‹ Paul DelarocheChapitre 2 sur 6 · EUGÈNE DE MIRECOURT · texte numérisé non relu

EUGÈNE DE MIRECOURT

Hélas ! pour peu que cela dure, il faudra nous livrer à une sorte de course à la mort, et achever, de tombe en tombe, notre galerie contemporaine!

Après avoir, en quelques mois, perdu on grand sculpteur et l'un de ses musiciens les plus populaires «, voici que la

1 David d'Angers et Adolphe Adam.

*>0 PAUL DELÂROCflE

France porte le deuil de son premier peintre d'histoire.

Paul Delaroche n'avait que cinquantehuit ans.

Il conservait toute sa verdeur artistique, et son génie croissait chaque jour en puissance, quand est venu le moment des adieux suprêmes.

L'auteur du tableau de Cromwell est né le 16. juillet 1797.

Son véritable nom est Hippolyle Delaroche. 11 a pris celui de Paul en signant ses œuvres, et tout naturellement les biographes le lui conservent.

Fils d'un estimateur des objeîs d'art à

la succursale du Mont-de-Piété, son éducation scolaire fut peu suivie. Les appointements paternels étaient modestes ; ils suffisaient à peine à l'entretien de la famille.

M. Delaroche père avait de remarquables connaissances en peinture et en sculpture. Ce fut tout l'héritage qu'il transmit à ses enfants.

Jules, son fils aîné, entra comme élève chez le baron Gros.

Le cadet ne tarda pas à imiter son frère et à prendre la palette. Seulement, comme Jules voulait être peintre d'histoire, ils convinrent entre eux de ne pas cultiver le même genre, et Paul se plaça sous la

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direction d'un paysagiste appelé Watelet'1.

Mais, de ces deux jeunes gens, un seul annonçait pour la peinture des dispositions réelles.

Jules Delaroche quitta l'atelier de Gros, après avoir exposé au Louvre, sans beaucoup de succès, une figure allégorique de V Abondance.

Il remplaça son père à la succursale, déploya de grandes qualités administratives, et devint directeur du grand Mont de-Piété2.

1 Fils de cet ancien receveur général des finance: qui a publié, en 17G0, un poënic en quatre chants intitulé Y Art de peindre.

3 M. Jules Delaroche est mort il y a dix an?.

Quant au héros de cette notice, il étudiait les Ruysdaël et les Claude Lorrain, tout en dessinant pour le commerce; car, après la mort de son père, il dut chercher la subsistance quotidienne au bout de son crayon.

Vers cette époque, c'est-à-dire à la fin de 1816, une révolution éclata dans les arts.

Chacun s'appliquait à démolir la vieille routine classique.

Refusant de pardonner au jacobin David, les Bourbons lui enjoignaient de quitter le territoire, et ses adeptes essuyaient une défaite entière. Il est vrai que la présence du maître, dans cette ba-

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taille, eût été impuissante et n'aurait pas relevé le parti vaincu.

Foin des Grecs et des Romains !

On en avait par-dessus la tète. Les jeunes artistes répudiaient un genre usé.

Walter Scott et le chantre de Don Juan faisaient merveille : ils ouvraient aux lettres et aux arts de larges horizons. Cinq ou six années suffirent pour tout régénérer en peinture.

L'auteur de la Peste de Jaffa était l'un des plus ardents antagonistes de David et de son école.

Paul Delaroche, voyant son frère abandonner la lice, n'eut plus de raison pour s'obstiner au paysage. Il prit dans rateliei

de Gros la place laissée vacante par le départ de Jules, et son nouveau maître lui conseilla de s'adonner à la peinture biblique.

Nous le voyons débuter au Salon de 1819, où il expose Nephtali dans le désert.

Ce premier tableau fut peu remarqué.

Notre jeune artiste ne se découragea point; il en composa sur-le-champ deux autres : Joas arraché aux bourreaux par Josabeth et la Descente de croix *.

M. Thiers, alors modeste journaliste, écrivit un article en faveur du Joas, et blâma les commissaires, qui avaient, di-

1 Cotte dernière toile appartient aujourd'hui à la chapelle du Palais-Royal.

sait-il, placé ce beau tableau dans un endroit où il devenait invisible.

PaulDelaroche travaillait alors dans un très-petit atelier rue des Marais- Saint- Germain,

Il le quitta pour en prendre un plus vaste, rue Childebert. Puis il s'installa définitivement dans cette rue de la Tourdes-Dames, qu'on a baptisée du nom de

Nouvelle Athènes.

Mars, Duchesnois, Horace Vernet, Delaroche et Talma y avaient leur domicile, dans Tordre que nous indiquons, et en entrant par la rue de la Rochefoucauld.

Toutes ces demeures illustres étaient contiguës.

Au Salon de 1824, Paul Delaroche enroie cinq tableaux, savoir : le Songe d'Ahalie, — Jeanne d'Arc, — Saint Sétastien secouru par Irène, — Saint Vincent de Paul aux Enfants-Trouvés, — et Philippo Lippi i.

Le succès du jeune peintre fut imnense.

On peut dire que, dès lors, il conquit fon rang parmi les artistes les plus céèbres du siècle.

Madame la duchesse de Berry voulut icheter le Saint Sébastien; puis elle fit

1 Reynolds a gravé ce tableau, ainsi que Jeanne l'Arc et les Enfants surpris par forage, exposés l'anicc suivante. La gravure du Saint Vincent de Paul et elle de la Femme italienne et de ses enfants sont 'œuvre de Prévost.

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commander trois tableaux à Delaroche pai le gouvernement : la Prise du Trocadérc devant Cadix, — un portrait du chu d'Angoulême, — et la Mort du présiden Durqntï.

De ces toiles, composées par ordre, 1 dernière est la plus remarquable.

Les hautes conquêtes du Dauphin ai delà des Pyrénées n'étaient pas de natur à exciter chez notre artiste un grand en thousiasme. On ne jugea même pas con venable de l'envoyer étudier le terrain.

Son Excellence le surintendant de beaux-arts lui dit :

— Faites-nous cela d'imagination, mo cher! C'est facile : un feu de batteries d

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riége, au clair de lune ; à droite le fort, Jadix au fond... ce que vous voudrez eninî La croix de la Légion d'honneur est iu bout.

