EUGÈNE LA MI. I
Traitée de la sorte, avec cette conscience et ce soin, l'illustration d'un livre de plus de cinq cents pages n'est pas une mince besogne. M. Chenavard, M. Guillaume, M. Jules Breton, M. Français, If.Harpignies, bien d'autres artistes encore, offrirent leur tribut à ce beau volume; et pourtant l'illustration est demeurée en suspens. La mort de Paul de Saint-Victor a été plus prompte que son achèvement.
I. Les Femmes de Goethe. — L'école de peinture de Dusscldorf et les illustrations de Kaulbach. — II. Le commentaire français.
Le grand ouvrage intitulé les Femmes de Gœthe est le gynécée de l'œuvre de Paul de Saint-Victor. Il semble avoir écrit ce livre pour venger le poêle de l'illustration infidèle que lui avait fait subir sou trop illustre compatriote Guillaume de Kaulbach. Les Italiens ont raison d'appeler les traduc teurs des traîtres; traîtres aussi peuvent être les illustrateurs insuffisants qui transmigrent dans leur art les créations d'un poète et font de ses fleurs un
herbier. Kaulbach est l'auteur des compositions délavées et sans relief, plus glacées que les murs qu'elles couvrent, que les visiteurs passent en revue sans émotion dans le grand escalier de la Xational- Galerie de Berlin. Savant, abstracleur de quintessence, le peintre pour idées s'est essayé là, comme au tableau noir, à des démonstrations philosophiques et religieuses. Il s'est appliqué à commenter la philosophie de l'histoire, à parfaire des cartons plus feuillus, plus obscurs, plus embrouillé.-, que les Forets critiques de Herder ou que les théories de Kant.
Kaulbach a dessiné aussi, pour illustrer les œuvres de Goethe, vingt compositions dont il avait déjà fait peindre les principales dans la chambre à coucher du roi de Bavière1. Il jeta, une seconde
1. Les peintres de l'École de Dusseldorf, Cornélius, Kaulbach, Ovcrbeck, philosophes plutôt que peintres, n'ont pas t'ait leur étude principale de la technique de leur art: ans>i est-il très rare qu'ils fassent antre chose que les compositions de leurs tableaux. Des élèves ou des praticiens les mettent au carreau et les exécutent, l'n seul artiste de celte école, a peint avec quelque talent des réminiscences de viens missels. Quant à Kaulbach, il a exécuté lui-même, à Berlin, une seule de ses compositions et elle est la plus panvri ment dessinée el la pins mal peinte de toutes celles qu'il ait signées. Ces métaphysiciens ne comprennent pal qu'on demande aux peintres non pas de la philosophie mais de la peinture.
fois, dans les vieux moules académiques, les créations les plus délicates du poète : I phi génie, Marguerite, Glaire, Mignon, Charlotte, Otlilie... Le dessinateur fit raser terre à ces colombes amoureuses. Elles devinrent des sujets de pendule maniérés et fades, rappelant le mauvais art chassé de France, qui a eu des admirateurs au temps de Blondel, d'Ary Scheflcr et de Paul Delaroche.
La maison Hachette, qui avait fait venir d'Allemagne les planches gravées d'après les dessins de Kaulbach, pria Paul de Saint-Victor d'écrire un texte qui leur servît de commentaire. Il accepta volontiers, il rendit leurs ailes aux filles du poète et, sans qu'il le voulût sans doute, l'écrivain français tira une revanche éclatante du pédant que les Allemands appellent justement et sans rire « un maître d'école ».
Au reste, Paul de Saint-Victor a eu mainte fois l'occasion d'apprécier les mérites des peintres de Dusseldorf. Dans le septième article de son Salon de 18G4, il écrivait, au sujet de Cornélius, de Kaulbach et de leurs disciples :
c Ils sont tous peintres patentés de Dusseldorf, ville d'industrie pittoresque, dont les produits idylliques envahissent déjà nos expositions. La plus touchante uniformité règne dans cette école, qui
pourrait marquer ses tableaux d'un cachet de fabrique. Mêmes modèles lourds et communs, même dessin rond et balourd, même couleur d'imagerie soignée, même fausse bonhomie de composition, même bel esprit de village. Tous peignent bien, aucun ne peint mieux. Il serait aussi difficile de choisir entre leurs tableaux qu'entre les roulades d'une troupe de chanteurs tyroliens.
