‹ Paul de Saint-VictorChapitre 57 sur 82 · I. Un volume, in 12, Paris, Hachette, 1SÔ7, page · texte numérisé non relu

I. Un volume, in 12, Paris, Hachette, 1SÔ7, page

fond, il exprime les idées les plus sages avec des formules relatantes, sculptées en relief. Il est sobre dans ses jugements et magnifique dans ses paroles. Il y a plaisir à visiter avec lui un musée : il voit les tableaux vite et bien; il les peint du regard1. En fait de sculpture, nous avons toujours été d'accord, je veux dire Atbéniens. »

Les deux: amis eurent la bonne fortune de rencontrer par hasard, à Venise, le meilleur guide qu'ils y pussent trouver, M. Armand Baschet, qui a fouillé l'Italie dans tous les sens et qui recueillait à celte époque, dans les magnifiques archives des Frari, les correspondances secrètes que les ambassadeurs vénitiens à la cour des Valois, en France, envoyaient chaque jour à leur gouvernement.

M. Armand Baschet montra aux voyageurs tout ce qu'on voit facilement à Venise, puis il les lit pénétrer dans les arcanes, dans les quartiers suspects qu'ayant eux leurs amis Théophile Gautier et Louis de Cormenin avaient aussi visités. Dans une lettre rabelaisienne très curieuse, mais inédile,

i. Rapprocher ce portrait de celui de Rémonville, dan- [es Hommei de lettres de MM. Edmond et Jules de Concourt. Ce livre a été réimprimé sous ce titre nouveau : Charles Demain ij ( un vol. in 12, Paris, Charpentier, 1877); voir p. 171

et passi/it.

Théophile Gautier a décrit les réseaux compliqués de Venise et la course fantastique, sous la lune, à laquelle lui et son compagnon s'étaient livrés pour satisfaire leur curiosité et leur goût du pittoresque. Charles Blanc et Paul de Saint-Victor ne sont pas entrés, sans doute, aussi avant que Théophile Gautier dans l'intimité de la grande ville; mais le récit qu'ils lui en avaient entendu faire à Taris pourra servir de commentaire à leur excursion. Sur les trente pages de celte lettre, il y a au moins trente lignes qu'on peut citer :

« Le soir, — écrit Théophile Gautier, — il (le guide) se met en marche d'un pas affairé et mystérieux. Il s'enfonce dans un dédale de ruelles inextricables et dans des successions de coupe-gorge varié.-. Nous hâtons le pas, et alors commence à travers les rues de Venise, qui ont deux pieds de large, une course échevelée,à la manière de la patrouille de Decamps. Les hasques de nos paletots volaient au vent et notre casquette se retroussait, parla rapidité de la course. Notre ombre avait peine à nous suivre; sur les murs se dessinait, derrière nous, la plus drôle silhouette du monde. Jamais zébeeks ne coururent d'un tel train après leur pacha...

» Enfin le maquereau nous introduisit dans un abominable taudis, garni d'une poupée pinson moins

à ressorts, une Carconte première qualité, en robe noire décolletée, la peau froltée avec une couenne, en guise de cold-cream, usée, sucée, limée, une rosse sur ses boulets qui, outre les cicatrices de bubons qu'elle pouvait avoir aux aines, montrait au cou quelques trous d'écrouelles...

» Le ruffian nous fit faire encore deux ou trois lieues dans des quartiers inimaginables, sonnant à des portes d'où des gens sortaient pour lui dire des injures; car, nous voyant difficiles, il voulait nous introduire dans le sein des familles et, frappant au hasard, demandait s'il n'y avait pas dans la maison une fille... »

Ce récit mouvementé de son voyage était adressé à une personne surnommée la Présidente, à laquelle M. Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires publiés par la Revue des Deux Mondes, a consacré quelques pages curieures. Dans sa maison de Neuilly cette dame recevait, le dimanche, des artistes et des hommes de lettres qui avaient fini par monter leur conversation et leur dissertations esthétiques au ton d'un cynisme pittoresque et d'une liberté sans borne. Quand Théophile Gautier, avec Louis de Cormenin, fit le voyage dont il a publié la relation sous le titre à'Italia, il compléta ses impressions d'artiste dans cette sorte de journal intime qui ne peut pas être

publié, mais qui n'en est pas moins un chef-d'œuvre de haulte graisse digne d'être admis au musée secret du Borbonico deNaples. Lucien, Pétrone, l'Ârétin et Baflb ont un émule dans notre langue. Depuis le Président de Brosses, personne n'a parlé de Venise avec autant de verdeur et d'entrain. Paul de Saint-Victor, un des habitués des dîners de Neuilly, professait pour cette lettre sur l'Italie, adressée à la Présidente, une pleine et complète admiration. Il l'avait copiée de sa main malgré sa longueur.