Voilà comment la liste civile des Bourbons entendait la peinture de batailles.

Le tableau qui représente la dernière teure du président Duranti, tué sous la ligue, est une œuvre de maître.

Paul travailla huit années entières à

ette toile, qui fut seulement montrée au

uiblic en 1855. Longtemps on a pu la

oir au Louvre dans la deuxième salle du

Conseil d'État.

Nous ignorons si elle y est encore.

De 1824 à 1850, les principales œu-

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vres offertes par l'artiste aux expositions annuelles sont : Miss Macdonald et k Prétendant, — la Mort d'Elisabeth d'An gleterre, — Augustin Carrache, — la Suite d'un duel, — Richelieu traînam Cinq-Mars et de Thon à la remorque de son bateau, — Mazarin jouant aux cartes la veille de sa mort, — et Crom well devant le cercueil de Charles Premier l,

i Gravure par Henriquel Dupont. Outre le Cromwell\ on doit au burin du môme artiste une aqua-tinta du tableau qui a pour titre : Episode d'un naufrage. Il i aussi gravé les portraits du marquis de Pastoret et de- Grégoire XVI, l'hémicycle du palais des Beau-x-Arts. Y Ensevelissement du Christ, etc. Les autres artistes qui ont consacré leur talent à la gravure des œuvres de Paul Delaroche sont MM. Jazet, Roschi, Forster. Martinet, Prudhoinme, Desclaux, Jesi, les deux Fran çais, Mercuri, Girardet, Sixdeniers et Blanchard. Du reste, malgré ce nombre de burins habiles, la repro-

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Ces trois derniers tableaux sont les chefs d' œuvre du grand peintre. La composition en est tout à la fois spirituelle, dramatique, profonde et d'une haute inteligence.

Paul Delaroehe avait abandonné complé- ; tement la peinture mystico-biblique pour >e livrer à l'histoire.

Il nous donne, en 1831, les Enfants l'Edouard et Sainte Amélie, sujet dans

ludion de beaucoup de toiles importantes languit et le s'achève pas. Nous citerons, entre autres, le Jugenent de Marie-Antoinette, — les Mendiants de Rome, — les Enfants d'Edouard dans la tour de Londres, — a Vierge aux pieds de la croix, — le Christ au jardin les Oliviers, — Moïse exposé sur les eaux, — les Giondins, et ce magnifique tableau de Jane Greij, confié epuis 1835, c'est à-dire depuis vingt et un ans, à I. Mercuri.

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le genre gracieux, commandé par la reine des Français.

L'année suivante, l'Institut lui ouvre

ses portes.

Quelques mois après, on l'appelle à remplacer Guérin, comme professeur à F école des Beaux-Arts.

Jamais Delaroche ne participa sons aucun prétexte à ces intrigues académi ques trop communes de nos jours, et qui sacrifient insolemment la justice au triomphe du passe-droit.

Voici un fait attesté par Eugène Isabey, qui le raconte à qui veut l'entendre, en se plaignant qu'on n'en parle pas assez

Granet venait de mourir.

Jt

II s'agissait de le remplacer à l'Institut. Sttgène se présente chez Delaroche et lui lemande son suffrage.

— Mon cher, lui répond l'auteur du \lromwell, je vous aime, certes, beaucoup, et je prise fort votre talent; mais 'ai un vieil ami qui passe avant vous, f'est Robert Fleury : eh bien, je ne le lommerai pas, je vous le proteste. J'es- ►ère que Decamp se présentera. C'est un tranger pour moi, je ne l'ai jamais vu; iulement je connais ses tableaux, et, vaut tout, la conscience du vote. A mon vis, le fauteuil de Granet lui appartient.

Nous demandons s'il est possible d'être us honorable.

On était sûr de perdre ramifié de Paul

Delaroche si l'on insistait, aux élections fj pour le pousser vers un acte contraire ai I sentiment du juste et de l'honnête.

Pendant qu'il montait aux plus glorieu échelons de la renommée, le baron Gros en butte à une critique brutale, succom bail au désespoir et se donnait la mort.

On retrouva son cadavre dans la Sein< près de Meudon, le 26 juin 1835.

Cette fin déplorable terrifia le monc artiste, et, sur la tombe de son anci( maître, Paul attaqua publiquement cei I dont les articles pleins de violence avaie | causé la catastrophe.

« L'auteur de la Peste de Jaffa ri

I'AUI, PELAIiOCHE 55

Jus! secria-t-il. Des critiques incomidéés, méconnaissant les chefs-d'œuvre dont

1 a enrichi 1 école française, n'ont pas ramt d'abreuver d'amertume les derniers purs de sa glorieuse vie. La postérité, [ni n'est pas ingrate, le vengera de cette jerséculio», qui eût été lâche si elle n'eût |(é ignorante ! »

Ce discours attira bientôt sur Delaroche d-même le courroux des Aristarques.

De 1 853 à 1855, il avait envoyé au ouvre Jane Grey, scène émouvante que

2 quittèrent pas les regards de la foule aidant la durée de l'exposition, et la 'ort du duc de Guise, autre drame hisrique, majestueux, (ern'ble, et d'une urhe entièrement shakspearienne.

En 1 856, il donna Strafford marchan au supplice, — et Charles 1er insuit par les soldats de Cromwell.

A l'apparition de ce dernier tablea commença la guerre des critiques, guéri aussi violente et plus injuste peut-être qu celle dont le baron Gros avait été victime

Pour comprendre ce que Delaroche di souffrir, il faut expliquer la manière doi il procédait pour chacune de ses œuvre:

Avant de jeter une idée sur la toil il la mûrissait par de longues étude fouillait les bibliothèques publiques et pa ticulières, compulsait les vieux recueil les collections de gravures ancienne

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'histoire des faits, des ameublements, des costumes. La science qu'il avait acquise >ar ces recherches constantes devenait norme. Sa mémoire était une véritable encyclopédie artistique.

Voilà pour la préparation de l'œuvre.