» Gardons-nous de cette invasion de rustres épais, de matrones nommasses, de jeunes fdles blondasses, de marmots fadasses qui alourdirait et enlaidirait notre art familier. Que l'esprit français ne se mésallie pas à la jovialité germanique. Recevons courtoisement, chez nous, ces paysans du Rhin et du Danube qui nous arrivent en foule, comme d'un retour de kermesse, mais ne leur rendons pas leur visite. »
Le volume intitulé les Femmes de Gœthe parut en 1871. Le Moniteur universel, en 1800 et en
1870, avait eu la primeur des portraits qu'elles renferment, de même que les dessins de Kaulbach, gravés par Rauch, étaient connus en Allemagne, avant d'entrer dans la publication française. C'est un album in-folio, que les éditeurs parisiens ont orné avec un goût exquis de tout le luxe de la typographie moderne. Tiré à petit nombre, bientôt épuisé, malgré son prix élevé, c'est le moins connu des ouvrages de Faul de Saint-Victor. Dans les termes du traité qui lie les éditeurs et les héritiers de l'auteur, il serait désirable qu'on en donnât au public une édition moins coûteuse, d'un format usuel et sans images.
Paul de Saint- Victor a raconté dans son livre l'enfance et la jeunesse du poète, que traversent, comme des victorieuses d'un jour, les jeunes filles qu'il a aimées. Car toutes les femmes de l'œuvre de Gœthe n'appartiennent pas seulement à la fiction. Frédérique qui reçut son premier baiser, Charlotte, Lili ont vécu, et elles se détachent, dans son Décameron, avec an charme plus subtil et plus pénétrant. Mais aucune d'elles ne sut enchaîner le poète. Quand il eut effleuré de sa lèvre la rosée de leur calice, Gœthe détourna la tète et reprit sa marche.
Les femmes, diverses de caractère et de beauté, qu'à conçues le poète allemand, mériteraient pres-
que de s'asseoir aux côtés de leurs grandes sœurs du théâtre de Shakspeare. Ce sont des créatures si merveilleusement faites pour être aimées, qu'elles laissent cueillir leur cœur comme un fruit mûr. On dirait qu'elles cèdent elles-mêmes à la séduction qu'elles inspirent. Elles sont faites pour siéger dans les cours d'amour. Dégagées de tout ce qui les environne, ces créatures poétiques brillent davantage. Dans les courtes descriptions que Paul de Saint- Victor leur a consacrées, il semble qu'on trouve Goethe cristallisé. Et pourtant, combien personnelle est demeurée la forme de l'auteur français ! Le portrait à'Iphigénie n'est- il pas d'une saveur absolument originale :
«De toutes les filles de Goethe/voici la plus grande : elle les domine du front, comme Diane au milieu des nymphes. L'art moderne n'a pas créé de Qgure qui approche autant de la beauté grecque, la statue taillée par Phidias, au pur profil, aux yeux fixes, droite dans sa tunique aux plis droits, qui reprend le souffle de sa vie sublime. Son regard se ranime comme une étoile disparue qui se rallumerait au plus haut du ciel; le rythme tragique se remet à circuler dans ses membres, des g d'héroïne et de suppliante soulèvent ses bras assouplis; sa bouche de marbre s'entrouvre, et la poésie
limpide de Sophocle coule harmonieusement de ses lèvres.
» Ce chef-d'œuvre d'art plastique est, en môme temps, une merveille de beauté morale. Les plus purs sentiments modernes, ramenés à la simplicité primitive, attendrissent celte statue parfaite. Une âme délicate habite ce corps formé sur celui de la Pallas antique; mille nuances se jouent au sein de sa blancheur sans tache. L'Iphigênie de Gœthe n'est pas seulement une prétresse, elle est une sainte, et le croissant de Diane prend la pureté d'une auréole en se reflétant sur son front...
