‹ Paul de Saint-VictorChapitre 48 sur 82 · EDMOND DE GON COURT · texte numérisé non relu

EDMOND DE GON COURT

M. Gustave Claudin a été l'ami le plus intime et le familier le plus dévoué de Paul de Saint-Victor. Attachés tous les deux à la même rédaction, au Moniteur universel, ils se voyaient chaque jour, n'imprimaient rien sans s'être consultés l'un l'autre, et vivaient d'une vie presque commune. M. Claudin et M. Mario Uchard ont été les seuls de ses collègues de la presse que Paul de Saint-Victor ait tutoyés. Les emportements spirituels (YEurotas — c'est le pseudonyme de M. G. Claudin — sa verve bougonneuse amusaient son ami. Ils étaient devenus, pour lui, un véritable besoin, et, quand M. Claudin n'était pas auprès de lui, il semblait que quelqu'un lui manquât.

La mort seule apu atteindre l'amitié qui les unissait: mais M. Claudin est demeuré un des gardiens fidèles de la mémoire de Paul de Saint-Victor et il a eu souvent l'occasion de parler de lui, au Moniteur, avec une cordialité touchante.

M. Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor s'étaient liés au début même de leur vie littéraire. Ils ont voyagé souvent ensemble. L'amitié qui les unissait et qui n'a jamais été interrompue semble avoir échappé aux tempêtes et aux accès de froid. Elle fut plus heureuse, en ceci, que les relations habituelles que Paul de Saint-Victor avait nouées avec un autre de ses confrères, M. Philippe Burty. Nel et précis dans toutes ses idées, doux mais ferme, le critique de la République française ne lui épargnait pas la contradiction. Attiré par son tempérament d'artiste vers la modernité et les idées nouvelles, M. Burty n'avait pas, autant que son ami, le culte de l'ait antique et de ses dieux. De là de longues discussions et de courtes rancunes qui ont fini quelquefois par des raccommodements vraiment Littéraires; témoin ce billet charmant qui répondait à des explications amicales que M. Ph. Burty avait demandées à Paul de Saint-Victor, un jour que celui-ci ne lui avait donné que son petit doigt:

« C'est-à-dire que vous rendriez des points à un

cheval arabe pour l'ombrage. Avez-vous rêvé, cher ami? J'ai, pour vous, la plus cordiale et la plus franche affection, et j'ai le cœur sur la main, quand je vous la donne.

» Il a pu m'arriver d'être distrait ou préoccupé, dans les derniers temps, quand vous m'avez rencontré, mais je traversais, dans ce moment-là, un défilé dont je suis heureusement sorti. Prenez-moi donc, dorénavant, comme un ami de cœuret inaliénable, et ne me faites plus la farce de douter de mon amitié.

Il n'y aurait pas d'intérêt à passer en revue, ici, les noms des personnes assez nombreuses que les hasards des rencontres, ou même une sympathie véritable, avaient groupées autour de Paul de Saint-Victor. Mais il faut citer, au nombre de ses amis du premier degré, George Sand, Flaubert, le peintre Maréchal, dont la mort fut si tragique, M. Gavarret, M. PaulDalloz, le Bibliophile Jacob et surtout le neveu de ce dernier, M. B. Guilhiermoz.

Paul de Saint-Victor eût toujours le souci de l'argent et le goût des combinaisons financières; il n'y entendait pas grand'chose, mais il y prenait plai-

sir. M. G.iilliiermoz lui fournissait incessamment des indications utiles, fruits de son expérience, et, si l'écrivain mourut riche, c'est à lui qu'il le devait.

Mais c'est aussi à M. Guilhiermoz que, durant de longues années, Paul de Saint-Victor adressait, presque régulièrement, la plupart des lettres de voyage qu'on lira dans le volume consacré à sa correspondance. Elles en sont les maîtresses pièces. Paul de Saint-Victor avait trouvé dans M. Guilhiermoz el, dans les membres de sa famille des amis dévoués qui conservent pieusement son souvenir.