Quant à l'exécution, il y apportait plus 'étude encore et plus de scrupule. Il reenait vingt fois sur le même travail, moifiant, retouchant sans cesse, effaçant uême une œuvre sur laquelle il avait pâli es années entières, si une idée meilleure enait à surgir.

Il y a nombre de toiles de Delaroche ur lesquelles, en cherchant, on retrouverait trois tableaux superposés.

On juge quel chagrin il dut ressentir en lisant les articles de M. Gustave Planche et de tant d'autres journalistes hostiles, peu soucieux de donner pour base à leurs appréciai ions la même conscience et le même scrupule.

Et nous n'aurions pas le droit de dire au critique de la Revue des Deux Mondes :

— Vous écrivez, monsieur, sous l'empire du vermouth et de l'absinthe. NYi déplaise à toute espèce de législation, ceh doit être révélé, cela doit être connu. L< public est là pour infirmer les jugement qui n'ont pas été portés de sang-froid su nos grands peintres comme sur nos grand littérateurs.

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A l'exemple du baron Gros, Paul Delà- 3che ne se noya pas de désespoir.

Mais il prit la résolution de ne plus exoser une seule toile au Louvre ; et cette ^solution, personne au monde n'a pu la jincre, depuis Tannée 1856 jusqu'à sa lorL

C'est là tout ce que le public a gagné ux verres d'absinthe de M. Gustave Planlie.

Nous avons dit précédemment que Tau- 3ur de Richelieu et de Mazarin demeuiit rue de la Tour-des-Dames, dans le oisinage d'Horace Vernet.

Les deux peintres se lièrent d'amitié.

Bientôt mademoiselle Louise Vernef,

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fille d'Horace, devint madame Paul Delarocbe.

C'était une femme supérieure qui joignait à une beauté de reine les dons les plus rares de l'esprit et une grande élévation de sentiments.

Paul l'aimait au delà de tout ce qui peut s'exprimer en fait d'amour.

Il la regardait comme le génie de ses inspirations, comme la fée protectrice de sa gloire.

Dans tous ses tableaux il reproduisait l'image de cette compagne adorée1, qu'une

1 Les journaux, depuis vingt ans, disent et répètent que la Sainte Cécile de Delaroche est le portrait de sa femme. Ils sont dans l'erreur. Les traits purs et doux du premier des deux anges qui offrent l'instrument à la sainte, et non ceux de la séraphique musicienne elle-même, appartiennent à la fille d'Horace.

nort cruelle devait silôt ravir à sa ten- Iresse.

Madame Delaroche mourut à la fleur de 'âge, après avoir rendu son mari père de leux garçons.

Jamais douleur ne fut comparable à jelle du peintre. On le vit tomber dans un iccablement extrême, et, dès lors, sonexis- .ence fut brisée.

Nous anticipons sur les événements. 11 aut revenir sur nos pas.

Les tableaux de Strafford marchant au mpplice et de Charles Ier insulté par les Mats de Cromwell furent donc les derîiers exposés au Louvre.

Paul Delaroche composa la Sainte Cécile en 1837,

CYst une œuvre d'une grâce exquise et d'une limpidité de coloris qui semble empruntée à la palette de Giotto.

Dans l'atelier de la rue Childebert, et plus tard, daus celui de la rue de la Tourdes-Dames, le maître réunissait de nom breux élèves sous sa direction.

Partout et sans cesse il leur prêchait le désintéressement et la noble indépendance des arts.

— Point d'idée de lucre, leur disait-i Ne vous préoccupez en aucune sorte de ce que vous gagnerez. Faites un beau tableau : l'argent viendra de lui-même avec

la gloire.

11 aimait ses élèves; il les appuyait d'une

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irotection constante, faisant pour eux des émarches qu'il n'eût jamais faites pour ni, sollicitant de riches amateurs et obtelant à ces jeunes peintres des commandes ■espérées.

MM. Robert Fleury, Cabancl, Comte, [alabert, Bénouville et vingt autres peuent dire si nous sommes ou non vérilique.

Un jour, Delaroche faisait le portrait de fereire :

— Je vous félicite, lui dit il, sur le luxe jui se déploie dans votre hôtel. Vous gaptez, on le voit, des montagnes d'or, bis, sans le goût des arts, à quoi bon oute cette richesse? Vous ne savez pas

H PAUL DiiLAHOGHE

combien de talenls inconnus vous pourriez protéger et servir.

Cette réflexion du grand artiste frappe le financier.

Deux jours après il arrive chez Delàroche.

— Vous avez raison, mon ami, dit-il,, fortune oblige. A dater d'aujourd'hui, je mets une somme annuelle de cinquante mille francs à votre disposition. Vous commanderez les tableaux vous-même et vous en fixerez le prix.

A la bonne heure !

L'élève banquier de M. de Rothschild a plus fait en un jour que son ex-patron ne fera dans toute sa judaïque et harpagonienue carrière.

PAUL DELAR0CIIE 45

Paul Delaroche a soutenu de son active )bligeance beaucoup d'artistes, aujourd'hui en vogue, et qui jamais ne furent ses élèves1.

Un jeune peintre reçoit une lettre qui 'appelle chez le directeur des Beauxiris.

On lui donne une commande superbe.

1 s'émerveille, et croit devoir aller remercier le député de sa province, aux sollicitations duquel il attribue cette heureuse iffaire.

Le ventru (c'était à l'époque mémorable

Ml se démangeait avec une complaisance extrême jour aller voir leurs tableaux. 11 liait par consacrer à ;cs visites un jour de la semaine, (le jour-là, Dela- •oclic ne travaillait pas et employait toutes ses heures \ guider les artistes qui réclamaient ses conseils.

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du Système) ne juge pas à propos de dépersuader son compatriote.

Bientôt de nouvelles commandes suivent la première, et l'artiste d'aller tou« jours exprimer sa gratitude à l'homme des centres, qui le laisse de plus en plus croire à son omnipotence.

Enfin la vérité se découvre.

Le jeune homme s'empresse de courir chez son véritable protecteur, se confond en excuses, et déclare qu'il lui doit tout, ses succès, sa fortune, son avenir.

— Non, mon cher, vous ne me devez rien, répond celui-ci. En vous appuyant auprès du ministre, j'ai rendu service à la peinture.