» En échange de l'hospitalité que lui donna la Tauride, Iphigénie a adouci ses instincts sauvages. La civilisation grecque est apparue à l'âpre contrée sous sa figure virginale. Elle a purifié le temple des cruels rites qui l'ensanglantaient, et aboli les lois de fer qui vouaient tous les étrangers à la mort. Iphigénie se montre ainsi la digne fil le de cette douce Grèce, qui, dans ses meilleurs temps, eut l'horreur du sang versé sur l'autel. Une de ses légendes populaires changeait Lycaon en loup, pour le punir d'avoir sacrifié un enfanta Zeus. A Sparte, disait-on, un aigle, tombant du ciel, avait enlevé des mains du sacrificateur le fer prêt à égorger une jeune fille. Lorsque la liturgie trop précise imposait une
victime humaine, on s'en tirait par un pieux subterfuge. L'homme désigné par le sort était présenté à l'autel; il s'échappait sur un signe des prêtres qui, vite, lui substituaient une chèvre, un gâteau de miel ou des fleurs. Le Dieu était censé ne rien voir ou fermer les yeux...
» Lorsqu'on rentre dans l'existence ordinaire, en fermant ce livre où la plus haute poésie de l'âme se manifeste sous les formes delà Beauté pure, l'esprit se sent comme déchu d'une sphère supérieure. Un instant Ylphigénie de Gœthe lui a montré un monde idéal où l'aurore des îv^es se fond harmonieusement dans leur crépuscule, où les fruits île l'automne de la nature humaine se joignent aux fleurs de son divin printemps. Mélange unique, accompli : il en est sorti ce chef-d'œuvre que l'art moderne ne refera plus. On ne voit pas deux fois le miracle du marbre fait chair ! »
Ce sont là des hymnes d'admiration. La pensée de Paul de Saint-Victor se divinise; quand elle aborde des sujets pareils, elle devient sereine et supérieure. La lucidité de la vision est extraordinaire. Sous sa plume, à lui aussi, le marbre s'anime et palpite. Un ruissellement de lumière tombe d'aplomb sur chaque statue. Il semble que l'artiste ait été chargé de distribuer des couronnes dans leur
Olympe harmonieux. Gœlhe n'a jamais créé avec un sentiment plus intense et plus impérieux de la plastique, avec un charme mêlé de plus d'éblouissement. On retrouve cette môme vigueur d'interprétation dans la seconde épreuve de Y Hélène: car Paul de Saint -Victor avait déjà traité le même sujet dans Hommes et Dieux :
« Imaginez un bas-relief sublime, du temps de Phidias, trouvé, non sur quelque acropole lumineuse ou dans une île de l'Archipel, mais au fond d'une forêt du Nord, pleine de dédales et de ténèbres : c'est l'impression que produit l'épisode d'Hélène surgissant au milieu des allégories obscures et inextricables du Second Faust.
î> Tout d'un coup la scène se teint de la couleur de l'Olympe ; le char d'Apollon roule dans le ciel bleu ; des marbres aux purs profils surgissent entre les myrtes; le palais de Ménélas dessine son fronton sur l'air transparent. Tout est azur et blancheur, lumière et sérénité. Hélène parait, entourée du chœur des captives trovennes; elle parle, et la langue d'Homère renaît sur ses lèvres. C'est la Belle de l'antiquité, se réveillant avec une fraîcheur matinale, dans un bois dormant de lauriers-roses.
î Sa parole, comme sa démarche, révèle la fille du divin cygne : lente et solennelle, gracieuse
et royale, elle décrit, autour de la pensée, d'harmonieux circuits. L'inquiétude courbe son front pensif, car elle ne sait encore si elle revient à Sparte en reine ou en esclave. « L'époux, dans le navire » creux, ne me regardait qu'à de rares intervalles : » aucune parole bienfaisante ne sortait de sa bouche. » Il était assis vis-à-vis de moi, comme s'il méditait » le malheur. »
» Mais la sérénité intime calme l'expression de sa crainte : le rythme cadense les émotions qui l'oppressent. C'est ainsi que les ombres qui passent sur une statue voilent, sans l'altérer, la pureté de ses traits... »
Ne semble-t-il pas que ces morceaux, présentés ainsi, soient des fragments exhumés de bas-reliefs ou de statues? Membres disjoints d'un livre, ils conservent mutilés, comme les morceaux des plus beaux ouvrages de la statuaire ou de la toreutique, toutes les qualités de leur ensemble, et ils en donnent la plus complète impression. Niebuhr, Gœthe et Michelet, plus créateurs sans doute que Paul de Saint-Victor, d'un vol plus hardi, et plus personnels, n'ont pas possédé, plus que lui, la faculté de pénétrer dans un monde perdu: ils n'ont pas usé d'une puissance plus impérieuse de résurrection. Mais Gœthe seul a, dans l'exécution, le contour
aussi net que Paul de Saint-Victor. Tout deux ont la forme pure, définitive, sans bavure et sans repentirs.
