‹ Paul de Saint-VictorChapitre 41 sur 82 · MADEMOISELLE ALICE OU · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE ALICE OU

— vous ries trop galant homme pour ne pas me le dire ou me récrire.

»... Si pourtant vous êtes résolu à faire le muet, sachez que je n'aurai aucun fiel pour cette manière outrageante de rompre notre amitié. J'aurais préféré sans doute une explication, mais j'accepte d'avance, sans amertume, votre silence. Cela ne me tiendra pas quitte envers vous de toutes vos tendresses pendant près d'un an.

» Croyez bien qu'il ne peut y avoir dans mon cœur pour vous que de l'affection. Vous êtes libre, je le reconnais, de changer d'ami; quant à moi, je ne suis pas libre de cesser de vous aimer.

<£ ALICE ozi. »

«Oui, » — ajoutait mademoiselle Ozi, dans les confidences qu'elle a bien voulu nous faire, — « Saint- » Victor et moi, nous avions ainsi des brouilles, » mais elles étaient suivies de raccommodements. » Il était souvent nerveux, crispé, désagréable, mais » il m'aimait bien et il avait de prompts retours. Il » n'a pas été mon amant. Gautier et lui étaient des y> cérébraux. Du reste, fatigué de la vie qu'il men nait. Saint-Victor avec moi était très calme. Un > rien lui suffisait ! Si, dans la loge, au théâtre, je

» me laissais déchausser et lui abandonnais, durant » la représentation, un pied dans sa main, il * ■ tait » au sixième ciel, heureux, comme un roi!... Il » ne demandait pas davantage. »

Il eut un jour un désir d'artiste, quelque souvenir de Pauline Borghèse devant Canova, et demanda à mademoiselle Ozi de la voir nue, comme l'avait vue Th. Gautier quand elle avait posé pour les quatrains qu'on a lus plus haut et pour une description plastique qui a pris place dans Émaux et Camées. C'est mademoiselle Ozi qui parle :

« Il fallait bien, n'est-ce pas, Monsieur, lui aecor- » der quelques petites choses; mais ce n'était pas » possible chez moi. Il demanda à un do ses amis » nouvellement marié de lui prêter la clef d » appartement. Là, il me considéra à son aise... il me » couvrit de baisers. Rien de plus ! mais je n'ai- » mais pas cela. Je lui dis, en rattachant mes vète- » ments, que j'avais eu froid et que c'était bon pour » une fois !

» Sans compter que les alluivs do Gautier, de » Saint-Victor, d'autres artistes qu'ils m'amenaient, » m'effrayaient. Ils se mettaient parfois dans un état » de surexcitation nerveuse qui les eut fait prendre » pour des fous. Ainsi Gautier, chez moi, assis par » terre, les jambes repliées à l'orientale et fumant.

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» dans une apparence calme et somnolente, levait les » yeux et disait d'une voix lente et douce : « Quand i eesserai-je donc de voir des bourgeois glabres cou- » rant, à quatre pattes, sur la corniche de ce pla- » fond!!»

» Un jour encore Saint-Victor et Gautier m'ame- » lièrent un petit homme gros et myope que je ne » connaissais pas. C'était Préault, le sculpteur, et » ils me demandèrent, comme une grâce, de lui » laisser voir mon pied. Et, ce pied, Préault se » précipita dessus et se mit à le couvrir de baisers. » A un moment, j'ai cru que ce gros enthousiaste, » couperosé, aux yeux saillants, allait tomber d'apo- » plexie!

» Et toutes ces choses qui commençaient et ne » unissaient pas me troublaient et me faisaient du i mal... Le lendemain, j'avais les yeux cernés! »

ni

Un jeune homme qui ne devait pas demeurer seulement, comme disait avec esprit M.Dupanloup, dans un article de polémique, le premier écrivain de France

par ordre alphabétique, vînt apporter le trouble dans le cœur de mademoiselle Ozi. Dès son retour d'Athènes, il s'était mis, sans raisons apparentes, à prendre pour cible Paul de Saint-Victor et à le blasonner finement dans les petites feuilles littéraires. Le silence de sa victime l'enhardissait de plus en plus.

Bien qu'il ne répondît pas à ces attaques, Paul de Saint-Victor n'en sentait pas moins l'aiguillon. Sans trop le laisser paraître, il était déjà furieux quand il apprit que mademoiselle Alice Ozi était partie avec Edmond About et que tous deux s'étaient embarqués à Marseille pour Civita-Vecchia (avril I N N

Ce voyage au pays du Tendre ne devait pas être d'une bien longue durée. La jeune femme, arrivée à Home, voulut pousser jusqu'à N a pie s et se sépara de son compagnon, qui rentra dans son ancienne cellule de la villa Médicis pour écrire la Question romaine. Delà, il adressa à son amie quatorze lettres merveilleuses parle mouvement et par l'esprit dans lesquelles la verve souvent bouffonne n'exclut pas la tendresse, et l'émotion. Ces lettres sont soigneusement conservées; il y est beaucoup question de Paul de Saint-Victor.

