GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE RÉQUISITION DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC
Paris, deux floréal de l'an deuxième de la République une et indivisible.
«Le Comité de Salut Public, en vertu du décret du 27 Germinal, concernant les mesures de police générale de la République, requiert le citoyen Pigault-Lebrun, auteur dramatique, pour être employé à faire des pièces patriotiques à la charge d'en faire preuve au Comité.
« Les membres du Comité de Salut Public : « Barrère, Carnot, Collot d'Herbois, Billaud- Varennes, Saint-Just, Prieur ».
Mais à la faveur des événements qui devaient se déchaîner sur la France une autre hérédité allait exercer son influence sur le jeune Paul Déroulède.
S'il répondit au premier appel de la France envahie, c'est parce que peut-être son grand-père paternel avait été parmi les premiers volontaires charentais accourus pour se battre à Valmy et qu'en Dauphiné, son grand-père maternel, Victor Augier, s'était enrôlé pour venir lutter à la frontière.
Et sans doute aussi/ ses sensations d'enfance : la rentrée triomphale des troupes d'Italie aux drapeaux troués frémissants de gloire, l'enterrement de son oncle, le lieutenant-colonel Déroulède, tué en Cochinchine, avaient-elles contribué à réveiller en lui l'atavisme de la race.
Nous verrons plus d'une fois se manifester au cours de sa carrière politique et littéraire l'influence de ces deux hérédités.
Attiré irrésistiblement vers le théâtre, dès sa prime jeunesse, le dramaturge prêtera à ses personnages, ses conceptions sociales, ses rêves militaires, ses espoirs de citoyen ; l'homme politique empruntera souvent à l'homme de théâtre ses brusques effets et sa mise en scène saisissante, il aura des brusques rentrées et des sorties retentissantes, ses gestes prompts auront valeur d'actes, il aura la riposte vive, le mot qui porte, l'épithète qui condamne et qui reste.
Orateur enflammé, son éloquence sera le lan-
gage d'un soldat dont Corneille aurait traduit la pensée et rythmé le verbe.
La jeunesse de Déroulède ne fut point celle que notre imagination pourrait concevoir. Il la vécut insouciante et heureuse sous les ombrages riants de Croissy, et, les vacances venues, dans le vieux manoir familial de Langély, dont il nous dira plus tard, dans ses Chants du Paysan la douceur apaisante et la mélancolie profonde.
Si, étant au collège, il avait déjà rimé une Ode à la Grèce :
Mourons mes sœurs, mourons, l'étranger nous opprime ! Mourons ; pour un cœur grec l'esclavage est un crime !
il ne rêvait point pour son pays de conquêtes sanglantes et ne songeait pas même qu'un jour il put être soldat.
Le métier des armes semblait plutôt un anachronisme à son esprit imbu des idées pacifistes et humanitaires de l'époque. « En réalité, a-t-il dit, je n'avais de goût que pour les belles-lettres, de passion que contre l'Empire et d'amour que pour ma mie, comme chantait Henri IV. »
Aussi la déclaration de guerre ne l'émeut point. A l'ancien ministre Victor Duruy, qui, quelques semaines auparavant, lui demandait à brulepourpoint :
— Eh bien, monsieur le poète, si, comme tout le fait prévoir, la guerre éclate définitivement, entre la France et la Prusse, qu'allez-vous faire ? il répondait en plaisantant ï
— Un hymne de triomphe après la victoire.
— Je le veux bien, mais avant ?
— Avant ? Le Chant du Départ est tout fait, et pendant, nous aurons la Marseillaise.
Ce n'était assurément qu'une boutade. Quelques jours après, Victor Duruy, en prévision des événements du lendemain, obtenait néanmoins pour lui, et malgré lui, le grade de sous-lieutenant au 16e Bataillon des Mobiles de Belleville.
Surviennent les premières défaites. Paris, après avoir illuminé, sur la foi d'une fausse dépêche, est soudainement plongé dans la plus angoissante tristesse. C'est l'invasion.
Déroulède en apprend la nouvelle en sortant avec son père du Palais de Justice.
— Vous savez ? leur crie joyeusement en les croisant au passage, un jeune avocat député, la mine radieuse : Les armées de l'Empereur sont battues !
Alors indigné, il se retourne et plein de colère :
— Et les armées de la France, que sont-elles donc Monsieur ?
Deux hommes venaient de se rencontrer qui plus d'une fois se retrouveront face à face, en adversaires : Paul Déroulède et Jules Ferry.
A l'annonce des malheurs qui viennent de fondre sur la patrie, un soldat de plus est né à la France vaincue, et que certes elle n'aurait point trouvé dans la victoire.
Pour être de la première bataille, Déroulède
quitte la mobile et le sous-lieutenant d'hier, s'engage comme simple soldat au 3e zouaves.
Mais les événements se précipitent, la défaite s'accentue, le moment est venu où la France a' besoin de tous ses enfants.
Alors un matin, au camp de Châlons, une femme accompagnée de son plus jeune fils, âgé de dix-sept ans, se présente au commandant Hervé :
— Commandant, lui dit-elle, avec une simplicité digne des temps antiques, je vous amène mon second fils qui a voulu rejoindre son aîné. Mon seul regret est de n'en avoir pas un troisième à vous donner pour chasser l'étranger.
Que n'aurait pu espérer le pays ?
.... Si tous les fils étaient partis de même ;
S'ils étaient tous partis, les fils, même autrement !
Hélas, si cette mère Spartiate prête à immoler ses deux fils sur l'autel de la Patrie allait avoir l'orgueil et la joie de revoir ses enfants, la guerre terminée, le plus jeune portant la médaille militaire épinglée sur sa tunique de collégien et l'aîné, l'étoile des braves gagnée à Montbéliard, cousue sur son uniforme d'officier, elle ne devait pas survivre longtemps au sublime sacrifice et à ce suprême acte d'héroïsme féminin.
Au lendemain de la bataille de Sedan, on lui annonça la mort de ses deux fils et à cette terrible nouvelle, une attaque de paralysie terrassa la vaillante femme et lui fit perdre à jamais l'usage de ses membres.
La vérité heureusement était moins cruelle.
André n'avait été que grièvement blessé et son frère Paul, fait prisonnier par l'ennemi.
« Le maître peintre Jean Portaëls nous a conté que, cherchant dans l'ambulance, après Sedan, André Déroulède qu'on lui disait mort, il aperçut parmi les blessés, un soldat qui avait sur son lit, à côté de taches de sang, une rose, une superbe rose épanouie. De loin, M. Portaëls se dit alors : « Voilà Déroulède ! »
« Il n'y avait que Déroulède qui pût, au milieu de ce deuil, apporter à un mourant une rose. Eh bien ! cette rose, ajoutait autrefois M. Jules Claretie qui a recueilli ce trait, cette fleur, cette poésie piquée à côté de la cocarde, au shako, ou sur le cœur, c'est Déroulède entier, c'est bien Déroulède vraiment, — poète et soldat, — et prêt à mourir sous le linceul tricolore avec une chanson aux lèvres et une rose aux dents. »
Envoyé en captivité à Breslau, il se fait emprisonner et mettre en cellule pour pouvoir s'enfuir sans violer la parole donnée. A travers mille dangers, certain d'être fusillé au cas où sa tentative échouerait, il s'évade et parvient à gagner du fond de la Silésie, la frontière française, rapportant cousue dans la doublure de sa houppelande, la protestation de loyalisme vis-à-vis du nouveau gouvernement de la France, des officiers internés en Prusse.