Paul de Saint- Victor a, de plus, sur Niebuhr et sur Michelet, l'avantage d'une culture littéraire plus fine, d'une éducation plus artiste, d'une polychromie moins voyante et de tons moins vulgaires. Comme eux, il est visiblement attiré par la lumière et par l'éclat, mais il aime la ligne, il entend la composition, il sait distribuer les couleurs, même quand il les prodigue.
Mais c'est ici surtout qu'on peut reproeber trop de tension à son style. Toutes les parties également achevées ont la même saillie, défaut qui provient sans doute d'un scrupule d'artiste qui ne veut rien sacrifier et que tourmente un besoin inassouvi de perfection. Pour résister longtemps à cet effort de l'esprit, pour n'être pas ébloui par cette revue pompeuse des mots colorés de notre langue, il faudrait que le lecteur arrivât, par l'habitude, à vivre dans l'éclat de ce style, comme les Orientaux vivent dans l'aveuglement de leur soleil.
Je me souviens que, dans mes longues journées d'étude passées à l'Acropole d'Athènes, j'emportais chaque jour, pour varier la lecture d'Homère, de Sophocle et de Pausanias, les articles originaux des Femmes de Gœthe et Hommes et Dieux, de Paul de
Saint-Victor. Au pied du Parthénon, mes papiers étalés sur le fût d'une colonne brisée, je lisais à haute voix, quand le soir allait venir et que le soleil descendait sur la mer d'Egine, les chapitres consacrés à Diane, à Hélène, à Méléagre et aux Grandes Déesses. Et ces morceaux prenaient une sérénité plus grande, dans ce milieu de l'éternelle beauté qui ne souffre que la perfection. Sous le ciel d'un bleu sombre, le vent léger qui soufflait à travers les fissures des murs pélasgiques et qui arrivait de Salamine semblait être l'âme de l'Antiquité qui venait errer sous les portiques de ses derniers temples. Le livre de Paul de Saint-Victor soutenait, sans faiblir, le voisinage de leurs marbres. Dans le grand silence du soir, ils répercutaient harmonieusement les phrases sonores et pondérées. Minerve semblait les accueillir comme des offrandes agréables.
Et pourtant, sur ce rocher qui sert de piédestal à ce que l'esprit humain a jamais conçu de plus grand dans l'art, Chateaubriand m'a semblé vide. Ballanche froid, Maurice de Guérin maniéré. Je n'ai jamais pu lire, avec une joie complète, à L'Acropole, quand j'avais fermé mes livres grecs, que quelques fragments d'écrivains français : quelques pièces de Racine, les odes d'André Chénier, la Prière à Minerve que M. Renan venait d'écrire, à la place même
où je la lisais, et les études antiques de Paul de Saint-Victor.
On a parfois comparé, toutes distances gardées, Taul de Saint-Victor à Goethe, et on l'a appelé, lui aussi, un impassible. L'auteur de Hommes et Dieux supportait impatiemment cette épithète. Son ami, M. Taine, dans un très bel article sur les Femmes de Gœthe, ayant parlé de sa superbe indifférence en matière de passion, reçut le lendemain la protestation que voici :
« Permettez-moi de n'accepter qu'à demi la superbe indifférence eu matière de passion et de réalité que vous m'attribuez. Autant que je vous ai compris, vous me rangez dans la nouvelle école des impassibles. Je ne m'y rattache, croyez-le bien, par aucun côté. J'ai môme une antipathie prononcée pour le dogmatisme plastique. La guenille de Chrysale, quand elle est secouée par Molière et par Shakspeare, me plaît presque autant que le marbre sculpté par Phidias.
» J'aime la vie, et, si je la recherche surtout dans Part, ce n'est point parce qu'il en est la pétrification, mais le perfectionnement et l'accomplissement supérieur. Comment admirerais-je tout ce qu'il y a de chaleur dans votre force, d'enthousiasme dans votre
compréhension de toute chose, de sève et de feu
dans votre talent magistral, si j'étais le marmoréen et le dégoûté que vous dites ? »
Sous l'apparence impassible de sa forme, l'artiste brûlait d'un feu intérieur.