I. Mademoiselle de Saint Victor. — L'enfance. II. La jeunesse.

L'affection dont il se prit pour sa fille, dès sa naissance, paraît sï'ire emparée, avec plénitude, du cœur de Paul de Saint-Victor. Quand l'enfant était petite et dans les bras de sa nourrice, il la promenait chaque jour, avec sollicitude, dans le jardin des Tuileries; jeune fille, il Fallait voir assidûment à la pension de la rue de Turenne. En ce temps-là, les lettres qu'il écrivait à ses amis débordaient d'amour paternel, et lui qui, auparavant, usait

d'une très grande réserve dans l'expression de ses sentiments intimes, trouvait, pour l'exprimer, les délicatesses de langage les plus touchantes.

L'enfant était née en 1859. Sa mère portait le plus grand nom que le théâtre ait illustré en France, dans notre siècle. M. Edmond de Goncourt ou plutôt les deux frères inséparables étaient ses parrains. C'est eux surtout et M. Ph. Burty, père, lui au— i, de deux petites filles à peu près de l'âge de mademoiselle Claire, que Paul de Saint-Victor fait plus volontiers les confidents de ses joies el de ses espérances. Ses émotions naïves el presque maternelles rendent des notes inattendues sous la plume de ce sceptique. Dans ses lettres, tout est juste, le sentiment et l'expression.

Mais il faut le laisser parler lui-même sur ce sujet charmant. Il s'y arrête volontiers; il s'y attarde. On entend le tic-tac du cœur :

A MM. Edmond et Jules de Concourt :

c ... Mademoiselle Claire est un amour. Vous la reconnaîtrez à peine, quand \ous la verrez. Elle est maintenant en pleine floraison. Je ne me fierais pas à mes yeux, mais tous ceux qui la voient crient au miracle. Elle a déjà des adorateurs. Elle e.^t aussi aimable que belle. Son petit caractère commence à

se dessiner et il est d'une grâce adorable. C'est un sourire incarné.

» Vous serez aussi bien surpris des progrès de sa petite langue. Elle cause maintenant, elle jase, elle devine, elle l'ait des phrases, syllabe à syllabe, comme l'oiseau fait son nid brin à brin. Elle en est déjà aux grands mots. Je voudrais que vous l'entendiez dire: « Passionnément! » en effeuillant une marguerite. Elle a appris aussi votre nom, qu'elle prononce Oncourt, et elle vous envoie des volées de baisers avec ses deux mains... »

Et, un peu plus tard, mais toujours en 18G2.

<r Claire fleurit à Montmorency. Elle y prend les couleurs de la cerise du pays. C'est la princesse Aurore de Perrault. Son petit cerveau est en ébullition. Chaque jour, une idée nouvelle en sort et j'entre. Elle dit déjà des phrases qui sont presque des périodes; celle-ci par exemple : « Papa va à Pâli y> cécé de beaux iouious pour Quéqué! »

» Cela est débité couramment et tout d'une haleine. Vous la verrez faire la dame dans sa petite calèche. On dirait une petile infante regardant son peuple. Passez-moi ces puérilités. Les pères sont un peu commères; et ta qui le dire si ce n'est à leurs compères les parrains?

D Ce que je fais de mes dimanches? — Je les

passe à traîner cette jolie personne dans le jardin de sa grand'mère.

Et les parrains, ses compères, n'étaient pas loin de partager l'attendrissement qu'éprouvait l'heureux père à parler de sa petite Glaire.

« Comment se porte mademoiselle de Montmorency?— lui répond Jules de Goncourt. — Granditelle en grâce et en phrases? Je m'aperçois que voilà trois questions qui ressemblent à l'échelle de Jacob : ça va de notre terre à votre ciel! » (15 septembre 1862).

« Et Claire ? Edmond s'inquiète de savoir ce qu'elle a ajouté à son répertoire? Je la vois d'ici dans une petite voiture, à Montmorency, avec du soleil sur la route, sur les joues et dans les yeux de son papa. Il faudrait vous peindre tous les deux pour peindre delà joie traînée par du bonheur. » (v27 juin 1

» J'ai rêvé, coite nuit, à mademoiselle Glaire : c'était un amour. Elle disait dos mots de petite personne de dix ans et elle nous embrassait fort, son

grand parrain et moi. Peut-être que c'est là la façon d'écrire des enfants : ils vous envoient une pensée dans un rêve. » (12 juillet 1802).