Au ministère de la guerre, à Tours, le général Loverdo le nomme séance tenante sergent au 4e zouaves, mais Gambetta lui propose de suite le grade de capitaine. Par une modestie d'autant plus
digne d'éloges qu'à ce moment elle était fort rare, il n'accepte que le galon de sous-lieutenant en sollicitant la périlleuse mission de porteur de dépêches pour traverser les lignes ennemies et rentrer dans la capitale.
Gambetta refuse mais lui accorde d'être envoyé aux tirailleurs algériens de l'armée de l'Est, où il est certain de pouvoir se battre bientôt.
A la tête d'une poignée d'hommes, une section de turcos qu'il a fanatisés par son exemple, « le grand Parisien» comme bientôt on le nomme,enlève Montbéliard à la baïonnette, déloge deux compagnies prussiennes et se maintient derrière la barricade que l'ennemi vient d'abandonner, jusqu'à l'arrivée du régiment. Il a reçu cinq balles dans sa capote, a ramassé un fusil et fait le coup de feu avec ses hommes auxquels il a persuadé pour mieux les entraîner que « sur lui, les balles tapir, rebondir, jamais cassir ».
Ce brillant fait d'armes accompli avec une bravoure et une témérité folles, le fait proposer pour la croix qu'il obtient quelques mois après :
(( Par décret du 8 Février iSji, Déroulède Paul-Marie-Joseph, sous-lieutenant au titre auxiliaire au régiment mixte des tirailleurs algériens, est nommé chevalier de la Légion d'honneur. »
Soulignons cette date, six semaines avant la Commune, quatre mois avant la semaine sanglante, car des adversaires de mauvaise foi, égarés par la passion politique, lui reprocheront un jour d'avoir « ramassé sa croix dans le sang des Parisiens » .
Mais l'armée de l'Est est rejetée en Suisse.
Déroulède se refuse à renoncer à la lutte tant que des Français continueront à se battre contre l'envahisseur. Avec le commandant Lanes — qui devint général et resta son ami — il se déguise pour revenir à Bordeaux, puis de là, sous le nom de Drouel fils, marchand de bestiaux, il rentre à Paris dans un train de ravitaillement.
La Commune éclate, il est sans haine contre les insurgés, n'a-t-il pas répondu un jour à M. Henri Rochefort qu'il aimait mieux ceux qui sont derrière les barricades que ceux qui les y envoient ! mais il s'indigne à la pensée que les Prussiens puissent devenir les « gendarmes » de notre capitale. Il se range résolument du côté du parti de l'ordre. En enlevant à la baïonnette la dernière barricade qui restait à Belleville, une balle à bout portant lui brise le bras gauche. Il ne prend point part à la répression ; le sang versé est le sien !
La guerre est terminée, l'insurrection est vaincue, la France aussi hélas ! Déroulède ne s'est engagé que « pour la durée de la guerre » aussi son hésitation est grande. Il se rappelle sa jeunesse heureuse, ses succès littéraires, la brillante carrière qui déjà s'ouvrait devant lui, jeune poète d'un peu plus de vingt ans, mais dès maintenant une passion le domine « passion exclusive, passion farouche, brutale presque et dont les entraînements, a-t-il écrit lui-même, m'ont plus d'une fois poussé à des actes de violence jalouse et d'irrésistible révolte : la passion de la France. »
La protestation émouvante des représentants de F Alsace-Lorraine arrachée aux flancs du pays lui
dicte son devoir; engagé pour la durée de la guerre, il restera engagé pour la durée de la conquête.
« ... Il me paraît juste, écrit-il dans une admirable lettre qui serait à citer tout entière, qu'à l'heure, où un demi-million de Français vont être involontairement privés des joies de la Patrie, je me prive, moi, volontairement, des joies de la famille...
«... Je ne dois pas seulement être prêt à me faire tuer pour la France, je dois ne plus vivre que pour elle. Mon but est de lui préparer des libérateurs et des soldats...
«... A partir d'aujourd'hui, je me voue à la Revanche, et pour tout aussi longtemps que nos frères séparés n'auront pas été réunis à nous comme par le passé, pour tout aussi longtemps que la France absente n'aura pas repris sa place à leurs foyers, je me donne à l'Armée corps et âme !... » (iermars 1871).
Plus de trente-six années après, dans ses Nouvelles Feuilles de Route, il pourra écrire :
« Corps et âme ! telle avait été la formule de mon serinent d'Annibal.
« Le corps blessé a dû quitter l'armée
« L'âme est toujours sous les drapeaux « Quand même ! »
S'il reste dans l'armée, le soldat n'a cependant point en lui, étouffé l'écrivain. En convalescence au pays charentais, le bras meurtri encore en
écharpe, son âme ardente de poète vibre aux souvenirs tragiques de la veille.
Et de sa vieille propriété de Langély, la haine du vainqueur qui bouillonne en son être, l'amour du sol natal qui fait gonfler son cœur de tendresse et d'espérance, éclatent brusquement, en ces Chants du Soldat qui réveillent toute la France.
« Il sent la bataille et la poudre et dès qu'on a ouvert ce petit volume, écrit de Banville lui-même, cependant si amoureux de la forme, il vous enivre par son parfum de bravoure, de jeunesse et de mâle vertu. »
Car le poète tient un langage de soldat :
Et la Revanche doit venir, lente peut-être, Mais en tous cas fatale, et terrible à coup sûr ; La haine est déjà née, et la force va naître : C'est au faucheur à voir si le champ n'est pas mûr.
Et ailleurs encore :
Je la demande à Dieu, terrible et sans recours, Prochaine et sans merci, je la demande aux hommes. Les chemins les plus sûrs sont parfois les plus courts.
Le 7 juin 1872, c'est Coquelin aîné qui à l'occasion du 266e Anniversaire de Corneille interprète à la Comédie Française cette Ode qui plus encore qu'un appel aux armes est un rappel au Devoir :
Il est sous le soleil des heures de vertige Où la vertu d'an peuple hésite et s'interrompt, Où, couvrant de grands mots l'instinct qui la dirige, La peur même, la peur n'a plus de rouge au front.
Pauvre France ! que Dieu te protège ... et te change ! Ton espoir était fou, que ton deuil soit sensé. Tu parles déjà haut de l'avenir qui venge, L'avenir qui répare est-il donc commencé ?
Et lorsque le soldat s'écrie dans un autre poème : Que la France n'ait plus, chez les peuples du monde, Xi voix dans leurs arrêts, ni place à leurs grandeurs !... C'est une calomnie infâme et si profonde Qu'un vaincu qui la dit étonne son vainqueur,
ces accents d'indignation et de révolte vont au cœur du pays.
Déroulède est devenu « le vade-mecum de tout soldat patriote; les collèges l'apprennent par cœur, les théâtres le déclament, les salons le récitent, les rues le répètent » constate un auteur italien Edmundo de Amicis tandis qu'un Allemand écrit : (( Déroulède est le poète patenté des aspirations françaises ».