Barbares et Bandits. — I. Barbares. — II. Bandits. III. Critique de l'ouvrage.
Les Femmes de Gœthe et Hommes et Dieux, tels qu'ils furent présentés au public, sont donc des livres impersonnels et abstraits, dépouillés, sans qu'il en reste une seule trace, de toutes les préoccupations contemporaines. Leur auteur semble les avoir voués à la beauté qui n'a pas d'âge et ils ne descendent jamais de leur sphère supérieure de sérénité. Ce sont des œuvres d'art qui eussent pu naitre à toutes les époques.
Nous arrivons maintenant à ce que Paul de Sainl- Viclor lui-même appelait des pages de combat, à une œuvre de représailles et de violence où le mordant va de pair avec le lyrisme. « Ces feuilles, — lit-on dans la préface — jetées au vent de l'orage, en gardent le trouble et le frémissement. » En effet, elles semblés écrites comme on va au feu, par un soldat de la plume, avec le jet et le souffle enflammé d'un prophète biblique ou d'un Juvénal. Certes, aux plus mauvais jours du siège de Paris, quand, tous soldats, nous vivions plongés dans une atmosphère morale faite de surexcitation et de noble folie, quand les meilleurs esprits, après tant d'espérances déçues et d'appréhensions confirmées, semblaient avoir perdu la notion de la mesure et du bon sens, ces pages exprimaient avec éloquence les colères el les ressentiments des assiégés. Il faut croire que quelques-unes de ces flèches, lancées au-dessus des murailles, allèrent frapper l'ennemi victorieux : car un grand journal de Cologne, commentant, avec un mépris apparent, quelques passages de la Haine sainte, ajoutait qu'elle avait pour auteur a un obscur feuilletoniste ».
Oui, dans la main de Paul de Saint-Victor, le feuilleton était devenu alors une arme veng< Le critique, dont on avait fermé les théâtres, s'était
mêlé lui-même au drame qui se jouait autour de lui. Sou talent s'était humanisé pour prendre part à la lutte, et la population de Paris frémissait à sa voix.
Dans ce livre qui porte au front tant d'insolence et de mépris, qui marque d'un fer rougi au feu sacré les Barbares du dehors et les Bandits du dedans, coalisés contre la France, Paul de Saint- Victor a fait vibrer des cordes d'airain. La richesse de son imagination a vivifié l'histoire. 11 a fait de l'Allemagne, dans les quatre chapitres intitulés le Gros Guillaume, un tableau dont le grossissement est sensible, mais qui n'en est pas moins d'une vérité saisissante. Les caractéristiques du Prussien y sont appuyées, comme dans les charges d'Hogarth et de Daumier. Ces deux maîtres, ne s'attaquant qu'aux traits dominants d'une figure, en donnent une impression plus saisissante qu'un portraitiste qui l'aurait soigneusement étudiée.
Cette longue incursion dans la cour d'Allemagne laisse dans l'esprit une marque profonde. L'exagération peut être louable, quand c'est un artiste qui la manie; les plus beaux passages de Tacite et de Suétone n'ont-ils pas été volontairement creusés d'un stylet lourd?
Dans les courts moments d'incertitude et de
découragement auxquels il n'a pas échappé, lui non plus, Paul de Saint-Victor ouvrait son grand réconfort, ses livres d'étude. Mais, là encore, dans Eschyle, dans Sophocle £, il trouvait matière à des retours douloureux sur les temps que nous traversions, et, fermant le texte grec, il écrivait contre les envahisseurs, le 5 décembre 1870:
c Nemesis Germanie a... Ils osaient l'invoquer, cette divinité redoutable, ennemie des superbes, vengeresse de l'arrogance et de l'injustice, que les abus du succès irritent, que les violences du triomphe indignent, et que les anciens représentaient un frein et une mesure à la main, pour avertir les hommes de réprimer leurs convoitises iniques et de ne jamais excéder les justes bornes delà fortune! Ils invoquaient Némésis; et, au même instant, la déesse au double visage tourne vers nous sa ligure de Victoire secourable et réconciliée, et retourne contre eux sa face courroucée d'Euménide. Elle marche au-devant de notre armée, guidant ses épées,
1 Kt aussi dans Shakspeare. La belle réminiscence de Macbeth, qui sert d'exorde au Feuilleton consacre à la mort de Prosper Mérimée, commençait, dans la version originale de la Liberté, un article nécrologique sur Auguste ViUem . (
morceau n'ayant pas trouvé place dans l'ouvrage, le début fut attribué, avec non moins de justesse, à Prosper Mérimée.
dirigeant ses foudres; bientôt elle les poussera dans l'abîme qu'ils croyaient avoir creusé sous nos murs.
