CUVILLIER-FLEURY
Enfin voici, sous forme de lettre, un beau chapitre des Souvenirs de M. A. de Pontmartin.
«Chez M.Joseph Àutran, château de ?radine,près de Grara-
bois (Vauclusc).
» 31 octobre 1871.
» Monsieur et éminent confrère,
» Veuillez me pardonner si j'ai tant tardé à vous remercier de l'envoi de votre beau livre. Vos Bar* bures et Bandits m'ont trouvé aux prises avec une
laborieuse et malheureuse candidature, mal accueillie par des gens fort insensibles au mal que nous ont fait les Barbares, et très disposés à fraterniser avec les Bandits.
Ce sera, un jour, pour l'historien doublé de moraliste, un curieux sujet d'étude que le bizarre effet de cet épisode de la Commune, achevant la décomposition sociale commencée par les désastres et les conditions mômes de la guerre de 1870. La où notre logique et notre vraisemblance disaient réaction, la grosse voix du suffrage universel a répondu épidémie. Pendant que l'armée de Versailles remportait une victoire matérielle sur les fédérés parisiens, des émanations invisibles sortaient de ce foyer de révolte et de crime, etse répandaient jusque dansnos campagnes. Y a-t-il, au moins, un contrepoids, un correctif à ces grossières et funestes propagandes? Je dirais oui, si Paris nous envoyait beaucoup de livres comme le vôtre; revanches idéales que l'on savoure d'autant mieux que l'on est plus froissé et meurtri par la réalité!
• \insi que je l'écrivais récemment à notre éditeur, j'étais à Cannes, lorsque paraissaient les éloquents chapitres qui composent votre volume. Pendant ces pénibles journées de mars et d'avril, en ces moments de malaise et d'angoisse où les fugitifs de
la Gannebière se repliaient sur le littoral des Alpes maritimes et ajoutaient leur témoignage à tant de sinistres rumeurs, l'élite de la colonie, présidée par le duc et la duchesse de Yallombrosa, vous lisait avec une émotion profonde, avec un sincère enthousiasme.
» C'étaient nos heures de répit, nos rayons de soleil, au milieu de ces ténèbres démagogiques. Pour moi, qui suis un peu plus du métier, je ressentais un surcroît d'admiration et de sympathie, en reconnaissant que, sans perdre une seule de vos merveilleuses qualités de coloriste, sans sacrifier vos délicatesses charmantes de dessin et de ciselure, vous aviez paru tout à coup armé par nos malheurs pour la lutte et le péril. L'artiste devenait athlète et n'en restait pas moins grand artiste.
» Que ne puis-je dire au public, dans un bref délai, ce que je pense et sens si franchement! mais, hélas! tout m'accable à la fois, calamités publiques, douleurs personnelles, misères de santé. J'en suis au point de ne pas savoir si j'aurai la force et le courage de retourner à Paris cet hiver; mais je vais vous envoyer le poète académicien qui me donne, en ce moment, une douce et cordiale hospitalité. Vous devriez bien lui faire au moins une visite... A bon entendeur, salul !
)> Veuillez me pardonner tout ce verbiage de vieux malade. J'ai si rarement l'occasion de causer avec un homme tel que vous! J'ai tant à faire pour me désinfecter de mes conversations électorales ! D'ailleurs, pourquoi le diocèse de Grenade n'aurait-il pas ses sacristains comme ses archevêques? Soyez sûr, du moins, que l'eau bénite que vous offre ce sacristain n'a pas passé par la cour, et qu'il peut se dire, en toute conscience, votre admirateur bien dévoué.