Lui aussi a parlé de Venise avec un éclat qu'on ne saurait oublier. Lisez, dans Anciens et M odernes, le récit éblouissant du carnaval, ou ce tableau d'histoire de la Venise politique:

« Quelle réputation de coupe-gorge obscène on a fait à la république de Dandolo et deLorédauî Quels récits d'ogres et de croquemitaines répandus sur cette île des fées?... On a grimé en troupe de mélodrame le peuple le plus doux, le plus libre, le plus heureux qui ait jamais joui de la vie entre L'azur du ciel et l'azur de l'eau. Ufl peu de terreur en haut, beaucoup de bonheur et de paix eu bas, la force de Sparte tempérée par les -races d'Athènes, un arbre de luxe et de délices protégé par un épouvantai] tutélaire, voilà Venise. Ce Conseil des Dix, avec ses airs ombrageux, couvait des trésors, comme les

spliinxs de l'ancienne Egypte, dont il affectait le mystère; il gardait l'ordre, la vie, la liberté cTun peuple, il le défendait contre les complots et les usurpations de ses nobles; ses rares coups de foudre ne frappaient que des têtes marquées au signe de la trahison. 11 fallait une raison d'Etat formidable à cet imbroglio politique, un Miuotaure à ce labyrinthe. Une ville flottant sur les vagues devait se gouverner par la loi absolue et sans appel qui régit les navires lancés en pleine mer. Quel art consommé, quelle vigilance clairvoyante, quels inflexibles ciseaux de Parques ne fallait-il pas pour allonger, restaurer, entretenir ce frêle chef-d'œuvre de puissance qui s'appelait la République de Venise! un archipel épais et ciselé comme une arabesque! une marqueterie d'Etats, de colonies et de villes plus splendide et plus compliquée que la mosaïque de la coupole de Saint-Marc! Il suffit d'un coup de vent pour effacer les mirages du désert; une heure d'anarchie aurait submergé le prestige de celte fata morgana des eaux. Tout était fabuleux en elle, son origine, sa création, ses lois bizarres, ses mœurs insulaires, son élément amphibie; un mot, un geste, une secousse, pouvaient détruire l'enchantement : une pareille féerie n'avait d'autre base que les arcanes tortueux et profonds du despotisme orien-

tal. Les trois Inquisiteurs et les Dix étaient les magiciens de cette sorcellerie politique, et Venise savait bien ce qu'elle faisait en leur conférant une fantastique dictature. Il n'en abusèrent pas, quoi qu'on dise; mais le mystère a les illusions et les grossissements de l'ombre. La tache d'une exécution secrète jette un éclat et une fumée plus sinistres que le fleuve de sang d'un carnage .au grand jour; un cri qui monte du fond d'une oubliette retentit plus haut que les burlements d'une Bastille. Que des juges condamnent en cagoules, que l'échafaud soit dressé de nuit, que le bourreau porte un masque, et tout aussitôt le patient, quel qu'il soit, vase transfigurer en martyr.

» La justification du gouvernement de Venise, c'est son histoire ; c'est la légende de ce peuple unique, qui fit la guerre en croisé et le commerce en nabab, et qui jouit de ses richesses avec le goût d'un artiste et la liberté d'un prince. Ces palais découpés à jour, est-ce l'architecture d'un peuple opprimé ? Cette peinture de pompe et de joie, ces représentations éternelles de banquets grandioses, dont les convives semblent cuver l'ivresse du bonheur, et où la lumière circule autour de la table comme une coupe de sérénité, est-ce un art de terreur et de servitude ? Ces portraits du Titien et du Tintoret,

d'une beauté si mâle et si fière, perpétuent-ils les traits d'une génération d'esclaves? Ce dialecte même, lin, soyeux, velouté, qui rappelle les vocalises de l'oiseau et les murmures de la vague, a-t-il l'accent de la plainte et de la douleur?

» Il faut aimer cette ville unique sur la terre. Si les Grecs, selon Goethe, ont lait le plus beau rêve de la vie, les Vénitiens l'ont continué. Leur décadence même fut charmante; ils tombèrent avec des grâces et des langueurs adorables. Lorsqu'il leur fut bien prouvé que l'heure du déclin avait sonné, il n'essayèrent pas, comme d'autres peuples, de prendre un bain de sang pour se rajeunir. Tout au contraire, ils ne songèrent plus qu'à jouir mollement des dernières clartés de leur crépuscule. Le gouvernement, au lieu de s'assombrir et de s'endurcir comme il advient d'ordinaire à ces extrémités des nations, s'amollit, s'adoucit et se changea de lui-même en une spirituelle intrigue. Alors apparut la Venise de Gozzi, de Casanova, de Baflb, une Otaïti civilisée, dont les naturels, tombés dans une gracieuse enfance, retournèrent naïvement à la nudité morale. Et l'on vit pendant un siècle ce spectacle étrange : un peuple en domino s'enivrant de café, de sonnets, de musique, de paresse et de volupté, et réalisant dans son île les enchanteresses fantaisies de la

Cythère de Watteau. — Venise mourut de cette crise nerveuse et brillante : ainsi meurent, dit-on, les coquillages de sa mer, de la perle maladive qu'engendre leur écaille. » (Presse, 12 mars 1855).

En 1860, Paul de Saint-Victor fit, avec MM. Edmond et Jules de Goncourt, un voyage à Dresde. Il avait déjà visité cette ville, à une époque que nous ne connaissons pas, et avait écrit, de visu, deux articles sur le Caveau vert; mais il trouvait plaisir à retourner à Dresde avec des compagnons qu'il aimait. Il le leur disait en ces termes :

« Revoir Dresde avec vous, ce sera le voir pour la première fois! Je me fais une joie de ce tour d'Allemagne en si amicale et si sympathique compagnie. Que de causeries et de flâneries! quelles parties fines de peintures! A bientôt, n'est-ce pas? »

Et les trois amis virent ensemble la capitale de la Saxe et aussi les bords du Neckarque Paul de Saint- Victor a décrits dans un coin perdu de ses feuilletons :

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