Le comte d'Arnim traduit à Paris le trouble et l'inquiétude du vainqueur, en protestant auprès du général de Cissey, alors ministre de la guerre, contre la publication par un officier français d'insolents poèmes contre « la Prusse et les Prussiens ». La même année, l'Académie Française couronne cet ouvrage si vibrant de noblesse et de fierté nationales.
Deux ans après, le poète des Chants du Soldat est proposé et nommé lieutenant au 30e Bataillon de Chasseurs à pied, avec le numéro un sur une promotion de huit cents officiers.
Mais un stupide accident de cheval où il se fracture le pied, brise cette carrière si pleine d'avenir et l'oblige peu après à démissionner.
Redevenu complètement libre, il se voue tout entier à sa mission patriotique.
En 1875, paraissent les Nouveaux Chants du Soldat accueillis avec la même faveur, dans tous les milieux. Il les dédie à ses camarades de l'armée et y exalte leur noble tâche :
Dans la France que tout divise, Quel Français a pris pour devise Chacun pour tous, tous pour l'Etat ?
Le Soldat
Qui fait le guet quand tout sommeille, Quand tout est en péril qui veille, Qui souffre, qui meurt, qui combat ?
Le Soldat
Et toujours il martèle ses invincibles espoirs :
Car rapide ou tardive, elle viendra notre heure. Le Dieu qui nous frappant ne nous a pas détruits, Veut que ce peuple souffre, il ne veut pas qu'il meure ; Et les larmes de sang que notre haine pleure, Coulent, torrent sacré, jusqu'au cœur du Pays !
Dans Othoniel sur qui Francisque Sarcey portait cette appréciation flatteuse : « L'ordonnance générale en est superbe, le style en est d'une gravité soutenue ; les vers sont pleins et sonores... » il démontre la nécessité de former des âmes militaires à ce pays et le danger de n'être pas prêts moralement à affronter la lutte.
Le Bon Gite, dont Emile Bergerat a dit qu'il était « un petit chef-d'œuvre de grâce et de sensi-
bilité », mis en chanson, passa sur toutes les lèvres et la France entière fredonna ses couplets.
L'accueil enthousiaste et chaleureux qu'avaient reçu Les Chants du Soldat et Les Nouveaux Chants du Soldat engagea le poète à traduire au théâtre les sentiments qui l'agitaient et à produire à la scène les grands courants d'idée qui passionnaient la nation.
Dès lors il songea à écrire une « trilogie patriotique » : L'Hetman, la Moibite, Pierre le Grand, dans laquelle nous retrouverons le soldat qu'en réalité il n'a jamais cessé d'être, et le citoyen déjà prêt à intervenir pour jouer un rôle dans les destinées de son pays.
Le 2 février 1877, l'Odéon donnait l'Hetman. La pièce obtint un assez vif succès quoiqu'en vérité le sujet choisi fut bien peu familier au public français. Dans cette guerre du XVIIIe siècle, entre Cosaques et Polonais, on y vit surtout heureusement ce qu'il fallait y trouver : l'idée unique de ce drame en vers : la Patrie.
Qu'importe sa grandeur ou son antiquité ?
Du jour où ses e fants tombent pour sa défense
La Patrie est créée et le peuple commence
Avec quelle précision brutale et quelle vigueur l'auteur trace le devoir du citoyen vis-à-vis de son pays :
Il en est du devoir comme de la fortune De père en fils l'honneur est un, la dette est une. Et pour l'acquitter toute en vous affranchissant S'il faut de l'or payez ! mourez, s'il faut du sang !
Enfin, il faudrait pouvoir citer toutes entières les strophes ardentes de ce chant de guerre où l'inspiration farouche vibre en ces vers sonores, vision de combat, choc d'acier et rumeur de bataille :
Les loups ont hurlé, les vautours ont faim !
Oh ! comme la terre est rouge où nous sommes !
Le vent siffle et crie au fond du ravin :
En selle, mes fils ! en guerre, mes hommes !
Les loups ont hurlé, les vautours ont faim !
Qu'importent les morts ! la Liberté vit ! Un peuple est sauvé, la Patrie est grande, Ne mesurons pas la perte à l'offrande, C'est un ciel de gloire où Dieu les ravit. Qu'importent les morts ! la Liberté vit !
Le souffle qui enflamme tout ce drame n'est-il pas le même que celui qui anime Les Chants du Soldat, n'est-ce pas encore l'amour de la patrie qu'il exalte, la grandeur du sacrifice, la libération du territoire qu'il clame à tous les vents !
Ce chant de combat peut au théâtre retentir dans l'Ukraine, chacun sait bien que le crieur de guerre est tourné vers le Rhin !
L'Hetman aurait pu avoir pour titre : « La Patrie et la Guerre », La Moabite que Déroulède termina en 1880 pouvait s'appeler aussi : « La Patrie et la Religion ».
Ce drame biblique, toujours en vers, n'eut qu'une lecture chez Mme Adam.
Accepté tout d'abord au Théâtre Français, le
directeur M. Perrin, sous le prétexte que certaines idées religieuses présentées dans Daniel Rochat de Victorien Sardou avaient été mal accueillies par le public, demanda à l'auteur pour sa pièce un ajournement qui dissimulait mal une interdiction venue du ministère des Beaux-Arts.
Déroulède refusa et attribuant la décision prise,, au ministre qui était alors M. Jules Ferry, retira La Moabite et se contenta de la publier avec une virulente préface où M. Perrin et celui-ci furent fort malmenés.
« Je reste ce que j'étais en écrivant cette pièce, concluait Déroulède, un républicain chrétien aussi convaincu du besoin de la liberté que de la nécessité d'une religion. »
Nous abordons là le domaine politique dont nous parlerons plus loin, quoique le cadre étroit et l'esprit même de cette étude ne se prêtent guère au développement qu'il nécessite, mais les œuvres de Déroulède reflètent trop intimement ses divers « états d'âme », elles sont trop étroitement associées à tous les actes de sa vie — qui eux-mêmes ne sont souvent que des gestes de l'opinion française — pour qu'il soit possible de ne pas nous y arrêter.
« Ma vie de citoyen et ma vie d'écrivain, a-t-il écrit, n'ont été et ne sont toujours que la continuation et le prolongement de ma vie de soldat. »
Chaque page de l'écrivain porte en effet le sceau indélébile du soldat qui attend ou du citoyen qui espère. Et parfois même c'est dans la même empreinte qu'ils se sont confondus.
C'est au moment où Gambetta incarne pour lui le patriotisme de la nation et la Délivrance prochaine, que Déroulède nous donne un nouveau recueil de vers qu'il dédie « à l' Alsace-Lorraine » : Marches et Sonneries.
Il craint surtout que les âmes s'endorment, que les courages s'abandonnent sous la longue durée de cette paix qui n'en est pas une et sous le lourd fardeau de cette armée qui ne se bat pas. Il faut à tout prix maintenir la protestation française : Je veux surtout qu'à cette heure funeste Où le pays doit souffrir sans parler, Quelqu'un soit là qui souffre et qui proteste Et dont la haine ait droit de s'exhaler.
Mais ce qu'il faut aussi c'est combattre et démasquer les protagonistes du règne de la peur, qui en silence, préparent la résignation et l'oubli, les « Pacifiques ».
Car d'empêcher qu'on nous assaille Vos désirs y sont superflus.
Vos efforts ne sont pas de taille ; Nous aurons toujours la bataille :
C'est du cœur que nous n'aurons plus.
