‹ Paul de Saint-VictorChapitre 56 sur 82 · A. DE PO NT MARTIN · texte numérisé non relu

A. DE PO NT MARTIN

Les Deux Masques. Premier volume : EscJujle. II. Critique $ Eschyle.

Le premier tome des Deux Masques, consacré

à Eschyle, venait de paraître, quand la mort frappa

son auteur- Il avait voulu faire une histoire de l'art

dramatique traitée de haut, un livre qui ne fût pas

seulement une mosaïque de feuilletons, mais qui

possédât l'unité du sujet, de la composition et de la

portée. Il faut reconnaître qu'il a dépensé, dans ce

travail, laissé malheureusement inachevé, un effort

soutenu et une somme considérable de talent.

Nous aurons à nous occuper plus tard des deux

volumes posthumes qui complètent l'ouvrage, mais qui ne portent pas la marque dernière de l'artiste, qui n'ont pas subi la revision définitive, le dernier coup de modelé que lui seul pouvait donner à son œuvre. Arrêtons-nous un instant au premier volume, dont il est seul complètement responsable.

Paul de Saint-Victor avait commencé par donner une ébauche très avancée de son Eschyle dans ses lundis du Moniteur universel. Mais ce mode de publication dont il avait l'habitude n'était ici qu'un accident qui permettait à l'auteur de travailler plus à l'aise. En effet, les trente neuf-articles, parus du 18 juin 1877 au 18 mai 1880, n'ont pas été écrits pour remplir exactement les douze colonnes du feuilleton. C'est un livre publié par fragments; il a une inspiration plus haute, un développement plus ample que ceux qu'on trouve ordinairement dans les colonnes d'un journal. Dès les premières lignes, le lecteur sent qu'il entre dans une œuvre longuement conçue, méditée et d'un idéal grandiose.

Ce premier travail, repris avec amour et sensiblement modifié, fut enfin livré au public, à la fin de 1880, dans sa forme définitive. Jamais seholiaste, commentateur, rhéteur, dans le sens noble et Littéraire de ces mois, n'avaient dépensé une imaginalion plus puissante cl une éloquence plus hante,

pour greffer une création originale sur des créations antérieures. Et quelle entreprise périlleuse, quand il s'agissait d'un poète aussi haut qu'Eschyle, d'un héros d'une grandeur sauvage qui, blessé glorieusement à Marathon, prit à tâche de chanter les combats auxquels il avait pris part; en qui tout est démesuré et terrible. Postérieur à Homère, il est plus antique que lui.

Les difficultés de la tâche ont été une attraction pour Paul de Saint-Victor. Son sujet l'amenait à traiter les questions les plus élevées que la critique du xix9 siècle ait tenté d'élucider sur les origines de la civilisation. L'historien avait à faire ressortir le rôle prépondérant et hors ligne que remplissait la Grèce, quand elle créait la philosophie, la science, la politique, l'histoire, la poésie, enfin le cycle presque complet de la culture intellectuelle, alors que la Judée, dont le rôle, antérieurement, semblait avoir été plus important que le sien, ne peut revendiquer qu'une conception magnifique sans doute, primordiale mais unique : la religion.

C'est en analysant les commencements de l'art dramatique, création la plus personnelle des Grecs, que Paul de Saint-Victor a démontré cette vérité. Les origines indiennes de Bacchus forment, dans son livre, un spectacle dont le peintre semble avoir été

inspiré. C'est la résurrection idéale d'une civilisation primitive. Jamais le mythe n'a pris une intensité plus vivante. C'est un mélange de vision et de poésie.

Il raconte que du soma aryen, jeté sur le feu nouvellement créé, naît Bacchus; une chèvre le nourrit et les nymphes relèvent et le couvrent de caresses, dans la grotte de Nysa. Bientôt, grandi, il s'avance victorieusement à la conquête de l'Inde, suivi par les théories titubantes des Thiades, des Ménades el des Mimallonnes. Les Dieux asiatiques s'empare ni de lui, il ceint la mitre et revêt la robe traînante. Bientôt il est identifié à Pluton, roi des Enfers; puis il se laisse entraîner dans les mystères orphiques.

Par sa naissance, ses fureurs, ses transformations, il personnifie la vigne conquérante, mère du vin, qui produira l'inspiration et le chant; le chant, qui est la forme la plus simple du théâtre et qui sera encore — quand Eschyle s'en emparera bien plus tard — la forme rudimentaire dans laquelle il jettera presque exclusivement sa pensée.