PAUL DELA110CÎIE 47

Paul Delaroche était fort grave de caractère, ce qui flfc l'empêchait pas, lorsque l'entretien s'échauffait dans un salon, le montrer un esprit charmant et plein le verve.

Il avait les manières les plus distinguées et les plus gracieuses.

En un mot, c'était un véritable gentlcnan, qui ne comprenait ni les allures casantes ni les mœurs excentriques de la lupart de ses confrères.

Les charges de rapin lui déplaisaient ouverainement.

Un jour il ferma son atelier, pour avoir

é témoin d'une de ces plaisanteries ri-

licules et niaises, bonnes tout au plus à

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gêner le travail et à faire perdre courage aux natures paisibles et laborieuses.

11 ne conserva que trois ou quatre élèves, qui étudiaient sérieusement et dont i n'avait point à se plaindre.

Si Paul Delaroche n'exposait plus ses tableaux, ils n'en étaient pas moins connus du public, et Goupil, son intelligent éditeur, les popularisait au moyen de la gravure1.

À cette époque, M. Thiers était mi-i nislre.

On parlait de commencer les grands travaux de peinture de la Madeleine.

1 M. Goupil a débuté par la reproduHîo-n de Phi l/ppûl Lippi, c'est-à-dire par l'un des premiers tableaux duj maître.

Delaroche fut prié de se rendre au milistère. où on lui fit l'honneur de le conjulter sur le mode d'exécution générale.

— Croyez-moi, dit-il à Thiers, ne douez cela qu'à un seul peintre,

— Bon ! Et pourquoi ?

— Parce que le travail manquerait unité.

— Diable! mais cependant...

- Je vous assure qu'il y a danger réel donner l'œuvre à plusieurs palettes, une sera coloriste, l'autre ne le sera s. Celle-ci vous peindra une Madeleine >nde, celle-là une Madeleine brune. Réchissez bien. Je ne demande pas à exé-

m PAUL DELAROCIIE

enter ces travaux. Donnez-les à un autre pourvu qu'il fasse tout.

Thiers semble convaincu de la vérité d( raisonnement.

— Eh bien, dit-il, mon choix s'arrêl sur votre pinceau. Prenez toutes vos mu sures, organisez la chose. Il y a pour I premiers frais vingt-cinq mille francs l votre disposition dans la caisse du minia tère.

Paul Delarochefait ses malles et se renl en Italie pour y étudier la peinture mya tique.

11 y reste deux années entières, à dfl poser toutes les esquisses, toutes les ébail ches.

Ce travail préparatoire est sur le poiri

l'être achevé, quand il apprend que le milistre, en son absence, a donné la coupole li Ziégler.

DelarocL* plie ses cartons, revient en •Yance, déclare qu'il abandonne tout, et envoie les vingt-cinq mille francs qu'on ai a versés pour les dépenses préalables, tait d'orgueil artistique d'autant plus beau, u'à cette époque il était loin d'être riche.

On l'appelle au ministère, il n'y va as.

Aussitôt Picrochole d'accourir chez le einlre et de se confondre en excuses.

— Que voulez-vous? dit-il, cela s'est tit comme toujours, par une intrigue de imme. Revenir là-dessus à présent est ifficile, pour ne pas dire impossible.

— Une intrigue de femme dans une question d'art ! murmure Delaroche, haussant les épaules.

— Oui, c'est absurde! AT si je vous rapporte les vingt-cinq mille francs ; on ne les reprendra pas. Il est trop juste que vous gardiez cela comme indemnité, mon cher... Adieu!

Jetant les billets de banque sur une table, il disparut, avant que Delaroche, au comble de la stupeur, ait pu faire un geste ou prononcer une parole.

— Ah ! les voilà bien! s'écria-t-il : d* For pour un passe-droit, de l'or pour ur] affront, de l'or pour votre âme! 0 gouvernement du cynisme, je te reconnais !

Il porta les vingt-cinq mille francs à la

l'AUL DELAHOCUE K5

caisse des dépôts et consignations, puis il somma par huissier le ministère de les re- Drendre.

On décida Louis-Philippe à intervenir.

—Voyons, monsieur Delaroche, voyons, lit le roi, c'est de l'enfantillage! Si vous )ersistez à ne rien faire à la Madeleine, tcceptez autre chose. Voulez-vous peindre hémicycle du palais des Beaux- Arts? Là

f'ous serez seul, nous vous le prometons.

I — J'accepte, sire, dit le peintre en [l'inclinant.

Thiers assistait à l'audience.

— Bravo! s'écria-t-il. Ainsi vous ne ne gardez plus rancune?

— Non, monsieur, répondit sèchement Delaroche.

— Eli bien, je vous en demande une preuve.

— Laquelle?

— Faites mon portrait.

— Je le ferai, monsieur.

Commencé dans les derniers mois de 1837, ce portrait ne fut achevé qu'au milieu de 1855, c'est-à-dire environ dixhiiit ans plus tard.

Delaroche donna la preuve que lui demandait Picrochole, mais il y mit le temps.

Revenons à l'hémicycle du palais des Beaux -Arts.

PAUL DELAROCUE 5o

Il ne s'agissait d'abord que d'un tableau e douze pieds et de quinze figures, oyant la disposition de la salle, Deîarohe dit à l'architecte :

— Laissez-moi toute la frise.

Mais les dispensateurs des fonds prirent alarme; ils représentèrent à l'artiste [u'on n'aurait pas de quoi lui payer ce ravail gigantesque.

— Tranquillisez-vous, répondit- il, je îe demande rien de plus. Seulement que e ministère souscrive à la gravure, et uous serons quittes.

Au bout de quatre ans, Paul Delaroche offrit à l'admiration générale une fresque vraiment sublime.

50 PAUL DELÀROCUE

Sous un immense portique en plein* lumière, siègent trois personnages, gra ves et solennels comme des juges. C'esl Phidias, l'Homère de la sculpture; c7esl Âpelles, Fauteur de Vénus Ânadyomène c'est Ictinus, l'architecte du Parlhénon. Tous trois, vêtus de blancs manteaux et couronnés de laurier d'or, assistent au grand concours des siècles.