Et dans cet ardent poème éclate toute sa passion, sans limites et sans bornes, pour son pays vaincu qu'il voudrait glorieux, indépendant et libre :
France, veux-tu mon sang ? Il est à toi, ma France !
S'il te faut ma souffrance,
Souffrir sera ma loi
S'il te faut ma mort, mort à moi
Et vive toi
Ma France i
Sept ans après, au lendemain de l'affaire Schnœbelé, alors que des deux côtés des Vosges monte un long frémissement d'armes, naissent les Refrains Militaires dont la dédicace seule révèle le secret espoir avec lequel ils ont été écrits :
Ce livre où pleure ma souffrance
Où chante aussi l'espoir dont mon cœur bat,
Je le dédie, au cher petit soldat
Qui, le premier, dans le premier combat
Aura versé son sang pour notre France.
A côté de poésies charmantes, pleines de verve et d'esprit : La Ballade du Charbonnier, Conte Bleu, Villanelle, retentit le cri de ralliement qu'il jette aux combattants du lendemain prochain :
Et puisque nous touchons à l'heure décisive Où le devoir sacré peut surgir brusquement, Comme un dernier appel, comme un dernier qui vive. Sonne au drapeau, clairon ! c'est lui, le ralliement !
Mais la plus belle pièce de ce recueil est incontestablement, Testament, où, en des accents de gravité émue, le poète évoque le jour que toute sa vie entière il appela de ses vœux — de ses actes — : la Fraternité dans la victoire, et où il porte luimême sur ses œuvres le jugement qui convient :
Oui, oui, l'heure viendra — qui prévoit, peut prédire — * Où ces cris de fierté chers au pays vaincu, Au pays consolé sembleront un délire ; Où nul ne comprendra la haine où j'ai vécu.
La France n'est pas libérée, r Alsace-Lorraine est toujours captive et cependant que de Français ne comprennent plus la haine, que de Français hélas, sont déjà consolés !
Lorsqu'en 1893, écœuré de la politique, déçu à nouveau dans ses plus chères espérances, le poète est rendu aux lettres, c'est de son cher logis familial qu'il écrit Les Chants du Paysan auxquels l'Académie Française, couronnant ainsi toute son œuvre, accorde le grand prix Jean Reynaud.
Je veux, en attendant qu'un Brennus nous délivre, Caché comme un Druide au fond d'une forêt, Chanter ta bonne terre où le ciel m'a fait vivre Et tes bons paysans, sans qui rien ne vivrait.
Ce n'est plus la grande France qu'il exalte quoi qu'il reste pour elle
A ton premier appel prêt à prendre les armes, Prêt sur ton premier signe à recevoir la mort.
c'est la petite patrie qu'il célèbre et le modeste clocher du village qu'il poétise, restituant à ce beau mot de « paysan » toute sa vertu créatrice et sa force apaisante, et dédiant, par une véritable piété filiale, tous ces petits poèmes champêtres aux métayers de sa jeunesse.
Il chante le soleil qui mûrit et la terre qui féconde, l'onde qui murmure au pied de la montagne et l'air pur qui souffle dans la forêt, l'humble labeur des laboureurs et des vignerons, brossant de main de maître les petits tableaux de la vie rustique qu'a contemplés son enfance.
Et s'il songe amèrement aux luttes de la veille, aux trahisons des uns, aux défaillances des autres, aux rancunes qui le suivent et aux vengeances qui peut-
être le guettent, la vie lui est plus douce sur ce coin de terre où dorment ses aïeux.
O mon ruisseau d'argent, ô ma claire Nisonne
Où dort le nénuphar, où le roseau frissonne,
Conseillère d'oubli, de sagesse et d'espoir!
O mon vieux toit paisible entouré de cabanes
Et dont le seuil usé porte en lettres romanes
Gomme un conseil d'ami ces deux mots: «Bon vouloir»,
Et vous vertes forêts, et vous vieilles allées,
Abri consolateur des âmes désolées
Où les ombres des miens marchaient à mes côtés,
Sol généreux et fort de ces tranquilles rives,
Champs couverts de moisson s, prés sillonnés d'eaux vives,
Quel aide et quel secours vous m'avez apportés !
C'est dans sa paisible retraite que Déroulède écrit Messin Duguesclin dont la première fut représentée en octobre 1895, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, avec Coquelin aîné. Ce drame historique en trois actes et cinq tableaux, par le souffle généreux du patriotisme qui le traverse et le vivifie, méritait certes un succès plus grand que celui qu'il obtint.
Duguesclin personnifie pour lui le chef héroïque et vaillant, intègre et probe qui ne songe qu'à l'intérêt supérieur de la patrie et aux destinées du pays, dont son roi lui a confié la garde en faisant appel à son épée. Et s'il évoque le vieux passé de la France monarchique c'est pour louer le soldat sans peur songeant avant tout à défendre son sol contre le rebelle Etienne Marcel qui tend la main à l'ennemi, et pour flétrir les courtisans du roi. Ecoutez les invectives de Duguesclin aux conseillers de Charles V ;
Qui donc la guérira la pauvre âme française ?
Vous disiez vrai, Bureau, quand vous parliez ainsi :
« L'anarchie est le mal de ce royaume-ci. »
Tous veulent commander, nul ne veut se soumettre
Et la cause en est moins l'horreur d'avoir un maître
Que l'instinctif besoin d'être celui d'autrui .
«Pourquoi pas moi ?» dit l'un, et l'autre : «Pourquoi lui ?»
Et avec quelle vigueur il reproche aux grands leur égoïsme et leur éloignement du peuple :
Mais entendez de moi cet arrêt véridique :
C'est vous le vrai danger de la chose publique ;
Vos exemples, vos mœurs, voilà le vrai fléau ;
L'anarchie est en bas parce qu'elle est en haut.
Car vous n'êtes ni bons, ni justes. Votre vie,
Est une insulte au pauvre, un appel à l'envie,
Vous passez à travers la foule en demi-dieux,
Le front haut, et vos yeux ne cherchent pas ses yeux.
Et vos cœurs fuient son cœur et pour qu'elle vous touche
La plainte doit sortir hurlante de sa bouche.
Messin Duguesclin avait été dédié par le poète à la « chère et bonne compagne de ma vie de retraite et de travail » à Melle Jeanne Déroulède qui allait être plus tard sa dévouée compagne de souffrance et d'exil, et dont Mme Gyp a tracé ce si touchant et si vivant portrait :
« Mellc Déroulède, c'est le symbole du dévouement, de l'abnégation, de l'oubli de soi. Elle ne vit que pour son frère, et quand elle pose sur lui les deux bluets qui sont ses yeux, il semble qu'elle l'enveloppe de son regard, si bien qu'aucun danger ne le pourrait atteindre.
« Melle Jeanne Déroulède a, elle aussi, une âme de héros, jamais elle ne cherche à calmer la fougue de son frère, ni à l'arrêter dans son essor. Elle a
confiance, elle croit en lui comme en Dieu... ou presque...
« Et en voyant son front volontaire, sa haute silhouette, sa bouche d'un arc net et pur, on se prend à penser qu'elle ressemble terriblement à ce grand Déroulède... »
C'est aussi à Langély que Paul Déroulède écrivit La Mort de Hoche pièce en cinq actes, en prose, qui fut jouée comme Mtssire Duguesclin, sur le théâtre de la Porte St-Martin (1897).