Les propylées, les débuts de ce livre ont du caractère et de la grandeur, mais un défaut apparaît bientôt, duquel l'auteur n'a pas su se défendre. Ayant divisé, dans sa pensée, toute l'histoire de l'ait dramatique en trois ou quatre volumes, il eût dû ne pas s'arrêter, aussi longtemps qu'il l'a fait, aux origines et à l'analyse des neuf tragédies d'Eschyle qui, sur les quatre-vingt-dix que le poète a composées, sont arrivées jusqu'à nous. Quelque grand que soit Eschyle, presque déifié par l'auteur, comme Ingres, dans un autre art, a déifié Homère, il y a défaut de proportion, dans l'agencement général d'une histoire de la littérature dramatique, à lui consaccrle tiers de l'ouvrage. Bien qu'il n'ait pas de prétentions didactiques, un livre n'en est pas moins soumis aux règles supérieures de la composition et de la distribution des parties, suivant leur importance relative. L'ensemble ne pouvait pas manquer d'être tout eu tête, et le défaut devient plus saillant encore quand l'auteur arrive à la tragédie des

Perses. Certes, cette pièce est considérable et occupe une large place dans les origines du théâtre grec; grand est l'intérêt que présentent les guerres médiques dans l'histoire générale, puisque l'invasion victorieuse des barbares et le triomphe de Xerxès eussent amené l'anéantissement de la civilisation hellénique; il nous semble pourtant que l'auteur a donné, à elles aussi, un développement excessif.

Sainte-Beuve, dans son livre incomparable sur Port-Royal, n'a pas observé fort exactement la loi des rapports et son livre n'est pas ordonné correctement, suivant l'importance des matières qu'il a traitées; mais son sujet était nettement circonscrit, la grâce fuyante de l'écrivain lui assurait la facilité de revenir toujours à son point de départ. En tout cas, la disproportion des parties, qui est peut-être un charme de plus dans Port-Royal, parait être un défaut dans un ouvrage qui traite de l'art dont la justesse des proportions est la caractéristique par excellence.

Mais cette critique admise, il n'y a plus qu'à louer. L'essence même des poèmes dramatiques d'Eschyle est condensée dans l'œuvre de son interprèle. Pris en soi. chaque chapitre, sur Prométhée, sur VQrestie, sur les Suppliantes, sur chacune des neuf pièces enfin, est un compte rendu achevé. La

beauté de l'ensemble erré par le poète est relevée par la beauté du détail qu'y apporte le commentateur. Les plus hautes questions d'histoire, de critique et même de linguistique sont traitées bien en face; la couleur et le ton sont si justes, qu'il paraît invraisemblable que l'auteur n'ait pas su à fond la langue grecque. Rien n'arrête le cours du récit; il se développe magnifiquement. Le fatras de bibliothèque, les gloses des annotateurs, les minuties des grammairiens et de ces« preux de pédanterie » dont parle si drôlement Gabriel Naudé, ont été époussetés du livre, et M. Barbey d'Aurevilly a pu dire justement que son ami Saint-Yictor « avait le dandysme de ce qu'il savait » !

La conclusion du volume paraît être le chant de victoire de la civilisation sur la barbarie. Il faut citer ce morceau exquis, couronnement superbe, ([ni montre le péril qu'a couru l'avenir du monde quand le sol de la Grèce, — cette feuille de mûrier jetée sur la mer, — a été envahi deux fois par les armées innombrables de Darius et de Xerxès.

« L'hypothèse prend le vol du rêve pour sonder le vide qu'aurait creusé dans le monde la disparition de la Grèce. Athènes asservie ou détruite, l'élite de son peuple transportée dans les provinces de la Médie et de la Susiane, un harem installé sur

la colline sacrée que le Parthénon devait couronner, les tribus de l'Hellade changées en satrapies, comme elles le furent en pachaliks dix siècles plus tard ; quelle perturbation dans l'avenir de l'humanité, quel changement d'axe et d'orbite dans sa gravitation historique! Cela ne peut se comparer qu'au refroidissement du soleil. On peut dire que le genre humain serait resté sans éducation, faute du maître universel qui lui a tout enseigné. Le sens de Tordre et de la mesure lui aurait manqué en toute chose; le grand chorège qui a réglé, par deux fois, sa marche, ayant disparu. La civilisation aurait été jetée dans un autre moule et aucune des nobles formes que le génie grec lui a imprimées n'aurait pénétré cette épaisse enveloppe. Sans parler de l'histoire détournée de son cours normal, des législations abolies, des cités extirpées, des démocraties naissantes enchaînées, des marches en avant immobilisées, de Rome, cette seconde floraison de la G rècc , étouffée en germe, tout art idéal, toute poésie vivante, toute science progressive auraient disparu du monde obscurci. Comme les neuf jeunes tilles que X. passant le Strvmon, fit enterrer vives au carrefour des Neuf Voie*, les neuf muses, 3 par

l'oppression barbare, seraient restées ensevelies sous les débris de leur temple. »

Voyages. — Angleterre. - Venise. - IL Dresde. — „r. — III. Fête des Vignerons, à Vévey. — IV. Italie.