A leurs pieds une nymphe se penche et ramasse la couronne destinée au vainqueur.

Les juges semblent assistés par quatre femmes, dont les deux premières personnifient l'art grec et Fart romain; la troisième représente la peinture religieuse au moyen âge, et, dans la quatrième, onl retournât 'a peinture moderne.

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Chaque type a le cachet, de son époque et de son génie.

Devant le portique, à droite et à gauche, les uns debout, les autres assis sur les degrés de marbre, tous les peintres, tous les sculpteurs, tous les architectes, dont la postérité, depuis deux mille ans, nous a transmis les noms, se groupent dans un ensemble harmonieux, sans hiérarchie de gloire, sans distinction de pays.

Chacun de ces grands hommes se rapproche toutefois naturellement des artistes qui ont suivi le même chemin que lui pour arriver à la célébrité.

Dans le groupe des architectes, autour' du vénérable Arnolfo di Lopo, voilà tous

m PAUL DELAKOCHE

les habiles constructeurs qui oui semé l'Europe de cathédrales et de palais, Sansovino, Robert de Luzarche, Pierre Leseot, Palladio, Bramante, Erwin de Steinbach, Philibert Delorme, Vignole, etc.

Les princes delà sculpture écoutent respectueusement discourir deux vieux maîtres italiens, Nicolas Pisano et Lucca délia- Robbia. Au milieu de ce second groupe, on reconnaît Donalello, Jean Goujon, Puget, Benvcnuto Cellini et tous leurs émules.

Dans le troisième groupe, les peintres illustres prêtent l'oreille aux dissertations de Léonard de Vinci, le roi des dessinateurs. Il y a là Raphaël, frà Bartolomeo, le Dominiquin, Albert Durer, Michel- Ange et le Giolto.

PAUL DELAttOCHE SU

lleliréseulà l'écart, le Poussin, rêveur, emble demander à l'avenir les couronnes ui attendent l'école française.

À l'autre extrémité de l'hémicycle est le endez-vous des coloristes. On reconnaît ilaude Gelée, dit le Lorrain, Ruysdaèl et 'aul Potter. Plus loin, autour de Tiziano ecelli (le Titien), voici Rubens, Van jrck, Muriilo, Velasquez, Antonio de lessine, Giorgione, le Caravage, Paul eronèse et le Corrége.

Une multitude aussi considérable de ersonnages accumulés n'engendre, ni onfusion ni désordre. Tout s'explique, 3ut se comprend, tout est naturel.

C'est un poëme complet, une vaste popée, où le pinceau de Paul Delà-

ÇO l'ALJL DEL AH OC 11 E

roche rivalise avec la plume du Dante.

Jamais la gloire artistique ne fut présentée au regard des hommes avec un plus majestueux rayonnement.

Le 16 décembre 1855, un incendie menaça de détruire le chef-d'œuvre. Heureusement on parvint à dompter l'action des flammes, et les dégâts furent réparés par Fauteur du tableau lui-même.

La gravure de l'hémicycle a coûté huit ans à Henriquel Dupont.

Comme il était impossible de rester au palais des Beaux-Arts pendant un aussi long intervalle, les élèves de Delaroche firent une copie que le maître voulut retoucher.

Pour accomplir cette tache on assure I

PAUL DELAliOCIIE 01

[u'il resta trois semaines en lace du ta- )leau primitif.

C'était au milieu de l'hiver ; impossible le chauffer suffisamment la salle, et le >ortier des Beaux-Arts enveloppait Delaoche dans des couvertures de laine.

La conscience du grand peintre, jointe la sévérité rigoureuse avec laquelle il ja- •eait ses propres compositions, le décida

abandonner, dans le cours de sa vie rlislique, un grand nombre de toiles dont I n'était pas satisfait,

Ainsi Louis-Philippe lui avait cornnandé pour Versailles trois tableaux, le mptême de Clovis, — le Sacre de Périn, — le Sacre deCharlemacjne,

Chaque toile était prête et couverte de son esquisse.

Tout à coup Delaroche fait dire au ministère qu'il n'achèvera pas ces peintures.

— Mais, lui dit-on, la besogne faite est considérable; nous vous devons un dédommagement.

— Non, répondit-il, je n'accepterai rien.

Le ministère insiste.

On lui offre trente mille francs ; il les refuse et fait reprendre à Versailles ses toiles et ses couleurs.

A coup sûr on va dire que nous n'écrivons pas l'histoire d'un homme de noire siècle.

Paul Delaroche n'aimait pas la cour citoyenne. Il ne voulait se lier vis-à-vis du roi des barricades par aucune espèce de reconnaissance.

Fille et femme de deux peintres dont e pays s'honore, madame Delaroche tenait être présentée à la cour.

Louis-Philippe recevait, à cette époque, îombre d'épiciers de la rue Quincampoix I de la rue aux Ours, par conséquent il pouvait faire accueil à Tune des femmes les plus distinguées et les plus charman- |es de la société parisienne.

Point. 11 repousse la demande et ne lionne aucun motif pour justifier cette espèce d'affront.

U PAUL DELAK0CI1K

Quelque temps après, Marie-Amélie manifeste le désir d'avoir son portrait de | la main de Paul Delaroche ; l'artiste répond :

— Impossible! Est-ce que je fais le portrait des gens qui ne me reçoivent pas?

Le mot fut redit au roi.

— Eh! s'écria Louis-Philippe, que les artistes viennent aux Tuileries, j'y consens de grand cœur (quel effort !), pourvu qu'ils y viennent sans leurs femmes. . Si nous recevons madame Delaroche, il faudra demain recevoir madame Ingres...

une ancienne cuisinière !

Et pourquoi pas, Majesté, si l'ancienne cuisinière est une femme de dévouement f* et de cœur?

Un grand artiste Ta élevée jusqu'à lui, ■One elle peut monter jusqu'à vous.

On a eu tort d'insinuer que cette ranime de Paul Delaroche contre les d'Orlans avait motivé le retrait des toiles de ersailles. Les pages d'histoire qu'on lui tonnait à reproduire ne l'inspiraient point, t jamais, en pareille circonstance, il ne

crifia l'honneur de sa palette aux coueils plus ou moins intéressés du coffrent.