Représentée deux ans avant la tentative de la place de la Nation et de la caserne de Reuilly, elle reflète dès ce moment l'idée dominante du président de la Ligue des Patriotes, en politique. S'il exalte le général républicain, fils de la démocratie, qui s'est couvert de gloire sur les champs de bataille et a pacifié la Vendée insurgée ramenant ainsi la paix et l'union entre tous les Français, c'est pour en faire le libérateur du peuple et le sauveur de la République et ce sont en réalité ses doctrines émancipatrices qu'il place dans la bouche de son héros et le langage qu'il voudrait qu'il tint.
— « S'il n'y avait pas eu de gardes françaises le 14 juillet 1789 parmi les vainqueurs, la Bastille serait encore debout, dit son général Hoche. Une révolte ne devient une révolution — même quand la nation le désire — que lorsque l'Armée y consent. Il faut aux soulèvements populaires, soit l'immobilité voulue des troupes, soit leur complicité active. »
Et combien émouvant ce dialogue que place
Fauteur entre le général républicain et le royaliste Charette, en Vendée :
Hoche. — Par quelque chemin qu'ait pu passer la Révolution, elle n'en a pas moins jeté à travers le monde le cri de ralliement et le mot d'ordre de l'humanité : Tout homme a les mêmes droits ; tout homme a les mêmes devoirs.
Charette. — Est-ce que tous les hommes sont des hommes !
Hoche. — Demandez-le aux cadavres de nos champs de bataille. »
Enfin n'est-ce pas son propre système de gouvernement que prétend instaurer le héros de son drame :
« L'ordre dans le gouvernement et dans les finances, les pouvoirs séparés ; le droit pour le peuple d'élire lui-même son premier représentant, et le chef de l'Etat ainsi élu redevenant alors le maître réel de ceux qui gouvernent et le réel protecteur de ceux qui sont gouvernés. »
Et lorsque le général Hoche dénoncé et emprisonné à la Conciergerie, défend encore contre ses amis, la République, malgré la guillotine en permanence, ses persécutions et ses violences, n'est-ce pas Déroulède lui-même qui répond à Chérin quand celui-ci s'adressant au général lui dit :
— « Eh bien, qu'en penses-tu maintenant, de ta république et de tes républicains? » et que Hoche s'écrie : « Ce sont eux ! Ce sont eux ! Ce n'est pas Elle ! »
Aussi ce qu'il faut voir dans le théâtre de Paul Déroulède est-ce surtout la préoccupation
constante qu'il y apporte, de défendre ses idées patriotiques ou politiques et d'exposer ses doctrines ; la scène n'est en réalité pour lui qu'une tribune publique et un moyen de propagande.
Paul Déroulède donna la même année un délicieux proverbe en vers à la façon de Musset, à L Comédie Française « La plus belle fille du monde » qui pourrait fort bien être repris quelque jour.
Un détail ignoré, c'est que ce conte bleu fut commencé avant la guerre, pour Melle Reichenberg. Il était oublié, quand un jour de l'année 1897, l'artiste rencontrant Déroulède lui dit : « Et ma pièce ? » Six mois après elle créait Fleurette.
Nous devons encore à l'auteur des Chants du
Soldat un charmant conte de Noël que disait
récemment Melle Piérat aux Samedis de Madame
du Théâtre du Gymnase : Monsieur le Uhlan
et les Trois couleurs, une étude biographique
sur la Tour d'Auvergne, le Livre de la Ligue et un
roman paru en 1890, Histoire d'Amour. Plus tard
enfin nous aurons Feuilles de Route et Nouvelles
Feuilles de Route dont nous parlons plus loin.
Et maintenant quel jugement porter sur l'œuvre littéraire de Paul Déroulède ? On a beaucoup reproché certes au poète de n'avoir point suffisamment le souci de la rime, voire même de dédaigner la forme et cependant ses vers demeurent quant tant d'autres, plus ciselés, plus châtiés et qui datent d'hier sont aujourd'hui oubliés.
C'est qu'ils ont leur cachet personnel, leur originalité propre et qu'ils ne conservent pas seulement l'empreinte de toute une époque, mais qu'ils ont su traduire encore comme il convenait, pour des âmes ardentes et impétueuses, le tumulte de leurs colères, de leurs humiliations et de leurs espoirs. Le poète lui-même en fait l'aveu, il ne s'inquiète guère de limer ou de polir ses vers :
Quels sarcasmes, d'ailleurs, effrayeraient ma franchise ? Ceux-là seuls me liront pour lesquels seuls j'écris ; Et mes vers ne vont pas, comme un jouet qu'on brise, Des mains des esprits forts aux mains des beaux esprits. Non ! Non ! tous ces récits pleins de deuils et de larmes, Moins écrits que pensés, moins pensés que vécus, S'en vont toujours tout droit marchant toujours en armes De ceux qui sont conquis à ceux qui sont vaincus.
Jamais peut-être en effet la poésie n'avait revêtu un caractère plus farouche et plus martial et su traduire avec de tels accents les élans de tout un peuple vaincu qui veut se relever et se venger, et M. Henry Houssaye, dans La Revue des Deux-Mondes a pu fort justement comparer Déroulède au poète Kœrner qui soldat aussi, ne faisait vibrer sa lyre qu'aux malheurs et aux espérances de son pays.
Car ces vers sans doute perdraient en vigueur d'expression, en accents de vérité et de sincérité ce qu'ils gagneraient en richesses de rimes et en pureté de style et leur but ne serait point atteint.
« On sent en eux, a écrit M. Francisque Sarcey en parlant des Nouveaux chints du Soldat, la gravité triste du soldat qui voit que la nation s'éloigne de jour en jour des pensées qui l'obsèdent, qu'elle se remet à s'amuser, oublieuse de la gloire amoindrie
et des provinces perdues. Pas l'ombre de pose dans cette mélancolie ; non, c'est un sentiment vrai qui déborde du cœur, qui se répand sur toutes les pièces du volume et les empreint d'une douleur fière. »
Le poète sait exprimer tour à tour l'émotion i et la colère, la tristesse et le deuil, la bonne humeur gauloise et la jovialité militaire, l'enthousiasme et l'espoir, et formuler en anathèmes ou en serments tout ce qui révolte sa conscience ou trouble son cœur ; il n'y a que deux choses qu'il ignore : la désespérance et la peur !
Un critique distingué, lui-même poète de talent, a porté ce jugement sur la poésie de Paul Déroulède, dans une importante revue :
« Sans vouloir exagérer le mérite littéraire de M. Déroulède, nous n'hésitons pas à lui donner la première place pour les services rendus à notre pays de France dans cette fin de siècle. Si tous les poètes avaient comme lui, des Chants du Soldat aux Chants du Paysan, une pensée, un but, à coup sûr Platon les couronnerait de fleurs et jamais il ne chasserait des frontières de sa République ces choses ailées et divines. »
C'est ainsi qu'il convient de juger son œuvre car ses poèmes ne furent point pour celui qui les a conçus et écrits « jeux d'esprit » ni débauche d'imagination, mais bien seulement mouvements de l'âme et élans du cœur.
Quand tous ses vers ne clament point un devoir ou n'exaltent point une pensée ce sont des souvenirs qu'ils chantent.
