GUSTAVE FLAUBERT
Mais Paul de Saint-Victor se refusa longtemps à réunir ses articles. Victor Hugo, Michelet, George Sand l'y poussaient sans arriver à vaincre ses scrupules d'artiste. Les personnes qui faisaient état de son talent, qui voyaient avec regret dispersés et perdus, comme les feuilles au vent de l'automne, les feuilletons qu'il publiait chaque semaine, lui citaient l'exemple de Sainte-Beuve, de M. Renan, de M. Taine, de M. Cuvillier-Fleury. Bottelant leurs gerbes et sans changer grand'chose au texte primitif des travaux qu'ils ont déjà publiés, ces maîtres de la critique n'ont-ils pas coutume de ramener leurs articles de journaux devant le public, sous la forme d'un volume? Les chapitres conservent les traces des circonstances qui les ont fait naître. Ils sont simplement reliés par un titre collectif.
Mais Paul de Saint-Victor avait des visées plus hautes. Par conscience littéraire et par excès de raffinement, il rêva, pendant plus de quinze ans,
d'un livre auquel il donnerait toute la somme de perfection dont il était capable, d'une œuvre qu'il eût voulu à sa mesure, achevée, définitive, marquée par l'idéale pureté et la polychromie somptueuse et pleine d'harmonie de la Minerve antique.
Il choisit donc, dans tous les articles qu'il avait écrits, les morceaux qui lui paraissaient les mieux venus ; et le mode de travail qu'il avait adopté devait le servir heureusement dans cette besogne. En effet, il remplissait avec impatience l'obligation de raconter, à jour fixe, les inventions des autres. Aussi avait-il coutume de remplir le moins possible cette tâche ingrate. Comme Théophile Gautier, il se hâtait, lui aussi, de « faire son art à travers son métier » et de s'échapper par la tangente.
Aussi les vaudevilles et les opérettes, toute la littérature de consommation qui ne vit qu'un jour, servaient seulement de point de départ à un travail personnel. L'auteur de l'ouvrage, les acteurs et la pièce étaient, le plus souvent exécutés en trois lignes. sur cette matière que l'actualité lui fournissait, Paul de Saint-Victor se laissait aller aux méandres de son imagination ; il se livrait aux rapprochements ingénieux et inattendus où il semblait inépuisable et aux larges développements que l'histoire et ses souvenirs lui suggéraient.
C'est ainsi que, sur une comédie oubliée de M. Louis d'Assas, représentée à l'Odéon, il écrivit la Vénus de Milo, qui ouvre si magnifiquement le livre intitulé Hommes et Dieux; sa Diane de Poitiers est née d'une pièce intitulée le Coup de Jarnac; son Marc-Aurèle a été écrit au sujet de la Faustine de Louis Bouilhet, et le chapitre, en tout point charmant, sur les Coules des Fées, est une broderie sur la féerie idiote de Peau d'âne.
Ainsi les poètes célèbrent, en beaux vers, des femmes bien souvent vulgaires. Paul de Saint-Victor, dans le livre qu'il préparait, sarcla toutes les phrases parasites que les nécessités du journalisme avaient fait pousser autour de son œuvre. Il l'allégea des circonstances éphémères qui l'avaient produite, des détails inutiles, de l'appareil bibliographique, et, voulant briser définitivement le fil, môme imperceptible, qui la rattachait aux ouvrages qui les avaient fait naître, il poussa l'indulgence jusqu'à ne pas réimprimer les noms, presque tous obscurs, des auteurs auxquels il n'avait emprunté que leurs titres. Ainsi détaché de la terre, le livre semble avoir été transporté dans un milieu inviolable et religieux où demeurent seules les œuvres achevées. On pénètre, avec l'artiste, dans un Olympe harmonieux où il a admis quelques hommes aux pieds
des Dieux. Pour sculpter ces Dieux, Théophile Gautier a dit que Paul de Saint-Victor avait retrouvé le ciseau de Phidias, et que, pour peindre les hommes, il avait ramassé le pinceau de Vélasquez. De ce travail est né son premier ouvrage : Hommes et Dieux, qui nous parait être tout à fait à part dans les productions de la littérature contemporaine. Ce livre échappe aux querelles d'école et déjoue toute tentative de classement littéraire. Rien ne dépasse dans sa correction, rien ne reste à rogner; il est né d'un goût élevé et superbe; il sent l'antique. La composition de chaque partie est fortement conçue et, comme dans une belle statue grecque tirée de terre par morceaux, un seul fragment garde toutes les propriétés et la majesté de l'ensemble.