Bien qu'il n'expédiât plus rien au Louvre, îessieurs les critiques ne jugeaient pas onvenable de le laisser en repos.

Nous retrouvons sous nos yeux un pasage de Lutèce, où Henri Heine, le poète ntasque et trop souvent irréfléchi, fait

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cause commune avec les ennemis du grand artiste.

« Goupil et Rittner, dit-il, ont publié les gravures de presque toutes les œuvres connues de Delaroche. Il nous ont donné, il y a quelque temps, son Charles Ier, à la veille de l'exécution, lorsqu'il fut bafoué dans sa prison par les soldats et les' geôliers; et, comme pendant, nous reçûmes dans le même format le Comte de Strafford marchant au supplice et passant devant la prison de l'évêque Law, qui donne sa bénédiction au comte entraîné par les bourreaux.

« Nous ne voyons de Févêque que ses deux mains, avancées à travers la lucarne grillée de la geôle, et ne ressemblant pas

PAUL DELAliOCIlE 61

mal à deux bras de bois d'un indicateur de chemin au carrefour d'une grande route, procédé prosaïque et visant à un effet absurde.

« Dans le même magasin d'estampes a paru aussi la grande pièce de cabinet de Delaroche, Richelieu mourant., assis dans une barque et descendant le Rhône en compagnie de ses deux victimes, les chevaliers Cinq-Mars et de Thou, condamnés à mort.

« Les Enfants d'Edouard, deux jeunes princes que Richard III fait égorger dans la Tour de Londres, sont le plus gracieux tableau de Delaroche dont la gravure ait paru chez les mêmes marchands d'estampes.

OS l'A IL DE LA HOCHE

(( Actuellement ils font graver une peinture du même artiste qui représente Marie-Antoinette dans la prison du Temple.

La malheureuse reine est vêtue, sur ce tableau, d'une façon extrêmement indigente, presque comme une pauvre femme du peuple, ce qui arrachera sans doute au noble faubourg les pleurs les plus légitimes.

« Un des principaux ouvrages à émotion sorti du pinceau de Delaroche et représentant la reine Jane Grey au moment de poser sa petite tête blonde sur le billot n'est pas encore gravé, mais paraîtra également sous peu.

« Sa Marie Stuart n'a pas été non plus gravée jusqu'à présent.

PAUL DELAROCIIE G!)

« Le tableau de Delaroche qui a produit le plus d'effet, bien que ce ne soit pas son meilleur, c'est Cromwell soulevant le couvercle du cercueil où gît le corps sanglant du roi Charles Ier. Delaroche montre une singulière prédilection, pour ne pas dire idiosynerasie, dans le choix de ses sujets. Ce sont toujours d'éminents personnages, principalement des rois ou des reines, qu'on exécute, ou qui du moins sont échus au bourreau.

« M. Delaroche est le peintre ordinaire de toutes les majestés décapitées,

a C'est un artiste lugubrement courtisan, qui a mis sa palette au service de ces hauts et très-hauts délinquants, et son esprit en est préoccupé, même lorsqu'il

70 PAUL DELAROCIÏE

fait les portraits de potentats morts sans le ministère de l'exécuteur des hautes œuvres. Ainsi, dans son tableau de la Mort d'Elisabeth d'Angleterre, nous voyons la reine aux cheveux gris se rouler de désespoir sur le parquet, tourmentée à son heure suprême par le souvenir du comte d'Essex et de Marie Stuart, dont son œil fixe semble voir apparaître les ombres sanglantes.

(( Ce tableau est un des ornements de la galerie du Luxembourg.

« Il n'est pas aussi horriblement banal ou banalement horrible que les autres peintures du genre historique du même maître, toiles favorites de la bourgeoisie, de ces braves et honnêtes citadins qui rc-

gardent les difficultés vaincues comme le zénith de l'art, qui confondent l'effroyable avec le tragique, et qui se laissent volontiers édifier par des exemples de grandeurs déchues, dans la douce conviction où ils sont | de trouver leurs propres chères personnes à l'abri de semblables catastrophes, au sein de l'obscurité modeste d'une arrière-boutique de la rue Saint-Denis1. »

Nous avons cru devoir citer ce passage, parce qu'il est, pour ainsi dire, l'écho modéré et fort adouci de tous les articles injurieux lancés par dame critique à Paul Delaroche.

L'auteur de Jane Grey, de Cromwell

1 Lulèce, par Henri Heine, gage 225 et suivantes (édition Michel Lévy).

U l'AUL DELAROCIIE

et de Marie-Antoinette avait évidemment le génie porté aux compositions tristes, aux scènes lugubres.

Ces tendances augmentèrent même, on l'avoue, après la mort de madame Delàroche.

Mais rien n'oblige un peintre à ne choisir que des sujets gracieux et réjouissants au coup d'oeil. Chacun suit la pente où l'inspiration l'entraîne, et l'on n'ai gue pas de Molière pour détrôner Shakspeare.

Tous ces reproches absurdes, la critique n'a pas osé les reproduire dans ces derniers jours.

Delaroche n'est plus.

Ses détracteurs font silence, et, de tous côtés, l'éloge succède au blâme.

PAUL DELAIiOCHE * 73

« Sage,toutenétantoriginal,ditM. Deécluze dans son article des Débats, Paul jDelaroche a su rendre avec une grande supériorité ce qu'il avait dans l'âme et ce que ui suggérait son imagination. Tout ce qu'il a fait a un cachet de vérité et de pro- Ifondeur extrêmement remarquable. »

Emile de la Bédollière ajoute dans le

Siècle :

« Il s'attachait surtout à choisir des sujjets intéressants, à en saisir le côté dramatique, à impressionner le spectateur.

Si ce n'est pas un grand coloriste, il y a dans quelques-uns de ses tableaux, notamment dans le Cromiuell, une remarquable puissance de ton. Avant de peindre une scène quelconque, il se transportait

par des travaux préliminaires à l'époque où elle s'était passée. 11 se pénétrait de l'esprit et des mœurs du temps; il en étudiait minutieusement les costumes, les meubles, l'architecture. Les résultats de ses recherches consciencieuses sont remarquables dans Y Assassinat du duc de Guise, petit chef-d'œuvre qui s'est élevé au prix de cinquante-deux mille francs, à la vente de la collection du duc d'Orléans.