N'est-ce pas à Mirebeau que le soldat-poète rencontra la bonne vieille du Bon Gite c qui avait son gars soldat comme lui », n'est-ce pas de Gray que la Cocarde « la chère cocarde aux trois couleurs » passa des cheveux d'ébène de Mademoiselle de M... à l'intérieur de la pelisse de l'officier où elle resta piquée jusqu'à la fin de la campagne, n'est-ce pas enfin à la traversée du village de Raucourt que La 2fe//eH/fe l'embrassa à l'aller et le mordit au retour...
Ce sont tous ces souvenirs de combat, ces petites t feuilles de route » mises en vers, qui palpitent dans ces poèmes au souffle élevé et à l'inspiration ardente, et comme Ta dit M. Paul de Saint-Victor « il n'entre que du fer dans les cordes de cette lyre martiale : c'est de l'héroïsme chanté ».
Pour qualifier d'un mot de M. Maurice Barrés, le meilleur de l'œuvre littéraire de Paul Déroulède, ses poèmes guerriers, nous dirons nous aussi que ce sont des âmes vivantes.
Et c'est pourquoi elles demeurent, car en se penchant vers elles, chaque Français y sent toujours battre sou cœur et tressaillir la grande âme du pays.
Il nous faut aborder maintenant le rôle politique joué par Paul Déroulède dans l'histoire de ces vingt dernières années. Force nous est de ne l'esquisser qu'à grands traits et de nous borner à signaler ceux qui dans cette vie publique si bien remplie, aident à comprendre cette personnalité, si simple en apparence, et cependant si complexe en la réalité.
« Ce n'est ni par goût ni par ambition, a-t-il dit, que je suis entré dans la politique. De même qu'en 1870, j'ai renoncé à mon épée d'officier de mobiles pour prendre le fusil de soldat et marcher plus vite à la frontière, de même j'ai renoncé à ma plume d'écrivain pour prendre la parole dans les réunions populaires et me jeter directement dans la mêlée... »
C'est pour marcher plus vite à la frontière qu'il défend et suit Gambetta, qu'il accepte de faire partie de la commission d'éducation militaire créée par lui ; que, celle-ci dissoute, à la suite de son désaccord persistant avec Jules Ferry, il fonde avec Henri Martin, Félix Faure, Carnot, Victor Hugo, cette fameuse Ligue des Patriotes qui pendant plus de quinze années maintiendra le pays sur le pied de guerre.
C'est pour marcher plus vite à la frontière que Gambetta disparu, il continue son œuvre patriotique, faisant surgir de tous les points du territoire des sociétés de tir et de gymnastique, sous son impulsion vigoureuse et son ardente propagande.
C'est pour marcher plus vite à la frontière qu'il fait de la politique en combattant Jules Ferry, car il comprend que son système d'expéditions coloniales qui vont coûter à la France plus d'or et plus de sang qu'une guerre continentale, ne peut que servir la diplomatie allemande en nous éloignant de la trouée des Vosges et en nous préparant des antagonismes certains avec l'Angleterre .
C'est pour marcher plus vite à la frontière qu'il crée la popularité du général Boulanger, qu'il
exalte le jeune général « Revanche » et suscite le patriotisme de la nation en armes.
C'est pour marcher plus vite à la frontière que depuis le jour où une coalition de politiciens a renversé du pouvoir Gambetta qui incarnait pour lui la Réconciliation et la Délivrance nationales, que dépuis l'heure où il a compris que les parlementaires ne feraient jamais la guerre d'Allemagne « encore moins par peur de la défaite que par peur du général victorieux », il voue une haine féroce à tous les politiciens et se pose en adversaire irréductible du parlementarisme qu'il accuse de tous les maux extérieurs et intérieurs, dont souffre son pays.
C'est toujours enfin pour marcher plus vite à la frontière qu'il saura faire taire ses rancunes et ses griefs contre les hommes, pourvu que ceux-ci pratiquent sa politique extérieure ; qu'il observera le mutisme le plus absolu — combien d'orateurs auraient ce grand courage ! — s'il estime que ses pires ennemis eux-mêmes, qu'il pourrait combattre au nom de son parti, servent des idées nationales et la cause française. Ainsi ses silences et ses abstentions ont encore valeur d'actes.
Sous des aspects différents, avec des attitudes et des gestes qui semblent n'avoir souvent aucun lien, ni aucune corrélation et ne témoigner d'aucun esprit de suite — parce qu'il prend rarement la peine de les expliquer devant l'opinion et qu'il se soucie peu — trop peu peut-être — de l'interprétation que celle-ci lui donnera, certain qu'il est, de leur utilité et de leur opportunité — c'est donc
en réalité la même pensée qui domine toute sa vie politique, qui justifie toutes ses paroles et qui provoque tous ses actes :
Car en changeant parfois et de guide et de route C'est vers Metz et Strasbourg que j'ai toujours marché.
Il semble que le Destin se soit acharné sur cet homme indécourageable et se plaise à détruire une à une toutes ses espérances, pour le contraindre à douter de sa vieille devise : « Tant que je respirerai, j'espérerai ».
Au lendemain de la chute de Gambetta, alors que résumant dans La Revue Politique et Littéraire son cri de colère contre les politiciens par un appel au Tribun de la Défense Nationale :
L'Obstacle ce sont eux ! — Le ralliement c'est toi !
il espérait encore, la mort brutalement, vient terrasser son homme et abattre le Ralliement.
Plusieurs années s'écoulent et resté toujours sur la brèche à la tête de la Ligue des Patriotes, sur les instances des députés protestataires d'Alsace- Lorraine venus aux obsèques de Gambetta, il retrouve un porte-drapeau en la personne du général Boulanger.
Avec sa Ligue, il lui forge son immense popularité ; après sa disgrâce, il lui crée ses triomphes électoraux et lui prépare la possibilité d'accomplir l'acte libérateur qu'il attend et qu'il espère.
Mais les espérances de Déroulède une fois encore sont déçues, Ministre de la guerre, au moment de
l'affaire Schnœbelé il n'ose point faire le geste qui eut rendu inévitable la guerre de Revanche ; chef d'une opposition triomphante, le 27 janvier 1889, il n'ose point davantage tenter le geste qui lui assurera le pouvoir. Il se tue égoïstement sur une tombe. Son parti est mort avant lui.
Déroulède au plus fort de la bataille est entré à la Chambre, élu par la 2e circonscription d'Angoulème. Aux élections générales de 1885, candidat de la dernière heure par simple protestation, n'at-il pas déjà recueilli sur son nom,sans profession de foi affichée, sans bulletin de vote imprimé, plus de cent mille suffrages parisiens !
De son passage au Parlement, lors de la fièvre boulangiste, nous ne retiendrons que trois gestes — c'est le seul terme qui convienne — car eux seuls synthétisent toute sa personnalité.
Le 20 octobre 1 890, après son fameux : « Paraître ou disparaître, mon général ! », las, non point de combattre mais de ne rien faire, il assiste à la séance de la Chambre des Députés avec l'intention de remettre sa démission, lorsque un discours agressif de M. Constans, ministre de l'intérieur, l'atteint comme une provocation et un défi. Il monte à la tribune, y déchire sa lettre de démission toute prête et dans une harangue violente qui lui vaut la censure, rentre à nouveau dans la mêlée politique dont il allait sortir.
