CUVILLIER-FLEURY
MM. de Concourt ont apporté une note bien originale dans ce concert d'éloges. Il semble qu'ils aient étiqueté d'un mot juste chaque chapitre du livre. La lettre que voici, signée Edmond et Jules de Concourt, a été écrite par Jules, celui des deux frères qui avait par excellence, la légèreté et la justesse du trait.
Il est mort en 1870. On a pu voir, par la Correspondance que vient de publier le frère survivant, combien Jules de Goncourt fut, par l'esprit, un vrai fils du xvmc siècle. Il en avait l'imprévu de la pensée, la prestesse du tour. Diderot, Chamfort ou Rivaroi n'auraient-ils pas pu signer cette lettre :
« Jeudi, 24 janvier 67.
» Nous vous remercions bien de votre souvenir sur papier de Hollande. Nous n'avons pas voulu vous en accuser réception avant d'en avoir lu les cinq cent quatorze pages, tout haut, ce qui est la bonne façon de lire un livre pareil, d'une langue rhythmée, sonore, pleine de l'éclat des pensées, d'harmonies profondes, de notes d'argent et de bronze.
» Vous nous permettrez de vous en parler au courant des pages et de nos impressions. Il nous semble, en le quittant, sortir, la tête et les yeux éblouis, d'un Salon carre de l'histoire et de l'art. Vous faites respirer les chefs-d'œuvre, vous mettez des âmes dans les statues, vous ressuscitez les portraits, vous évoquez les Dieux et les hommes, les Déesses et les femmes. Vous faites parler le marbre, la chronique, la Légende; vous animez les grâces et les monstres. On va, dans votre livre, de Phidias à Rembrandt. C'est le musée vivant du passé !
» Votre Vénus, debout sur le seuil, inricta Venus, est bien celle qu'on devait attendre de vous. Vous méritiez de trouver, pour les dire, ces phrases religieuses qui moulent le beau. Quelle nouveauté
dans ce jour que vous faites sur les aïeules de notre terre ! Vous éclairez, comme un poète et comme un amoureux, Diane et Cérès ! Vous avez, à la fin, sur Proscrpine, un passage à demi envolé qui ressemble à l'assomption d'une ombre.
» Votre Hélène est le Prudhon môme dont vous parlez : voire plume a la suavité du crayon du maître, le moelleux de clair de lune de ses mythologies. Votre Momie donne le cauchemar d'un buveur d'opium; vous faites entrer dans l'odeur et la terreur de ces catacombes de quarante siècles embaumés.
» C'est une médaille que votre Néron. Vous avez frappé, avec un coin d'airain, ce saltimbanque manqué, ce César sadique. Quelle note haute, quelle portée de voix et d'àme dans votre Marc-A'urèle ! — un hosannah de la conscience. Vous avez magnifiquement célébré le saint des saints du paganisme, l'empereur supputant le monde et se réfugiant dans son cœur..., et, de portraits en portraits, de fresques en fresques, de morceaux en morceaux, que de pensée dans la couleur et d'imagination dans l'image ! Vous êtes non seulement un grand artiste, mais un grand voyant. Vos études italiennes, vos études espagnoles revivent le temps qu'elles peignent; elles suent l'époque.
» Un beau renard pelé que votre Louis XI; votre
Âissé? — Un pastel de Latour fixé par des larmes. Je me rappelais, de Trouville, vos Bohémiens, la litanie des cœurs blessés et sanglants... Le morceau m'a ravi à relire.
» Et puis, à côté d'un Goya, c'est un Goujon et puis un Holbein... De l'art, toujours de L'art, dans l'imagination, le style, l'idée! et toujours des mots comme des éclairs, des mots qui ont la netteté du diamant, des mots qui font faire feu, sur le chemin, aux cailloux de l'histoire; des rapprochements de souvenirs et de comparaisons que nul ne sait trouver que vous... On ne les compte pas; ils fourmillent. « Basanés comme des califes » pour les patriciens des Noces de Cana, est-ce juste î On voit le teint et le ton. Et, sur Gil Blas, ces deux lignes qui disent tout : « On payerait une larme, en parcourant ce » beau livre, aussi cher qu'un verre d'eau dans un » désert brillant et aride. »
» Nous mêlons un peu tout votre volume, comme vous voyez. Mais ce qui surnage de toute- ces impressions vives et brouillées, c'est une admiration sincère et de vieille date qui vous fait de tout cœur ses félicitations.
» Croyez-nous vos amis.
» E. et J. DE GOS COURT. »
Choisissons encore, dans un gros dossier de lettres relatives à la publication de Hommes et Dieux, la marque d'approbation d'un artiste raffiné, bon juge en matière de forme. M. Claudius Popelin, restaurateur et gardien de l'art de l'émail, historien savant d'un art perdu, maître ciseleur en poésie, traducteur érudit des vieux grimoires italiens, remerciait en ces termes de l'envoi du livre :
« Merci pour votre beau livre, mon cher maître ; je vous devais de ne vous en parler qu'après l'avoir lu.
» Je l'attendais avec impatience et m'étais promis de le déguster avec une lente et avaricieuse méthode. Je l'ai parcouru en tous sens, avec cette curiosité fébrile des amants affolés. Puis je l'ai dévoré gloutonnement, sans prendre haleine, arrivant à la fin tout ébloui, tout ahuri, tout consterné d'avoir fait sitôt.
» Mais je l'ai relu en épicurien. Vous m'avez fait passer des heures exquises. J'ai accolé, avec une volupté raffinée et non sans respect, celte belle prose rhythmée, euphonique, lumineuse, douée des reliefs et des artifices savants de la plastique. Je ne parle ni de la grande philosophie générale, qui se tient si bien dans son homogénéité qu'elle est comme TostÊologïe admirable de votre œuvre, ni de cette
sagacité historique et critique qui en est la moelle et les nerfs, ni de l'exquise perception de la beauté physique, charnure immortelle dont elle est revêtue; ni du sens moral si élevé, si noble qui en est le rayonnement cérébral.
» Ces belles et bonnes choses, -x mkà je'oya à, sont consolantes et fortifient. Elles montrent que la source sacrée n'est pas tarie et que là même, depuis l'antique Orphée jusqu'à nous, elle coule, étroite mais toujours fraîche, dans les vertes combes des Tempe.
» Vous aussi, vous avez senti la nymphe de si près, que, sous votre main, elle s'est changée en lauriersroses qui parleront de vous, dans la langue de Daphné, aux flots verts du renée, leur père.
» Je suis, mon cher maître, l'ami tout à vous de cœur.