Du jour où Delaroche n'exposa plus un seul tableau, ses qualités, déjà si puissantes, se développèrent d'une façon prodigieuse.

N'étant plus en proie à de perpétuelles agaceries et refusant même de jeter les yeux sur les journaux qui prononçaient son nom, le grand peintre travaillait dans

ljcalme, élaborant ses pensées et suivant lit à l'aise l'impulsion de son génie.

L'hémicycle, exécuté dans ces conditions t repos et de dédain pour le qu'en dirajjm, suffirait seul pour rendre immortel inom de son auteur.

:J)e 1841 à 1856, les principales œujjes exécutées par Paul Delaroche sont : les zingueurs de la Bastille, — Hérodiade, <j- Napoléon Ier dans son cabinet, — ferre le Grand, — la Vierge à la vigne, |- Marie dans le désert, — Napoléon à imtainebleau, — le Christ avec les apô- (es au jardin des Oliviers, — le Passage p Alpes par Charlemagne, — Napo- \on franchissant le Saint-Bernard, — varie- Antoinette après sa condamna-

tion, — Mater dolorosa, — Moïse ek\ posé sur le Nil, — Y Ensevelissement d^ Christ , — la Communion de Mcm \ Stuart1, — les Girondins2, et la Viergk el\e% les saintes femmes.

Plusieurs de ces tableaux, déjà connu!

précédemment, furent retouchés par l'ai tiste, avec cette persévérance dans la ré cherche du beau qui a signalé toute s carrière.

Delaroche a excellé dans le portrait.

Toutes ses compositions dans ce genn

1 Cette œuvre est la propriété de M. Goupil, ain que le petit tableau de l'hémicycle, le Christ aujardi: des Oliviers, Sainte Amélie et plusieurs autres don nous n'avons p;s fait mention, savoir : Une martyre Y Offrande au dieu Pan, etc.

2 Ce table;iu, de très-petite dimension, a été vendt 50,000 francs.

PAUL DELAKOCilE 77

Sicile sont empreintes d'un cachet de

ité grave et profonde.

lAu nombre de ces portraits, on cite

mne les plus connus ceux du marquis

Pastoret, — de mademoiselle Sontag,

du duc de Fitz-James, — de M. Guizot

•avé en taille-douce par Calametta), —

général Bertrand, — d'Auber. — de

de Salvandy, — de M. de Rémusat, —

François Delessert, — du duc de Noail-

» i — du général Changarnier, — de

Emile Pereire, — de la princesse de

a u veau, —du prince de laCisterna, —

la princesse Shouvaloff, — et celui de

Thiers, qui fut achevé le dernier.

Nous aurions tort de passer sous silence

portrait de M. Pourtalès, ami intime de

ul Delaroche.

Très-riche, et d'une générosité de c; ractère en rapport avec sa fortune, M . Pou talés ne manquait jamais l'occasion de lia f ter par quelque agréable surprise la pas sion du peintre pour les choses élégantes les objets d'art et les toiles des vieux mai très1.

A la vente de la galerie Âguado, il dit i Delaroche :

— ~ Mon cher, il faut aller voir cela.

— Non vraiment, répondit le peintre

— Pourquoi?

— D'abord parce qu'il n'y a que des

J Paul Delaroche avait une admirable collection de tableaux et de gravures. Il possédait des Rembrandt, des Albert Durer et des Murillo du plus grand prix.

PAUL DELAKOCHË "70

roules. Sauf quatre ou cinq tableaux, je e donnerais pas cent écus de la galerie (tt entière.

— Mais ces quatre ou cinq tableaux. . .

— Ah ! par exemple, ceux-là seront mverts d'or. Il y a surtout un Jean Bela * magnifique.

— Êtes-vous sur de l'authenticité de oeuvre?

— Parbleu ! Je vous certifie que cette »ile montera haut à l'enchère. Mais je ai pas le sou, et je reste chez moi. De ;tte façon je n'aurai point de regret.

Le lendemain, entrant dans son atelier,

Peintre de .l'école vénitienne, qui eut pour élèves jrgione et le Titien.

80 PAUL DELAK0CHE

Delaroche aperçut la toile du maître véni-l lieu.

M. Pourtalès lui écrivit laconiquement:

« Mon ami ,

« De tels chefs-d'œuvre ne doivent appartenir ni à des bourgeois ni à des banquiers. )>

Grâce à ses moeurs dignes , à la tenue parfaite et à la distinction de son esprit , Paul Delaroche était constamment l'objet des prévenances du monde. La société d'élite se faisait une gloire de l'accueillir^ et les plus hauts personnages de l'époque fréquentaient son salon.

Tout en ayant des idées extrêmement

bérales, il ne fit jamais aux révolutionlires riionneur de leur tendre la main.

La nature même de son génie le porit au sentiment religieux, et, par suite,

respect du pouvoir, dans le sens évanilique du mot.

Nous avons entendu dire de Paul De!ache :

— C'était un philosophe, et nullement homme de foi. Son plus grand tort, ns ces derniers temps, a été d'aborder peinture chrétienne. Il a surexcité en lui sentiment de la douleur physique. Au )isième tableau de ce genre, il a sucmbé.

Ne faut-il pas qu'on essaye, en ce

monde, d'expliquer tout, même la mort'

Explication pour explication, nous ai nions mieux celle d'Eugène Gninot :

« Je ne suis pas capable de décider si l peintre de Jane Grey était un grands peintre, dit-il; mais ce que je sais, c'es que c'était un grand cœur.

« La maladie dont il est mort, c'est I perte de sa femme. »

Du reste, il faut être bien mauvais juge pour s'imaginer qu'un artiste du caractère de Paul Delaroclie aurait traité sans con viction des sujets religieux.

M. Delécluze, que nous avons déjà cité ne partage pas cette erreur.

Dans sa remarquable notice il exprime

les idées qui viennent complètement à 'appui des nôtres.