*La ligne est pure et la perfection de la forme rapproche et enserre dans ua même cadre ses éléments si divers; elle leur crée une homogénéité très réelle. Ce n'est pas là le lien factice dont parle l'auteur, dans son avant-propos; pas plus que son livre ne peut être comparé, comme il le fait, à i un atelier dans lequel l'artiste aurait rassemblé quelques-unes de ses études les moins imparfaites pour les exposer aux yeux du public : un tableau d'histoire auprès d'une eau-forte, un dessin d'après l'antique à côté d'un portrait ou d'une fantaisie. »
IIOMMES ET DIEUX. 155
Los chapitres qui forment Hommes et Dieux ont un contour trop net, un aspect trop voulu pour être seulement ce que l'auteur appelle des études, et la variété dans le ton n'y est pas assez sensible pour que le lecteur puisse croire qu'il passe d'un tableau d'histoire à une eau-forte. Nulle trace non plus des croquis, des ébauches et des pochades, avec leur feu d'invention et leurs repentirs apparents, que le peintre accroche à ses murs et qu'il conserve, •comme des souvenirs ou des documents qui pourront lui servir plus tard. Au contraire : la forme de Paul de Saint-Victor est si définitive et si châtiée, qu'elle arrive à donner au livre, pour qui le parcourt d'un bout à l'autre, une sorte de tension qui fatigue. Chaque trait y a trop la même saillie, les couleurs y sont trop également brillantes. On voudrait de la sobriété dans l'éclat et dans la magnificence descriptive, car le charme qu'éprouve le lecteur deviendrait, à la longue, un éblouissement. Il faut donc lire à petites doses, comme on déguste les boissons capiteuses, ce livre qui mêle, dans son titre, les hommes d'élite et les Dieux, et qui semble les confondre dans les rites d'une religion littéraire.
Hommes et Dieux... Ces trois mois qui sonnent à l'oreille, qui se pondèrent et qui font bien à l'œil sur la couverture grise du livre, ne furent pas faciles à trouver. L'auteur chercha longtemps son titre; il en subit l'obsession.
Il est assez curieux de suivre les physionomies diverses — car un titre est comme le visage d'un livre — qu'il lui essaya successivement. Les personnes qui l'entouraient avaient élé mises en quête. Déjà, en 18G3, quatre ans avant la publication, Charles Blanc écrivait à Paul de Saint-Victor, après une conversation sur ce sujet, pour lui indiquer : Crayons et Peintures. « Cela, disait-il, exprimerait les deux idées : l'esquisse et la chose finie. Il y a du sérieux et de la couleur, à la lois, dans ce titre. »
Flustard, au moment delà publication. M. Auguste Vacquerie proposait Galerie — Fresques — Fresques et Croquis, — Médailles, ou un titre qui,
disait-il, « serait original à force d'insolitité : Premier volume! »
Enfin M. X. Aubryet écrivait la lettre que voici :
« Minuit.
» Mon cher ami,
» Pourquoi n'appelleriez-vous pas ce premier tome d'une série : la Galerie de Diane; comme on dit : la Galerie (V Apollon?
» Je ne sais si c'est Diane qui ouvre votre livre ; mais, en tout cas, elle doit en être une des figures assez importantes pour mériter de donner son nom à l'ensemble.
» Ce litre, qui parle aux yeux et à l'imagination, a, je crois, le mérite de se lire et de se retenir facilement et de définir le caractère de votre œuvre qui est comme une salle de musée. Il peut plaire aux artistes et il ferait rêver les bourgeois. Enfin, il est vous, si j'ose m'exprimer ainsi.
» Si vous y teniez, vous pourriez mettre, comme sous titre : Bustes et Portraits.
y> Mais, à votre place, je me contenterais de cette simple indication plus plastique que philosophique, mais qui sent moins la vieille librairie : la Galerie
de Diane. — Le tout sans préjudice de recherches ultérieures.
» Bien affectueusement à vous.