— Danemark. — V. Venise.

Paul de Saint-Yictor quittait Taris, chaque année, au mois de septembre, pour faire un voyage. C'était pour lui le temps des vacances. A partir de 1807, il avait pris l'habitude d'adresser à son ami M. Guilhiermoz une relation très ample de ses impressions. Ses lettres ont été soigneusement conservées et seront publiées dans la Correspondance qu'on prépare. Elles en forment une des parties les plus originales et les plus curieuses. Le voyageur, qui

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écrit souvent sur une table d'auberge, conserve, dans ses missives hâtives, sous la surexcitation de ce qu'il a vu et des incidents qu'il a traversés, toute la richesse de son imagination et les couleurs féeriques de sa palette. Mais sa forme, moins châtiée, acquiert par l'abandon inaccoutumé une grâce nouvelle, et elle se laisse voir, dans l'improvisation, avec un charme de plus.

Ces voyages, Paul de Saint-Victor les faisait ordinairement avec un ou deux amis. Si on excepte M. Xavier Aubryet, qui, interrompant brusquement ce qu'il appelait lui-même, au retour, son ce pèlerinage d'Italie », revint en France, fatigué des églises, des musées, des longues suites de Vierges et de Bambini devant lesquels son compagnon l'avait fait arrêter, toutes les personnes qui ont voyagé avec Paul de Saint-Victor sont restées émerveillées de sa faculté d'enthousiasme devant une belle œuvre, de l'éloquence qu'il déployait pour en analyser et en faire ressortir les beautés. Ses brusqueries et ses inégalités de caractère étaient bien vile oubliées; on ne se souvenait que de ses beaux col os.

Quoiqu'il eûl commencé à voyager fort jeune, Paul de Saint-Victor avait grand'peine à se débrouiller au milieu des incidents de la roule. 11

VOYAGK EN ANGLETERRE. 219

n'avait pas conquis l'adresse, la facilité, le sangfroid que donne l'expérience. A Paris même, il lui semblait difficile et mal commode de hèler un fiacre, et, dans sa jeunesse, on Fa trouve plusieurs fois pleurant de rage devant son feu, qu'il n'arrivait pas à allumer. 11 emportait, à l'étranger, ses habitudes parisiennes, et, quand le barbier était trop loin de l'hôtel, quand il le faisait attendre ou, plus simplement, quand le barbier n'existait pas, Paul de Saint- Victor pestait et conservait sa mauvaise humeur jusqu'au moment où un objet quelconque sollicitait son attention.

Il ne reste pas de bien sérieuse trace, dans la Correspondance, d'une excursion fort courte qu'il lit à Londres et en Hollande, probablement pour vendre ou pour acheter des tableaux. C'étail le premier voyage qu'il entreprenait hors de la France, depuis son retour de l'Italie. Il y est fait allusion dans le passage suivant d'une lettre que Paul de .Saint-Victor écrivait en 1850 et dans laquelle il semble avoir conservé de l'Angleterre un souvenir original :

c Je connaissais déjà assez intimement l'Angleterre; mais j'y ai contrôlé mes impressions. J'aime ce peuple pour l'ennui qui le ronge et qu'il porte si vaillamment, pour son orgueil qui vous

renverse comme un orage de grêle, pour ses excentricités plaquées sur son froid et sombre génie, comme des arabesques chinoises sur de l'acier, pour la façon si naturelle et si hautaine dont il méprise, en long et en large, l'espèce humaine. J'aime jusqu'à sa cuisine féroce et sanglante, digne du bivouac des Kalmoucks, jusqu'à son architecture baroque qui, ne pouvant être belle, se fait énorme, entasse des Pelions grecs sur des Ossas gothiques et fait de lui le Titan du mauvais goût. »

Il fut en Belgique aussi, en 1853; mais le premier voyage dont le souvenir soit largement conservé dans la Correspondance remonte à 1x57. A celte époque Paul de Saint-Victor et Charles Diane allèrent à Venise. Ce dernier a raconté ses impressions personnelles dans le petit livre intitulé : 1^ Paris à Venise, notes an crayon '. Il s'ouvre par un portrait finement enlevé et ressemblant :

1 Mon compagnon a été M. Paul de Saint-Victor, le feuilletoniste de la Presse. C'est un esprit brillant, toujours vif, toujours prêt. Le docteur Spurzheim lui aurait trouvé la protubérance du langag en effet, il a l'œil plein de mots, de mots incisifs et décisifs. Romantique par la forme, classique au

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