» Qui donc est plus fait pour soulever sa colère que ce vieux roi barbare dont l'ambition féroce prend le masque d'un mysticisme grotesque, qui déguise ses pirateries en croisades, lève vers Dieu des mains d'où le sang ruisselle, et, plus cruel que son aïeul Attila, ordonnant qu'on égorgeât ses esclaves à ses l'uni' railles, fait s'entre-tuer deux peuples sur sa tombe ouverte? Quel homme a mieux mérité d'exaspérer Némésis que ce ministre pervers, cet homme d'État satanique qui a glorifié la trahison, assermenté le parjure, fait de l'espionnage une fonction publique, proclamé que la force primait le droit et que le fer tranchait la justice?... S'il est une victime vouée h Némésis, n'est-ce pas ce monstre à sang froid?
» Qu'elle frappe sa race avec lui, cette race servile et farouche, infatuée d'elle-même jusqu'à la fureur, que la victoire enivre et enrage comme un vin grossier? Ils raillent lourdement notre vanité, si sociable pourtant et si expansive, si prompte à se décrier et à se corriger elle-même, ouverte d'ailleurs, jusqu'à l'engouement, aux admirations étrangères. Mais la vanité française est une modestie, comparée à l'orgueil allemand enté sur la morgue prussienne,
à cette outrecuidance pédantesque qui manie le sabre comme une férule et prétend régenter le monde à coups de schlague...
» Nemesis Germanica : le Prussien de Versailles ne croyait pas si bien dire. Germanique était le titre que Rome décernait aux guerriers qui avaient refoulé les hordes barbares dans leurs bauges de ia forêt Hercynienne. Le canon tonne, Paris combat, la France le rejoint; la victoire revient à nos drapeaux relevés : un de nos chefs gagnera bientôt peut-être ce glorieux surnom. »
Nous copions avec tristesse ces dernières lignes : mais la reproduction tronquée de ce morceau sérail un mensonge. Les espérances que les écrivains vaillants entretenaient dans les cœurs ont été. pour les assiégés, une excitation salutaire et un moyen de prolonger la résistance. Les journaux de Paris que les ballons faisaient parvenir à la province portaient le témoignage de sa lionne volonté et de son courage.
Les feuilletons de Paul de Saint-Victor, que M. Dalloz reproduisait à Tours et à Bordeaux, avec la grande publicité du Moniteur, ont eu, à cette époque, dans le monde entier, un grand et légitime retentissement. La page que voici sur 1rs Pi'jeoiis du siège, traduite par les journaux anglais,
fit pleurer la reine Victoria, et la princesse Louise la copia — dit-on — sur l'album royal :
« 11 n'y aura pas dans l'histoire de plus touchante et plus belle légende que celle de ces oiseaux sauveurs, rapportant à Paris les promesses de la France lointaine, les tendresses et les souvenirs de tant de familles séparées. Ils sont les colombes de cette Arche immense battue par des flots de sang et de feu. La frêle spirale de leur vol dessine, dans les airs, Parc-enciel qui prédit la fin des tempêtes. L'âme de la patrie palpite sous leurs petites ailes. Que de larmes et que de baisers, que de consolations et que d'espérances tombent de leurs plumes mouillées par la neige, ou déchirées par l'oiseau de proie. En revenant à leur nid, ils rapportent à des milliers de nids humains l'espoir, l'encouragement et la vie. Plus que jamais, aujourd'hui, et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les oiseaux de l'amour. Comme les cigognes des villes du Nord, comme les pigeons de Venise, ils mériteraient de devenir des oiseaux sacrés. Paris devrait recueillir les couvées de leur colombier, les abriter et les nourrir sous les toits de l'un de ses temples1. Leur race serait la tradition poétique de
1. Le 3 janvier 1871, dans le môme ordre d'idées, Edgar Quinet écrivait :
Le pigeon quile premier a apporté la nouvelle de la for-
ce grand siège, unique dans l'histoire. Leurs vols, égrenés dans nos rues et dans nos jardins, feraient souvenir qu'il fut un jour où tous les cœurs de cette grande ville étaient suspendus aux ailes d'un ramier. Une vénération religieuse protégerait ces oiseaux propices.
