BOUTS RIMES
Sur la rose pompon de la bouche d'Alice, Le jour vole un sourire, abeille au dard méchant. Le soir l'abeille part, et, tondre et sans malice, La rose désarmée embaume le couchant...
Malgré toutes ces comparaisons brillantes, il est vraisemblable que Théophile Gautier ne fat jamais
beaucoup plus que l'ami de mademoiselle Alice Ozi; mais il demeura son ami tant qu'il vécut. Alors qu'il « labourait des lignes» de critique dramatique dans lu Presset la jeune actrice avait une
place dans sa loge à toutes les premières repi talions que donnaient les théâtres. Les attributions de critique d'art qui venaient de lui être dévolues au Moniteur ne comportaient plus le bénéfice du service de presse et allaient priver l'amie de Théophile Gautier de ces soirées mémorables où les acteurs, sur la scène, ne donnent pas seuls la comédie au public. Mademoiselle Ozi ayant laissé entrevoir ses regrets devant Paul de Saint-Victor, celui-ci lui offrit galamment de continuer à considérer comme sienne la loge de la Presse, où il assura qu'il serait toujours heureux de la recevoir.
Alors commença une liaison très apparente qui fit beaucoup de jaloux et d'ennemis à Paul de Saint- Victor. On le voyait à toutes les premières représentations avec la jeune femme. Après le spectacle, ils montaient en voiture ensemble, heurs relations étaient connues de tout Paris, el les petits journaux qui, dans la première période de l'Empire, étaient seuls libres, et taisaient gaiement une guerre d'esprit à toutes les personnes en vue, rapprochaient presque toujours les noms de mademoiselle Alice Oii et de Paul de Saint-Victor.
Le sort de celui-ci n'était pourtant pas aussi enviable qu'on pouvait le croire. Nous avons sous les yeux les pièces d'une longue correspondance
MADEMOISELLE ALICE OZI. loi
échangée entre eux, à toutes les époques de leurs relations. Les lettres ne sortent jamais, chez Paul de Saint-Victor, du ton d'une camaraderie cordiale, d'un enjouement quelquefois un peu tendre, mais qui ne dépasse jamais la mesure permise à un homme du monde qui écrit à une femme jeune, belle et sans préjugés. Celles qu'écrivait la jeune femme, d'une forme libre et sans prétention, semblent aussi exclure l'idée d'une liaison complète. Et pourtant cette amitiéa eu ses traverses, ses jalousies, ses brouilles et ses réconciliations. C'est que Paul de Saint-Victor, avec sa nervosité maladive, était un compagnon d'humeur bien inégale; peut-être aussi mademoiselle Ozi était-elle parfois distraite. Au reste, voici quelques passages caractéristiques des lettres des deux amis :
(Enghion-les-Bains, 18 juin 18.".."».)
« Cher ami,
» Hier, je suis allé rendre visite à M. le curé, qui m'a beaucoup prié de me marier. Ne sachant comment lui dire qu'il fallait êlre deux, j'en suis sortie en lui disant que la personne était pro- .testante!
» Il s'est rendu;... mais il préférerait me voir mariée à un protestant qu'en état de concubinage.
» Madame deV..., supérieure des Dames de Saint- Louis, avec laquelle, vous le savez, j'ai été en correspondance, lui a parlé de moi. Ils savent que j'ai une vraie religion au fond du cœur et voudraient la faire déborder. Je veux bien qu'elle sorte de moi et paraisse; mais je veux avant tout ma liberté !
» Je garderai ma folie et mes abandons pour les gens qui m'aiment. C'est vous dire que je ne serai jamais pédante et ennuyeuse avec vous. J'y lâcherai du moins.
» A bientôt et mille choses de mon cœur.
HLICE 0 Z I . |
(6 décembre 1855. |
«. Il faut qu'il vous soit arrivé quelque chose, mon cher ami, car je ne puis pas croire que, sans motif, ou quelque soit le motif, vous cessiez de me voir sans me dire pourquoi.
» Si vous êtes à bout de vos complaisances el preuves d'amitié envers moi, — ce qui esl possible,