MAIGRE- CHÈRE
» Pendant tout ce temps, bourré de poissons et d'oeufs, je passais la plus triste vie. Mais bientôt Pâques vint et je repris mon régime habituel. Maintenant, mon fils, je vais te deviser des fleurs du printemps, des moissons de l'été et des fruits de l'automne. Commençons! Je te dirai donc qu'au printemps, les fleurs ('maillent les prés, et les zéphirs, de leurs ailes embaumées, caressent chaque fleur. C'est un spectacle délicieux, c'est... »
» — Eh ! je le verrai assez, s'écria 1839, ennuyé de ces radotages et impatient de prendre la place du bonhomme.
» Celui-ci allait continuer, lorsque minuit sonna... Aussitôt 1830 se jeta sur le vieillard pour l'étrangler. Il était déjà mort!... »
L'e n fa n I , malgré les petits succès qu'il rem portait, ne se plaisait pas au collège de Fribourg. Il demeurait rebelle à la direction doucereuse des Pères et aux pratiques d'une dévotion puérile que ceux-ci inventaient pouroccupeii'imagination de leurs élèves. M. Philippe Burty nous disait que, dans un voyage en Suisse qu'il fit, au mois de juillet 1805, avec Paul de Saint-Victor, celui-ci avait désiré revoiries bords de la Saneetson collège de Fribourg. On ouvrit aux visiteurs toute la maison. Au dortoir, l'ancien élève montra a son
compagnon le lit qu'il avait occupé et, à côté, une statue de la Vierge qui était là déjà de son temps. Et il raconta que, chaque samedi, jour de confession, ses petits camarades venaient déposer, dans les plis de la robe de la statue, la liste cachetée de leurs péchés. Le dimanche, au matin, ils couraient chercher, à la même place, la réponse qu'ils croyaient descendue du ciel.
Pour ne s'être pas prêté à. celle pieuse supercherie, Paul de Saint-Victor assura qu'il avait été mal noté, puis considéré par les Pères comme un esprit sans souplesse, infecté d'indépendance et de libre examen. On lui sut mauvais gré d'être rétif aux petites pratiques qu'on entretenait dans la maison, et ce fut un grief grave à ajouter à ceux qui déterminèrent les Pères ta demander qu'on le retirât.
Paul de Saint-Virtor quitta sans rancune le collège de Fribourg, car, dans une étude sur Lamartine, publiée le 31 juillet 1871, il écrivait :
« Quoi qu'on puisse penser et dire des jésuites considérés dans l'esprit et dans la politique de leur ordre, il est certain qu'ils ont l'art de rendre la jeunesse heureuse, d'exciter son émulation, et qu'elle se plaît à leurs leçons, tempérées de soins affectueux. Leurs écoliers les plus récalcitrants, l'abbé Prévost, Voltaire lui-même leur sont restés reconnaissants. »
Et, dans une lettre inédite adressée, en 1801, à ses amis MM. de Concourt, qui venaient de publier Sœur Philomène, se trouve ce passage caractéristique qui confirme pleinement l'anecdote racontée par M. Philippe Burtv :
c Où diable ayez-vous pris tous ces détails de dévotion enfantine? C'est de l'auscultation psychologique. J'ai passé par là, moi qui vous parle. Le pensionnat des jésuites, à Fribourg, où j'ai été élevé, ressemblait, en homme, à votre couvent. J'ai senti, en vous lisant, se ranimer mes anciennes ferveurs : Veteris agnosco vestigia flammœ. En vérité, j'ai été attendri, comme un vieux serpent à qui on montrerait sa jeune peau... »
Le comte de Saint-Victor avait quitté Fribourg pour aller s'établir à Rome. Paul, au sortir de la maison des jésuites, fut conduit à Lyon. Il entra au collège de la Favorite dirigé par une personne qui avait de la notoriété dans l'enseignement, M. Delaunay, encore laïque à cette époque et qui se fit plus tard m a ris te.
M. Delaunay ne fut pas plus heureux que ses devanciers. Il considéra bientôt, lui aussi, Paul de Saint-Victor comme un élève intelligent et bien doué, mais travailleur hors la règle, et sans soumission. Le maître et l'élève ne purent pas s'entendre. Paul
fut mis de nouveau chez les jésuites, à Meilan, en Savoie, et il entra dans la classe de philosophie. Mais ses nouveaux maîtres, par des punitions humiliantes, eurent bientôt fait d'exaspérer la sensibilité presque maladive de l'enfant. Il écrivit à son père des lettres désespérées. Le comte de Saint- Victor crut devoir céder à ses prières. Il l'alla chercher à Meilan et l'emmena avec lui à Rome.
La comtesse de Saint-Victor était morte en 1831, laissant à son mari trois enfants en bas âge : deux filles et un fils. Les deux filles étaient encore à Fribourg, au Sacré-Cœur, où l'aînée, mademoiselle Alix, devait prendre le voile; mademoiselle Eudoxie. la plus jeune, qui devait épouser plus tard le professeur Gavarret, sortit du couvent à l'époque où son frère quitta Meilan, pour suivre, elle aussi, son père à Rome, où elle finit ses éludes au Sacré-Cœur,
Faul avait seize ans. Il entra, comme externe, au collège de Saint-Ignace.
Rome était encore, sous le pontifical de Grégoire XVI, la ville calmante et recueillie dont parle J.-J. Ampère, OÙ le {tassant heurtait du pied, dans le Corso, sur les trottoirs inégaux pavés de débris, des