)) Pendant son long siège, Venise, cent fois plus affamée que ne l'est Paris, ne souffrit pas qu'on touchât aux pigeons de Saint-Marc. Le blé manquait, on se disputait un morceau de pain et pourtant la pâture ne leur manqua pas un seul jour. Venise mourant de faim jetait à ses colombes les derniers grains de ses greniers vides.
Vents, dites leur notre misère!
Oiseaux, portez-leur notre îflnour !
s'écrient les Proscrits dans la chanson de Victor Hugo. Cette image du poète est devenue aujourd'hui une réalité vivante el charmante. Ce sont les vents qui racontent à la France les misères et les espoirs de Paris; ce sont des oiseaux qui portent à ses chers absents son amour, d
mation îles armées de secours Qe nous a pas trompés. Je sollicite pour lui qu'il soit place à perpétuité, au haut du mât de la nef, dans les armoiries de Paris. »
BARIJARES ET BANDITS. L99
Mais nous n'avons feuilleté que la moitié de ce livre douloureux. Il faut soulever le voile de souvenirs plus tristes encore que nous voudrions effacer de nos mémoires.
Les héros delà farce sinistre de la Commune sont maintenant revenus en France, non pas malheureux, mais se vantant de leurs crimes. Ils pérorent dans leurs clubs et sur les places publiques, insultant le bon sens et la langue française, menaçant et préparant leurs torches et leurs engins de destruction. Il est urgent de découvrir leurs épaules et de montrer l'F indélébile dont une justice supérieure les a marqués :
a La plus sombre imagination n'aurait pu rêver les horreurs de la lutte finale : les tueries des prisons, le martyre de l'archevêque et de ses compagnons de captivité, les Tuileries en flammes, l'hôtel de ville embrasé, des rues entières effondra s, la Bibliothèque et le Louvre, ces sanctuaires du génie humain, n'échappant que par miracle aux
fournaises creusées pour les engloutir; je ne sais quelle horrible contrefaçon de l'atelier appliquée à cet incendie méthodique qui avait ses ouvriers, ses chauffeurs et ses contre-maîtres; les pétroleuses courant, avec des gestes de Furies, à travers ce pandémonium, et attisant ses brasiers; la Commune enlin disparaissant dans le cratère allumé par elle, comme dans une apothéose infernale... L'indignation se sent impuissante à égaler de pareils forfaits; ils frappent l'esprit de consternation et de honte- Aux lueurs de l'incendie de Paris, le monde a pu voir combien la tyrannie et la démagogie se ressemblent. Néron, à travers les siècles, y passait sa torche à Babœuf.
» Cette catastrophe exécrable a purifié la Fiance en la foudroyant. Elle aura l'éclat d'un Jugement dernier, tranchant en deux parties la nation. D'un côté, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions diverses et leurs préférences légitimes, les élus de l'ordre, du devoir, de l'honnêteté, de la paix publique; de l'autre, les réprouvés du brigandage el de l'anarchie. La Commune a flétri la sédition, tué le complot, déshonoré la révolte. Elle a marqué d'avance de son stigmate infamant quiconque oserait, même de loin, rentier dans ses voies. Désormais la société aura le droit de traiter et de frapper en
ennemis tous ceux qui s'insurgeront contre ses principes. La loi sera nue religion armée de vindictes et d'anathèmes inflexibles; elle ne se laissera plus attaquer.
» Cette effroyable insurrection aura été aussi une révélation. La démagogie socialiste s'y est montrée à nu, dans toute sa hideur. Elle a étalé les horreurs et les turpitudes que recouvraient ses sophismes. Cetti1 montagne en travail d'une humanité bienheureuse a accouché d'une portée de monstres. Elle a vaincu, elle a régné, elle a gouverné; la voilà jugée par ses œuvres ! Son sépulcre blanchi s'est enfin ouvert. Que recelait-il? le néant de la mort, la confusion du chaos, le vide de l'abîme. Qu'en est-il sorti ? des spectres sanglants, des cris de fureur, les flammes de l'enfer...