Le 20 décembre 1892, en pleins scandales du Panama, Déroulède, reparaît à la tribune et visant l'adversaire le plus redoutable du Parlement que la rumeur désigne, fonce sur lui de toute son
éloquence et de tout son courage et publiquement le cloue au pilori :
« Cet homme, s'écrie-t-il, vous le connaissez tous, son nom est sur toutes vos lèvres, seulement vous n'osez pas le prononcer parce que vous avez peur de son épée, de son pistolet et de sa langue. Je les brave tous les trois et je le nomme : c'est Clemenceau ! »
« La voix de l'orateur, son grand corps penché, sa légende d'honneur, ses phrases trop rapides pour les sténographes eux-mêmes, son bras perpétuellement levé, baissé, comme s'il lapidait un infâme, c'est une avalanche brutale qui va de la tribune contre une seule poitrine et que rien dans cette déroute du règlement ne pourrait arrêter » a écrit en témoin, M. Maurice Barrés.
L'année suivante, éclate l'affaire Norton, engagée par de maladroits amis, contre sa volonté, et avec la complicité secrète du gouvernement. Alors écœuré de tant de vilenies et de cette comédie indigne d'un Parlement, cédant à un légitime mouvement de réprobation et de révolte, Déroulède se lève de son banc et jette à la Chambre ces paroles pleines de mépris :
— Vous me dégoûtez tous... la politique est le dernier des métiers et les politiciens sont les derniers des hommes... j'en ai assez, je m'en vais !
Déroulède tient dans ces trois gestes !
Il rentre à Langély et en août 1893, ayant encore la nausée de l'atmosphère parlementaire, il refuse de se présenter aux élections générales,
Sur les sollicitations pressantes de ses électeurs charentais, il consent à sortir de sa retraite et à accepter la candidature aux élections de 1898.
Elu à nouveau sur un programme que peuvent résumer ces deux cris politiques : « A bas la République Parlementaire ! Vive la République Plébiscitaire ! d il se trouve bientôt au premier rang de l'agitation antidreyfusiste. En vérité on serait étonné de le trouver ailleurs . Un conseil de guerre a condamné un officier jugé coupable de haute trahison, plusieurs ministres de la guerre ont successivement affirmé publiquement sa culpabilité, et l'on voudrait que Déroulède douta de leur parole et hésita un seul instant sur la détermination à prendre !
Car chez lui la personnalité de l'officier mis en cause n'a aucune part dans sa décision ; il s'oppose à la revision du procès, parce qu'il a confiance en la justice militaire, qu'il la conçoit nécessaire à la discipline de l'armée et comme la base même de celle-ci.
Et ce qui le prouve, c'est que plus tard, en pleine agitation, malgré certains de ses amis, il refusera toujours d'inscrire l'antisémitisme sur son drapeau. Cependant plus violente se déchaînera Y « Affaire a plus ardente sera son opposition à la campagne de réhabilitation car il devine, dissimulés à l'abri de cette cause judiciaire, tous ceux qui se servent d'elle comme dune machine de guerre propre àdémolir les institutions militaires.
Il ne s'y trompe point ; toutes les forces révolutionnaires se sont mises en branle et des alliances se sont conclues au nom de la Justice et de l'Humanité, dont souffrira longtemps le pays. Grâce à elles l'antimilitarisme et l'internationalisme pénétreront dans la place, l'antipatriotisme les suit. L'étranger lui-même a pris part à nos débats et un jour son témoignage est invoqué publiquement dans le prétoire. Déroulède pressent le péril.
Le grand état-major disqualifié, les généraux sacrifiés ou frappés, les conseils de guerre abolis, la suspicion entre le peuple et l'armée, la patrie contestée et reniée, les citoyens divisés en deux camps dressés les uns contre les autres, que devient la défense nationale, que reste-il de l'armée, que pourra faire la France ? Qui dès lors, songe à l' Alsace-Lorraine ?
Il faut réagir. Il reforme sa Ligue des Patriotes et à sa tête prend part, dans les meetings et "dans la rue, à toute l'agitation anti-revisionniste.
Le 25 octobre 1898, tandis que la foule a envahi la place de la Concorde et s'écrase contre les grilles du Palais-Bourbon, prête à tout peut-être, Déroulède monte à la tribune de la Chambre et son intervention amène la démission retentissante du ministre de la guerre, le général Chanoine et la chute du ministère Brisson.
« Je ne sais pas si Dreyfus est innocent, dit Déroulède à M. Charles Dupuy qui devient président du Conseil, mais ce que je sais bien, c'est .que la France n'est pas coupable. »
Et c'est pour la délivrer du régime parlementaire
cause de cette anarchie et de tout ce désordre, qu'au retour des obsèques du président Félix Faure, il tente d'entraîner le 23 février 1899 le général Roget et sa brigade pour marcher sur l'Elysée.
Acte d'un illuminé, d'un exalté ou d'un fou ? Déroulède en vérité commit ce jour-là une énorme faute, impardonnable en politique, celle de ne pas réussir. Arrêté avec Marcel Habert, à la caserne de Reuilly, il est enfermé à la Conciergerie.
Placé entre la délation et le ridicule, son caractère chevaleresque n'hésite pas. Plutôt que de révéler les concours qui lui furent assurés, il passera aux yeux du pays pour un patriote exalté qu'a grisé le bruit des tambours ! Ceux qui savent la vérité s'inclinent encore devant cette magnanimité.
Jugé devant la Cour d'Assises de la Seine, il se borne à faire constater un fait : l'ordre de marche et l'itinéraire des troupes ont été subitement modifiés au cours des obsèques, et il revendique hautement la responsabilité de son acte en faisant le procès du parlementarisme :
« Le Panamisme était un symptôme de décomposition sociale, le Dreyfusisme est un symptôme de décomposition nationale... »
Acquitté triomphalement par le Jury, il reprend sa campagne ardente, interrompue par la prison et s'apprête à continuer sa propagande antiparle- .mentaire à travers toute la France, quand dans la nuit du 1 1 au 12 août, le matin même du jour où le général Mercier doit déposer devant le second conseil de guerre de Rennes, il est arrêté à Croissy et incarcéré à la prison de la Santé.
Faussement accusé de complicité avec les royalistes, et traduit devant la Haute-Cour, avec Marcel Habert, pour complot tendant à changer la forme du gouvernement, il obtient de ses défenseurs MMes Reuillier et Falateuf qu'ils renoncent à le défendre et prononce un virulent réquisitoire contre le parlementarisme et les parlementaires en jetant aux sénateurs sa protestation véhémente.
Et le 5 janvier 1900, malade, épuisé physiquement par cette longue lutte sans trêve ni merci, souffrant d'une ancienne blessure qui s'est rouverte dans sa cellule, dirigé par ordre sur la frontière du Nord malgré son désir de gagner l'Espagne ; Déroulède « banni de ses morts même », chassé de son pays pour dix ans, dans la nuit noire, plein d'amertume et de tristesse, traverse l' Alsace- Lorraine....
Le nationalisme, né de l'affaire Dreyfus, sombre à son tour dans la bagarre électorale et ce Français qui aime tant la France reste dans son exil jusqu'au jour choisi par ses adversaires politiques, pour lui rouvrir les portes de son pays. L'amnistie votée, après son refus de la grâce, il rentre alors « tout simplement, tout loyalement, tout filialement » et Paris lui fait une réception chaleureuse et enthousiaste.
