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insurmontable, « L'un ou l'autre, disait-il ; mais pas tous les deux. » M. Lebeau objecta que l'adjonction de M. Devaux pouvait seule donner à l'opinion qu'il représentait l'importance qu'il avait le droit d'exiger qu'elle eût dans le conseil. Le régent fît alors avec loyauté le sacrifice de ses répugnances. Un arrêté du 27 mars nomma M. Lebeau ministre des affaires étrangères et un autre arrêté, contre-signe le lendemain par tous les membres du cabinet, nomma M. Devaux ministre d'État sans portefeuille, mais avec voix délibérative au conseil. M. Devaux s'étant rendu pour quelques jours à Bruges, le conseil crut devoir soumettre au régent un autre arrêté qui fut immédiatement signé. Il accordait à M. Devaux, comme ministre d'État, un traitement de 10,000 florins. Mais dès que, à son retour, M. Devaux eut connaissance de cette résolution, il en exigea le retrait immédiat, menaçant de se retirer si on la laissait subsister.
Le but du nouveau ministère était d'arriver à un état définitif par l'élection du prince que certaines préventions avaient seules tenu à l'écart jusqu'alors.
« Au point où nous sommes parvenus, disait le programme du nouveau cabinet, il n'y a plus pour la Belgique qu'un seul besoin, une seule
question, devant laquelle toutes les autres doivent s'effacer : c'est d'arriver à un état définitif ; c'est d'atteindre, par une marche ferme et prompte, le terme et le but de notre courageuse révolution, sans dévier un seul instant de la ligne d'honneur et de gloire qu'elle s'est tracée ('). »
Des membres du Congrès furent envoyés à Londres par M. Lebeau pour pressentir les dispositions du prince Léopold. M. Devaux les suivit le iO mai, afin de hâter la résolution si impatiemment désirée ('). Il put se convaincre des bonnes dispositions du prince, mais aussi de la nécessité de se soumettre à l'arbitrage que s'étaient arrogé les représentants des grandes puissances réunis en conférence.
Le prince Léopold de Saxe-Cobourg fut élu le 4 juin.
Le soir même un arrêté du régent nomma commissaires près la conférence de Londres MM. Devaux et Nothomb. Ils devaient s'efforcer d'obtenir ou de conserver, en offrant des sacri-
(') Cf. Denkwûrdigkeiten aus denjpapieren des freiherrn Christian-Friedrich V . Stockmar, p, 161.
(*) Le 13 mai il avait i un entretien important avec lord Palmerston. Voir H. Bulwer, Life oflord Palmerston, t. II, p. 78.
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fices pécuniaires, la paisible possession des parties contestées du territoire qui devait, aux termes de la Constitution, composer le royaume de Belgique ('). Les laborieuses et délicates négociations confiées à la prudence et au patriotisme des deux commissaires aboutirent au célèbre traité dit des dix-huit articles f).
Le prince Léopold acceptait la couronne, à la condition que le Congrès, de son côté, ne refuserait pas d'adhérer à l'arrangement qui lui était proposé par l'Europe. Il fallut alors braver et vaincre une formidable opposition ; il fallut dissiper les honorables mais décevantes illusions des adversaires de toute transaction ; il fallut aussi déjouer les suprêmes efforts des anarchistes et des orangistes conjurés contre l'élu du Congrès. M. Devaux ne faillit pas à la redoutable tâche qu'il s'était imposée; il fut
(') Lord Palmerston écrit le iO juin : J'ai vu Devaux et Nothomb ; ils me paraissent disposés à un accord ; et nous n'avons d "autre alternative que de les requérir de se soumettre (à la conférence de Londres) . Life of lord Palmerston, 1. 11, p. 88.
(*) Le lecteur trouvera sur cet épisode des détails complets dans notre Histoire du Congrès national et dans les écrits biographiques que nous avons consacrés à Joseph Lebeau et au baron Nothomb.
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l'éloquent et puissant coopérateur du ministre des affaires étrangères.
