VOYAGE EN ALLEMAGNE
«Qui n'a traversé ce charmant pays? Qui ne se souvient de ces maisonnettes enguirlandées de houblons, portant des (leurs à leurs fenêtres et des cages à leurs balcons? De petites villes familières vous accostent aux deux côtés de la route, et semblent prêtes, tant elles ont l'air honnête, à ôter le bonnet d'étain qui coiffe leurs clochers, pour vous saluer au passage. On dirait ces cités mystiques que les saints patrons portent sur la paume de leur main, dans les tableaux à fonds d'or.
» Par les croisées eutr'ouverles apparaissent de charmants tableaux d'intérieur : des fileuses à leurs quenouilles, des enfants dormant dans leur berceau d'osier, sous la garde d'un chat assoupi, des servantes étendant des linges ou accrochant, par la patte, des oiseaux morts au clou des fenêlres. Une bonhomie idyllique remplit la campagne. On croirait traverser des paysages de Gessner, où Daphnis garde ses troupeaux, en fumant sa pipe de porcelaine, tandis que Ménalque et Tityre chantent le ranz des vaches aux échos d'Arcadife, et prennent pour arbitre de leur lutte bucolique un pasteur qui se promène dans une allée de tilleuls, la bible de Luther sous le bras. »
Au mois de septembre 18G2, Charles Blanc et Paul de Saint-Victor, que nous avons déjà vus
ensemble à Venise, résolurent de se mettre en route pour visiter l'Espagne. Apprenant leur projet de départ, Jules de Goncourt leur écrivit assez drôlement :
« Tout considéré, je crois que vous faites bien d'aller voir Vélasquez. 11 serait venu à vous par le Magasin pittoresque — comme dit Doré, — mais la politesse le flattera... »
Paul de Saint-Victor connaissait, en Espagne, un Français devenu Madrilène, M. Couturier, qui, si on en juge par les lettres qu'il adressait aux Parisiens avant leur départ, devait être un joyeux compagnon et un bon guide. Il installait les deux amis dans un petit appartement < chez Lhardy, le meilleur coin de Madrid, au centre de tout », où il affirmait qu'à eux deux, ils ne dépenseraient pas quinze francs par jour.
Il les rassurait aussi contre les dangers d'une révolution: c Miguel Al varès est ici, — écrivait-il. — Vous allez arriver à une époque où l'on se garderait bien dumoimh'e pronunciamiento, c'est-à-dire à l'époque de la foire et des courses de taureaux. » Il ajoutait que la reine « adorée », l'innocente Isabelle, allait quitter Madrid pour plus d'un mois et qu'on attendrait sûrement son retour pour s'occuper de politique.