SON CABINET
Delacroix et Paul de Saint-Victor, au plus beau moment de leur production et de leursuccès, n'étaient pas mieux logés que leur proche voisin de la rue de l'Abbaye: llippolyte Flandrin. Surchargé de commandes, ne faisant plus guère que des portraits de princes et de banquiers, llippolyte Flandrin, comme son maître Ingres, n'avait, dans son atelier, qu'un seul fauteuil mal rembourré et des chaises de paille.
Il fallait grimper deux étages, par un escalier inégal et vulgaire, pour arriver à l'appartement de Paul de Saint-Victor. Une antichambre sombre donnait accès à une toute petite salle à manger où dormait le favori du maître de la maison, un gros chat, aussi immobile et invraisemblable que ses frères de faïence, de grès ou de porcelaine qui ornaient les buffets et les dressoirs. Les murs étaient couverts de tableaux. Sur une table ronde, qui occupait le milieu de la pièce, la cuisinière servait chaque matin une côtelette à peine chaude ou puant le graillon, que le pauvrehomme dépeçait en maugréant et, le plus souvent, rejetait loin de lui. Mais il possédait si peu le sens de la vie pratique, que, bien qu'il se plaignît sans cesse, il ne s'arrêta jamais à l'idée d'apporter un remède à sa cuisine et à la tenue de sa maison.
Un salon assez vaste, mais bas de plafond, avec
deux fenêtres donnant sur le jardin, faisait suite à la salleà manger. Sur un fond minium d'atelier, se détachait une série assez curieuse de peintures à l'œuf qu'exécutaient saintement, dans l'enfance austère de leur art, les primitifs allemands et italiens. La plupart de ces panneaux avaient été achetés à bon compte, au temps ou ces icônes, nimbées d'or, si belles par le caractère, si riches par la couleur que quatre ou cinq siècles nous les ont laissées plus brillantes que les tableaux d'hier, étaient reléguées, avec indifférence, dans l'arrière boutique des brocanteurs de Rome et de Cologne. Ghirlandajo, Bellini, Botticelli avaient là des peintures archaïques, des madones blondes avec des bambini, devant lesquelles on eut pu suspendre la lumière dormante et embaumée d'un sanctuaire.
La perle du cabinet était un portrait, grand comme la main, de Jehannet Clouet II, représentant un Réformateur coiffé d'une barrette. Celte petite tête d'un homme jeune et beau, doucement entêté, avait fait partie du fameux cabinet de Roger de Gaignières, amateur français du xvn9 siècle, qui donna sa collection au roi Louis XIV, par acte authentique, en date du 10 février 1711 l. Dédaignée par
1. Le catalogue do cabinet de Paul de Saint-Victor contient, à ce sujet, une petite erreur. Il est dit, dans la préface, que