Ces fragments de lettres, d'une sensibilité charmante, semblent cueillis dans le livre que les deux frères préparaient alors, et qu'ils devaient appeler justement Idées et Sensations. Recueil singulier où la préoccupation du style, agissant fortement sur le fond de la pensée, lui donne une précision, une netteté d'exergue ou d'inscription. Chaque idée, comme éclairée par la flèche d'un jour perçant, donne l'impression d'une petite eau-forte. Elle saute aux yeux avant que l'esprit l'atteigne.

La grande affection que les parrains ressentaient pour leur petite filleule augmentait, chaque jour, avec sa gentillesse et sa grâce naissantes. Elle semblait être échappée de leur siècle favori. A dix ans, pomponnée, déjà grandelette, on l'eût prise pour une petite créature de Watteau ou une de ces mignonnes porcelaines de Saxe qui font penser aux figurines antiques de Tanagra. Elle était blonde, avec des yeux bleus, petite et très bien faite; son nez mince, un peu recourbé, rappelait le profil des Saint-Victor. Son esprit et son cœur étaient éveillés, et son père charmé écrivait de Wildbad à M. Guilhiermoz, au mois de juillet 18G7 :

h Je reçois des lettres adorables de ma petite Claire, qui a pleuré, à mon départ, comme une Madeleine. L'an passé, elle m'avait vu partir sans trop de chagrin. N'est-ce pas une joie intime et profonde que de voir le cœur de ces charmants êtres grandir, se développer, comme leur petit corps... »

L'enfant était devenue une jeune fille, mais elle continuait à exercer sur son père une tyrannie enfantine. Son éducation finie, elle devenait pour lui une compagne. Il la conduisait au théâtre et dans le inonde, inventait pour elle des toilettes et des occasions de succès. A lui revient l'idée d'un travestissement en moulin à vent qui lit tourner bien des têtes, dans une nuit de bal, chez la directrice de la Nouvelle Renie. Il en était venu, lui qui aimait ses aises et qui avait horreur des fêles où, dans la poussière de la danse, les pères muets traînent sans but, d'un salon à l'autre, poursuivis par le sommeil, l'ennui et l'affadissement d'une musique banale, à

MADEMOISELLE DE S AINT-YICTOR. UU

assister, jusqu'au plein lever du jour, à des cotillons interminables.

Aux premières représentations, mademoiselle de Saint-Victor faisait les honneurs de sa loge. Jamais jeunesse ne fut plus brillante. Un romancier qui a toutes les délicatesses du talent trouva, dans cette vie un peu fiévreuse que la mort du père devait sitôt assombrir, l'inspiration d'un de ses récits les plus attachants. La Revue des Deux Mondes a publié le roman de madame Th. Bentzon, intitulé Tête folle. La fabulation, cela va de soi, est tout à fait imaginaire; mais deux ou trois figures ont été pourtraictes sur la nature, et, comme au Rémonville des Hommes de lettres, on pourrait inscrire les noms des modèles sur les cadres.

Nous avons vu que mademoiselle de Saint- Victor avait partagé avec son père l'hospitalité de Victor Hugo à Guernesey. Nous la retrouverons bientôt faisant une arrivée triomphale dont Paul de Saint- Victor s'est fait l'historiographe, à la Piazzetta de Venise.

I. Hommes et Dieux. — Composition du volume. — II. Recherche d'un titre. — III. La publication — Les critiques. — IV. Exemplaire illustré.

« Mon cher ami,

?> Je viens de lire, sans en passer une ligne, tous vos feuilletons. Je suis présentement en train de les classer et de les relire.

» On peut faire, avec cela, un livre splendidel î î

» .Nous avons à en causer longuement. Je vous

attends un de ces soirs, vers neuf heures. Je serai

chez moi ce soir, demain mardi, et mercredi. Ne

venez pas jeudi.

» Mille poignées de mains.

» Sacré nom de Dieu, les belles phrases! » Tout à vous.

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