre, on peu de temps, dans un public nouveau composé de l'élite des lecteurs, la notoriété de Paul de Saint- Victor et consacrer son influence. Son passage à la Presse fut une des étapes les plus marquantes et les plus beureuses de sa carrière littéraire.

En 1855, et à l'occasion de son entrée à la Presse, Paul de Saint-Victor fit la connaissance d'une jeune femme fort entourée d'hommages et fort en vue. Avant la révolution de Février, elle avait obtenu, sur la scène des Variétés et du Palais Royal, des succès

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de plus d'une sorte. Elle méritait les applaU ments par la beauté de ses formes, l'éclat et la douceur de sa carnation, l'originalité de son dire, l'esprit conciliant et charitable dont elle en usait avec ses amis. Ce n'était pas une personne vulgaire que mademoiselle Alice Ozi ; elle a tenu une place dans la chronique littéraire, et Théophile Gautier l'a appelée quelque paît VAspaste moderne, Victor Hugo a écrit pour elle des vers exquis. Elle a éveillé dans le cœur d'un jeune homme bien doué, Charles Hugo, un amour qui s'est éventé, comme un parfum, dans une suite de poèmes gracieux, qui mériteraient d'être connus, quoi qu'en ait dit M. de Yillemessant, dans ses Mémoires d'un journaliste* Elle aimait les lettres, et le jeune major général qui préludait, par le goût de la poésie, aux lauriers académiques qu'il devait aussi conquérir, écrivait, sur l'album de mademoiselle Alice Ozi, une chanson qu'avait composée un de ses lieutenants M. Lafaguelle : elle avait pour titre Khradoujah. Cette copie lointaine des Contes d'Espagne cl des Orientales était alors fort répandue. Le jeune prince l'avait rapportée de l'Algérie, où les soldats en avaient fait un.1 chanson de marche.

Mais la vraie gloire de mademoiselle Alice Ozi a et/' l'amitié que lui avait vouée Théophile Gautier.

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Il a fait pour elle, d'après nature, des quatrains dignes du voisinage des petits camées de V Anthologie grecque et qui n'ont pas été recueillis dans ses poésies complètes, ni dans la brochure publiée à Bruxelles et connue sous le nom de Jurcnilia.

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