Celui-ci avait laissé paraître un réel chagrin quand il avait connu le dépari de mademoiselle Aliee O/i. Edmond About, qui se croyait bien placé pour être

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renseigné sur lecaractère «.les relations qu'elle avait eues avec Paul de Saint- Victor, considérait celui ci comme un rival heureux. Nous avons vu que mademoiselle Ozi assure qu'il n'a jamais été que son ami. Mademoiselle Ozi semble user d'une entière franchise quand elle parle maintenant des personnes qu'elle a aimées autrefois, et il ne paraît pas possible d'attribuer sa réserve au sujet de Paul de Saint-Victor, aux scrupules d'une dévotion tardive ou h une pruderie rétrospective. Il y a donc là, avec les pièces de la correspondance au dossier, un tout petit problème à résoudre, un cas à faire instruire par une cour d'amour. Que le lecteur se prononce sur les vraisemblances; il lui appartient de juger !

Le voyage en Italie marque le déclin des relations habituelles de Paul de Saint-Victor et de mademoiselle Alice Ozi. Leur amitié ressoudée se détacha sans bruit; pourtant, dans les lettres affectueuses qu'ils s'écrivirent dans la suite, ils trouvèrent toujours des mots caractéristiques pour parler de leurs souvenirs et du passé.

(Lundi, 13 août 1860.)

« Chère Alice, je fais mieux que de rêver de vous, j'y pense souvent avec beaucoup de sympathie et même de douceur. L'éloignement, dans la Iris-

tesse, à cela de bon qu'il efface les malentendus. Ce qui troublait la surface se dissipe; il ne reste que ce qui ne peut l'altérer; et ce qui est inaltérable en moi, chère Alice, c'est mon affection pour vous.

I. Les amitiés littéraires. — Victor Hu^o. — IL Le séjour de Paul de Saint-Yictor ù (iuernesey.

Les deux premiers amis littéraires de Paul de Saint-Victor ont été M. Barbey d'Aurevilly et Théophile Gautier. Nous avons raconté les commencements de leurs liaisons et l'influence que l'un et l'autre, surtout le premier, exercèrent sur le développement de son talent. Son entrée dans le journalisme militant, en 1849, allait ie mettre en rapport avec tout ce que les lettres et les arts possédaient alors de marquant. De là une correspondance

considérable que Paul de Saint-Victor conservait soigneusement dans ses tiroirs, et où se retrouve ut presque tous les noms des auteurs dramatiques, des comédiens, des hommes de lettres, des peintres et des sculpteurs de son temps.

Il nous a été permis de puiser dans ces curieuses archives pour éclairer la vie de l'artiste dont elles sont un commentaire éloquent.

Un moraliste trouverait là matière à d'attristantes réllexions. Dans ces lettres, les remerciements le plus souvent excessifs, l'adulation écœurante, dépassant les dernières bornes que la politesse et la reconnaissance expliquent. On voit là, naïvement étalée, la maladie lancinante de la publicité qui surexcite noire siècle. Un vieux romancier, dont la célébrité luit encore, ne va-t-il pas jusqu'à écrire à Paul de Saint-Victor qu'il n'ose pas se familiariser jusqu'à l'appeler son cher confrère et qu'il le supplie de parler de lui, « même pour en dire du mal ». L'aumône fut l'aile...

Mais, en dehors de ce courant journalier de congratulations intéressées et d'éloges usuraires, la correspondance renferme les témoignages de relations littéraires dont quelques-unes fuient illustres. Eu tète de celles-ci se place tout naturellement l'amitié de Victor Hugo.

Le poêle avait connu le comte de Saint-Victor.

11 parle des souvenirs lointains qu'il avait conservés du vieillard, dans une lettre écrite à l'occasion de sa mort :

« Dans ma première jeunesse, j'avais eu l'honneur de connaître M. de Saint-Victor. J'appréciais vivement cet esprit élevé et délicat; il avait sans doute gardé peu de souvenir d'un adolescent, mais j'avais placé dans le meilleur de ma mémoire et de mon cœur son nom que, depuis, vous avez rappelé et remis en gloire avec tant de puissance et d'éclat ' »

A l'époque où Victor Hugo écrivait celte lettre de Ilauteville-IIouse, le 18 avril 1858, le poète et le critique ne s'étaient pas encore rencontrés. L'exil de Victor Hugo en était la première cause. Déjà Paul de Saint-Victor avait eu l'occasion de parler de lui dans un article de la Presse, publié le 28 décembre 1850, à l'occasion d'un ballet tiré de Notre-Dame de Paris, et qui avait pour titre Esméralda. Les éditeurs n'ont pas donné place, dans le volume intitulé

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