» Les légendes racontent que le Démon, pour tenter les hommes, leur apparaissait d'abord sous la figure d'un ange de lumière ou d'une femme resplendissante de beauté; mais qu'à bout de métamorphoses, il reprenait sa forme véritable, celle d'un chien immonde ou d'un dragon dévorant. La Révolution démagogique, elle aussi, s'est présentée à la France, tantôt comme un tribun sublime, tantôt comme une divinité bienfaisante, ou sous les traits d'un enchanteur merveilleux, prêt à changer le
monde en Éden. Une dernière évocation l'a fait rentrer dans sa nature cynique et féroce. Elle est apparue dégoûtante de sang et la torche au poing. L'épreuve est consommée, le charme est rompu. Les peuples ne se laisseront plus tenter ni séduire par la faction des incendiaires et des assassins. »
{L'Orgie rouge, Moniteur, 13 juin 1871.)
Ces articles ne passèrent pas, même au Moniteur universel, sans quelques protestations dont nous trouvons des traces dans les papiers de Paul de Saint-Victor. Des abonnés, pleins de lionnes intentions du reste, s'effrayaient de leur audace. L'un d'eux, M. H. de Murât, écrivait à l'auteur : i Votre article, pareil aux nuages, porte dans ses lianes l'orage, la tempête et la destruction. leurs
dont les noms, même inscrits au bas de leurs lettres, sont aussi obscurs que l'anonymie, envoyaient des injures et des menaces. Elles furent bientôt oubliées.
Le livre, publié en 1871, eut un grand succès. Victor Hugo, qui venait de terminer f Année terrible,
BARBARES ET BANDITS. clQ2
et dans l'esprit duquel Barbares et Ba ndits devaient provoquer bien des réserves, écrivit à Fauteur :
« 5 novembre 1871.
» Que de choses dans votre beau livre! Quelle puissante page que le Gros Guillaume et tant (Vautres! Je voudrais causer avec vous, je vous dirais mes dissidences. Sur la Prusse, nous sommes d'ac- > cord ; sur la Commune, aussi. Seulement l'Assemblée est pire !
I» Vous êtes un noble esprit, toujours tourné vers l'idéal. Psous nous rencontrerons toujours dans la lumière.
» Je suis votre ami.
)) VICTOR HUGO
Mais l'adhésion de George Sarid, de M. Cuvillier- Flenry, de M. de Fontmartin avaient été sans réserves :
(Nohant, 29 octobre 1871.)
« Cher grand esprit, vous êtes par conséquent un grand cœur. Je le savais bien. Je lis avec émotion et ravissement vos belles pages, que j'ai toujours tant aimées et qui sont plus belles que jamais. Je vous
remercie de me les avoir envoyées, car j'ai été naturellement privée de ce qui paraissait durant le blocus de Paris, et, depuis, on m'a relire les journaux que je recevais d'habitude : mesure d'économie qui me chagrine bien, puisque je ne lis que longtemps après, ce que vous écrivez.
» Ecrivez beaucoup; nous voici dans un moment, peut-être bien passager, où ceux qui sentent le vrai ont le droit de le dire et où l'on écoute ceux qui n'ont point d'attaches avec les choses étroites de la politique. On ne tait pas grand bruit autour d'eux, mais les bonnes paroles pénètrent là où elles doivent pénétrer et les vôtres sont de celles qu'on garde eu soi après les avoir savourées.
» A vous de cœur et merci encore.
)) GEORG 1: s AND. ))
« Paris-Passv. i, avenue Raphaël, 21 octobre 1871.
» Vous m'avez, cher confrère, très gracieusement envoyé votre beau livre. Il a la beauté cl n courage, île la force et du talent. Que n'ai-je pu le dire au public? Je vois que la place était prise d'avance au Journal des Débuts. Je le comprends, quand il s'agit de VOUS.
» J'écris bien peu et j'ai bien de la peine à me remettre à une publicité régulière. Vous n'avez, vous, jamais abandonné la partie. Vous êtes vaincu, comme nous, mais vous avez combattu. Vous rappelez-vous ce que vous me disiez, me rencontrant un jour, pendant le siège (des Barbares), rue de l'Université? « Ce qui me plaît du siège, c'est qu'il nous délivre » des Bandits! » — J'avais moins d'illusion que vous, ?ous vous êtes \e\v^è de votre erreur par un vaillant livre qui est une vaillante action.
» Mille assurances sympathiques et dévouées.