« Nous arrivons, dit-il, aux dernières innées de la vie de Paul Delà roche et à la ;éi'ie de compositions auxquelles il a traaillé avec une ardeur toute particulière, belles où il s'est plu à représenter les prinjpales circonstances de la mort du Christ.

« Il avait préludé à ces grandes scènes le douleur relatives à la Passion en terminant un de ses meilleurs tableaux, les \fiirondins près d'aller à la mort. Dans ce lernier ouvrage, où un fait contemporain •l'admettait que la réalité, le peintre, par a force et la dignité des expressions données à ses personnages, a relevé un sujet oui ne permettait pas de s'éloigner des

souvenirs historiques encore tout réceii et de la ressemblance exacte des acte de cette scène lugubre.

« Delaroche a triomphé de ces diffic tés; mais il semble que son âme avait soin de s'entretenir d'idées et de scè d'une tristesse plus élevée.

« 11 conçut le projet, pour obéir à nature de son génie, défaire une suite compositions sur la mort du Christ, rr considérée d'un point de vue nouve comme s'il eût assisté lui-même à grand drame.

« Il peignit donc clans de petites dim mm Jésus au jardin des Oliviers et VI sevelissement du Christ. Puis il représe

PAUL DELAKUC1IE 85

les saintes femmes à genoux dans une chambre sombre. À leur le te est la Vierge, mère de Jésus. Elles aperçoivent par une fenêtre les piques des soldats qui conduisent l'Homme-Dieu au supplice.

« Dans cette scène profondément triste, la douleur réelle est exprimée avec tant de sincérité, que l'âme, remplie de ce spectacle, ne demande rien de plus au peintre.

« Poursuivant celte œuvre terrible, l'artiste peignit la Vierge rentrée dans sa chambre et considérant avec une douleur indicible la couronne d'épines teinte du précieux sang de son fils.

« Enfin il était en train de travailler au

dernier acte de ce drame lugubre, l'éval nouissement de la Vierge, entourée des apôtres et des saintes femmes, lorsque la mort l'a subitement frappé.

(( Sévère et difficile pour lui-même, il n'était pas encore satisfait de cette dernière composition, et j'ai vu sur la toile les changements qu'il y a apportés.

a Ces ouvrages, où il a tracé les événements principaux de la mort du Christ, portent un caractère d'originalité tout à fait remarquable. Dans cette suite de tableaux, l'âme et l'esprit de Delaroclie sont complètement empreints. Il lésa laits pour lui, pour se satisfaire, n'obéissant qu'à son inspiration pure et dégagée de tout le poids des traditions ordinaire-

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nient imposées à ceux qui traitent de pareils sujets. ))

L'auteur de cet article ignorait une chose destinée à prouver une lois de plus encore le noble désintéressement artistique du maître.

\]n opulent amateur ayant vu chez Goupil le petit tableau de la Vierge devant laquelle on apporte les instruments de la Passion, se décida du premier coup à en offrir vingt-cinq mille francs.

— C'est un prix superbe, dit Goupil i\ Delaroche, et les autres n'iront pas là. Je vous invite à conclure.

— Non, répondit le peitilre. Ces ta-

88 i'AUL DELARQCHJE

bleaux forment série. Je ne consentirai jamais à ce qu'on les sépare.

— Mais une occasion pareille ne se représentera plus.

— Qu'importe? On les vendra tous ensemble vingt mille francs, dix mille francs, ce qu'on pourra ; mais je ne diviserai pas l'œuvre.

Il ne cessait de répéter à son éditeur,:

— Ne vous inquiétez pas de ce que doit me rapporter une gravure. Sacrifiez tout à l'exécution.

Personne jusqu'ici n'a mentionné un fait assez curieux : Delaroche peignaitde la main droite et dessinait de la main gauche.

PAUL DELAKOCiJE 89

Sans doute il était de l'avis de beaucoup d'hommes sages et condamnait cet aveugle entêtement de l'éducation qui persiste à laisser une de nos mains inaclive, tandis que l'autre est chargée de toute la besogne.

Une des plus grandes qualités de Paul Delaroche consistait à rendre pleine et entière justice à chacun de ses confrères.

Ingres hausse les épaules ou ferme les yeux quand il passe devant les coloristes, déclarant qu'il réserve à Raphaël toutes ses admirations, toutes ses extases.

Bien loin d'imiter cette morgue exclusive et cette inqualifiable partialité, le héros de ce livre honorait toutes les écoles, donnant à chacune les éloges qui lui sont

90 l'AUL DELAKOCUE

dus, et ne contraignant jamais ses élèves à être de la sienne.

Constamment il les poussa vers le genre de talent qui leur était propre.

— Ne suivez pas ma route, leur disaitil, si la vocation et vos goûts vous entraînent ailleurs. La gloire a plus d'un sentier. Marchez dans le vôtre.

Depuis quelque temps, Paul Delaroche souffrait d'une affection du foie; mais personne autour de lui ne le croyait en péril.

Sa mort fut un coup de foudre.

II était en train de causer, le mardi 4 novembre, avec son fils Horace et quelques visiteurs. Ces derniers se levaient

PAUL delà nue; UE îm

pour prendre eongé de lui, quand un coup de sonnette se fit entendre à la porte.

— Horace, dit le peintre, va donner des ordres pour qu'on ne laisse plus entrer personne. J'ai ma correspondance à faire.

Le jeune homme alla s'acquitter de cette commission.

Deux minutes après, lorsqu'il rentra dans la chambre, son père avait rendu le dernier soupir.

Horace Vernet, en prenant Paul Delaroche pour gendre, comptait greffer illus^ tration sur illustration, et perpétuer dans la famille cette royauté du pinceau qui dure depuis deux siècles.

<J- PAUL DELÀfiOCHE

Mais ni l'un ni l'autre de ses petits-fib n'a la vocation des arts.

L'aîné, qui est son filleul, s'appelle Joseph-Carle-Horace-Paul .

Il a reçu tout à la fois au baptême le nom de quatre grands peintres, de son trisaïeul, de son bisaïeul, de son aïeul et de son père, mais sans ambitionner leur gloire.

Avec Paul Delaroche la dynastie vient de s'éteindre.

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