Peut-être, à ce moment, eut-il pu devenir, en dehors de tous les partis, le champion incontesté de la défense des idées nationales contre l'antipatriotisme menaçant ?
Mais la politique qui lui a fait tant de mal l'a peu à peu absorbé et repris à nouveau. Par un scrupule respectable et pour tenir un engagement ancien il refuse aux élections générales de 1906 la candidature parisienne qu'on lui offre, pour aller se représenter en Charente.
Les Lettres se consolent de son échec là bas, car il achève la première partie de ses Mémoires commencés à Saint-Sébastien et nous donne successivement Feuilles de Route et Nouvelles Feuilles de Route, écrites dans un style si imagé et si souple, véritables tranches de vie où le cœur palpite et l'âme tressaille et dont la sincérité et l'émotion vous empoignent à chaque page. Une fois encore l'écrivain a fait revivre le soldat, non point pour parler de lui, mais avec cette seule pensée : Faire du bien au pays.
Déroulède est un des rares hommes politiques dont on puisse dire qu'ils n'ont jamais fait passer l'intérêt de leur parti avant celui de la France. Et si l'on en veut une preuve il suffit de se rappeler les conseils de modération et de sagesse qu'adressait à ses amis le proscrit de Saint-Sébastien, au lendemain des triomphantes élections nationalistes du 6 mai 1900, pour leur recommander d'observer rigoureusement la trêve de l'Exposition Universelle afin de pas nuire au succès de l'œuvre nationale.
Partisan de l'entente franco-anglaise en laquelle il voit un obstacle « à la plus grande Allemagne », il n'hésite pas en 1903, lors de la première visite
en France du roi Edouard VII, à rompre brutalement du fond de son exil, avec ceux de ses amis politiques qui conseillent une manifestation hostile contre le souverain. Et son intervention empêche de graves désordres. Est-il utile de rappeler qu'il fut un des précurseurs et des plus chaleureux défenseurs de l'alliance franco-russe à laquelle il portait un toast, bien avant les discours et les traités officiels, le 28 juillet 1886 dans un banquet organisé en son honneur à Saint-Pétersbourg, à la suite d'une véritable tournée de propagande antiallemande qu'il fit dans toutes les capitales européennes. Est-ce donc là aussi l'œuvre d'un exalté, d'un illuminé et d'un fou qui se contente « de reprendre tous les 14 Juillet l' Alsace-Lorraine place de la Concorde ? » Ah ! le facile prétexte trouvé là par la diplomatie française à une époque où les gestes et les actes de Déroulède troublaient et inquiétaient profondément l'opinion allemande, pour décliner toute responsabilité, et dont ses adversaires politiques se servent aujourd'hui comme d'un argument capable de discréditer son influence.
Et cependant que lui importent les hommes ! leur injustice ou leur ingratitude, leurs erreurs ou leurs défaillances, s'il peut les faire servir son idée et les attacher à sa cause.
Ne s'est-il pas, du fond de son exil, déclaré prêt à se ranger aux côtés de M. Waldeck-Rousseau qui l'a fait proscrire, si celui-ci accepte dans la République le remède plébiscitaire qu'il préconise ; au lendemain de la mort de cet homme d'Etat, n'envoie-t-il pas à sa veuve éplorée un télégramme
ému dans lequel il salue la dépouille de l'ancien fidèle de Gambetta...
Nous ne trouverons de semblable trait et une telle grandeur d'âme que chez les hommes de l'antiquité !
Lorsqu'en pleine agitation dreyfusienne il porte au pavois et exalte les généraux dont le mutisme et l'inertie causeront plus tard une si grande déception à leurs partisans eux-mêmes, il se soucie fort peu en réalité de leurs personnalités militaires ; il ne songe qu'à les élever bien haut dans l'esprit public pour qu'ils soient plus difficilement abattables et que soit plus longtemps sauvegardé avec eux, le principe de force, d'autorité et de discipline qu'ils représentent.
Si ses violences de langage lui valent de nom breux duels dont les plus retentissants le placent en face de MM. Octave Mirbeau, Clemenceau, Joseph Reinach, Pichon, Emmanuel Arène, etc., elles ne prouvent aucunement comme on est tenté de le croire, la fougue de son tempérament et l'emportement de son caractère. Soyons sûrs que ces violences au contraire, sont à l'avance préméditées et voulues et tendent toujours moins à viser l'homme que les idées dont il est le symbole ou le parti dont il est le guide. Qu'improvisés, ses discours jaillisent de son éloquence féconde, ou que préparés, ils surgissent de sa prodigieuse mémoire, ils ne dépassent point le but à atteindre ou l'obstacle à renverser.
Ceux qui connaissent le soin méticuleux et le souci constant qu'il apporte dans l'expression de sa pensée à peser la valeur de chaque mot, la
portée de chaque phrase, jusqu'à la recherche minutieuse de l'harmonie de la forme, savent qu'il est plus un raisonneur qu'un impulsif et que s'il est aussi un sentimental, l'inimitié ou l'amitié ne seront cependant jamais assez fortes pour modifier ses résolutions et pour dominer ce qu'il considère comme son devoir.
Ne rendait-il pas récemment et publiquement hommage au ministre Delcassé, membre du cabinet qui le fit proscrire et n'est-il pas toujours prêt, au jour du péril national, à se ranger aux côtés du gouvernement, quel qu'il soit et fut-il même composé de ses pires adversaires !
Car il faut lui rendre cette justice, s'il n'a jamais fait passer l'intérêt de son parti avant celui du pays, toute sa vie atteste aussi qu'il n'a jamais songé à son intérêt personnel.
Depuis le jour où il abandonnait généreusement cent mille francs, en 1886, pour la formation des sociétés de gymnastique et de tir, il n'a pas cessé de continuer à sacrifier à sa cause, sa fortune, son repos et sa liberté.
Et de même qu'au lendemain de la venue des vaisseaux français à Kiel il reformait sa vieille Ligue des Patriotes, tant de fois dissoute et persécutée mais toujours debout, on le sait toujours prêt à rout tenter pour s'opposer à la visite impériale, qui tant que l' Alsace-Lorraine sera allemande, déshonorerait la France.
En politique extérieure plus que jamais Déroulède est utile. Grâce à lui peut-être et à la force d'opinion qu'il représente, un peuple ne s'oublie pas.
Et si récemment, il décline le grand honneur que veut lui faire l'Académie Française, désireuse de couronner cette belle unité de vie, toute de droiture et de loyauté, de courage et de désintéressement, de probité et de talent, en l'appelant dans son sein,c'est certainement parce qu'il croit que ce n'est point là un poste de combat pour un Tribun du peuple et un crieur de guerre et c'est peut-être parce qu'il songe aux heures troubles et incertaines que réserve demain.
C'est sans doute aussi parce qu'il sait qu'au jour où la Patrie sera menacée, la France aura besoin d'entendre son grand clairon aux notes ardentes et enflammées et qu'il craint qu'alors l'habit vert et l'épée inutile ne puissent le gêner pour monter sur la borne et pousser son vibrant appel au devoir :
En avant tant pis pour qui tombe !
La mort n'est rien. Vive la tombe !
Quand le pays en sort vivant En Avant !
Mars 1909 FLORENT-MATTER.