VOYAGE EN SUISSE
est particulièrement curieux. M. Burly a raconte ce festival idyllique dans les numéros de la Presse des 1" et 3 août 1865.
Victor Hugo a décrit, dans le troisième volume du Rhin, le beau paysage, au milieu des montagnes du Jura et de la Savoie, où a lieu, deux ou trois fois par siècle, un jubilé bachique auquel les populations de la Suisse apportent un sérieux et une conviction admirables. Au mois de juillet 1865 l'abbé qui préside la Confrérie des Vignerons avait envoyé des invitations à quelques journalistes français. Paul de Saint-Victor et M. Burty ne furent pas seuls à y répondre, car ils trouvèrent là aussi Théophile Gautier. La fête commencée dès six heures du matin, à l'hôtel de ville, fut malheureusement gâtée par la pluie :
c Pluie fine, — écrivait Théophile Gaulicr — bruine, pluie intermittente, pluie continue, pluie battante, pluie perpendiculaire, pluie diagonale, pluie torrentielle, à seaux, à baignoires, diluviale, en herse, comme celle du Paradis perdu. Ces pluies variées ont produit toutes les espèces de boues, crottes, fanges, ruisseaux, cloaques, flaques d'eau, bouillies, purées, marmelades, imitation de macadam en déliquescence, dans quoi... nous avons stoïquement pataugé sans murmurer (bis),
c236 PAUL DE SAINT- VICTOR.
avec une constance digne d'un meilleur sort.
» A travers cela, la fête se continuait comme s'il faisait le plus beau temps du monde, et les divinités de l'Olympe du cortège recevaient le baptême bien malgré elles. Paies, Gérés et Bacchus, à la fin de la journée, devaient être bons chrétiens. Environ une vingtaine de mille spectateurs, assis sur des estrades, prenaient gravement des bains de siège, en écoutant des cantates en l'honneur des vignerons. Jamais fêle bachique ne fut plus hydraulique. L'eau, méprisée par les ivrognes, se vengeait avec cruauté cl n'étant pas reçue dans leurs corps, se répandait, avec profusion, sur leurs peaux. C'est égal, nous nous sommes amusés et la fête était fort belle, malgré les mauvaises farces du temps. Aujourd'hui, il est superflu de le dire, il fait une température la plus magnifiquement inutile du monde. Les costumes sont gâtés, les chars dédorés, les gazes fripées, les velours de coton déteints : le but est rempli.
i J'admire la conscience des Suisses. Malgré l'averse, ils ont rempli le programme jusqu'au bout. Il y a eu fête vénitienne entre deux eaux, et feu d'artifice qu'on rallumait à chaque instant avec îles allumettes chimiques, comme un marnais cigare qui ne veut pas aller. Ce n'est pas de sa faute, à ce pauvre feu d'artifice, qui recevait l'ondée, sans parapluie,