Le 3 juillet, M. Devaux signala à la tribune les immenses avantages que les préliminaires de paix offraient à la Belgique. « Pour moi, dit-il, en terminant cet exposé, quand je vois, d'un côté, un traité basé sur l'équité, la garantie de notre indépendance, celle des libertés que nous avons si longtemps et si vivement réclamées, le pays définitivement constitué, l'exclusion des Nassau reconnue et sanctionnée par l'Europe toute entière, l'avènement d'un roi, ami des deux cabinets dont l'amitié nous est la plus précieuse, en un mot, tous les résultats de la révolution atteints et consolidés; quand je vois, d'autre part, une guerre sans issue, une prolongation indéfinie du provisoire, la stagnation de l'industrie, l'anarchie, la guerre générale et la perte de ce qu'un peuple, qui mérite ce nom, met audessus de tous les biens, l'indépendance, l'existence nationale, je ne puis plus hésiter et je donne ma voix à l'adoption du traité qui nous est proposé. Je regarde ce traité et l'avènement du roi des Belges, qui en sera le résultat, comme le hen qui va unir désormais, dans la carrière de la liberté, la France, l'Angleterre et la Belgique : noble trépied, qui doit un jour servir
de base à la liberté de l'Europe entière! Par mon vote, ce n'est pas la cause de mon pays seul que je crois servir, mais celle de la liberté partout où elle pourra un jour prendre des racines. »
M. Devaux ^vait accompli une tâche purement patriotique; aucune autre ambition que celle de constituer la Belgique indépendante n'avait dirigé sa conduite. Il ne voulut pas même survivre comme ministre au triomphe de la combinaison qu'il avait défendue avec tant d'éclat.
Le Moniteur du 10 j uillet contenait ce qui suit : « Le Congrès, ayant par sa décision d'hier, levé « les derniers obstacles qui s'opposaient à la « constitution défintiive du pays, MM. Lebeau « et Devaux ont jugé qu'ils ont atteint le but en « vue duquel ils étaient entrés au ministère. « Ces deux ministres se retirent et répondent « par leur retraite aux calomnies dont un parti « les a abreuvés. Leurs démissions sont don- » nées et acceptées. (') »
{') «< Fidèles à leur profession de foi, dit Ch. White {Révolution belge, t. II.), à peine eurent-ils assuré un roi à leur pays, que M. Lebeau et son ami et collègue M. Devaux donnèrent leur démission, et se retirèrent dans la vie privée, sans emporter un denier du trésor public. »
M. Devaux redevint simple député et prit part, en cette qualité, aux derniers actes du Congrès. Il fut un des principaux auteurs du décret du 20 juillet qui avait pour objet de fixer l'état de la législation sur la presse. Quelques heures avant l'inauguration du premier roi des Belges, il proposa aussi, de concert avec un autre député, un décret prescrivant le serment à la mise en vigueur de la monarchie constitutionnelle représentative (').
(') L'influence de M. Devaux sur le Congrès a été incontestablement très grande. « Il intervient, dit un publiciste, dans les débats les plus solennels, s'exprimant toujours avec une conviction profonde, avec une gravité simple qui impressionne par sa simplicité même, par l'accent loyal de l'honnête homme, par l'autorité qu'ajoutent au savoir la noblesse du caractère et la sincérité du dévouement au bien public. C'est assez dire qu'il fut le plus souvent écouté. L'impression que subissait il y a cinquante ans son auditoire historique se dégage encore de ses discours lorsqu'on les relit aujourd'hui, et ne fùt-on pas disposé à se rallier à toutes ses idées, on sent qu'il eût fallu un vigoureux effort pour en secouer l'empire et que peut-être cet effort fût demeuré impuissant. »
Lord Palmerston, sur lequel M. Devaux avait fait une profonde impression, aurait voulu le retenir à Londres comme représentant du nouveau royaume. Mais la résolution de M. Devaux était dès lors irrévocable : il avait renoncé pour jamais aux fonctions ministérielles et diplomatiques.
Quelque temps après son avènement, le roi Léopoldl^ï" fit aussi beaucoup d'instances auprès de M. Devaux pour qu'il prît le portefeuille des affaires étrangères. « Mon honorable ami déclina ces offres, rapporte Joseph Lebeau, et motiva son refus sur sa santé qui, déjà frêle par ellemême, avait été fortement ébranlée par les
violentes émotions des orageuses séances du Congrès ('). »
Le mandat parlementaire qui lui avait été conféré par l'arrondissement de Bruges suffisait à l'ambition de M. Devaux. Envoyé à la Chambre des représentants, il devait y siéger pendant trente-deux ans (4831-1863) et y exercer aussi une puissante influence.
Il fut un de ceux qui prirent la part la plus active à la politique du pays. Il coopéra à la solution de toutes les questions importantes et se signala dans les discussions des principales lois.
« On sait, dit encore Joseph Lebeau, combien à cette époque la classification en parti libéral et en parti cathohque était peu tranchée. La division des opinions reposait principalement sur la manière d'envisager la question diplomatique et les attributions du pouvoir royal dans les lois organiques et dans la marche de l'administration. Les catholiques, que les hbéraux n'ont jamais repouseés pour leurs croyances, mais uniquement pour leurs tendances politiques, étaient loin de montrer alors les prétentions qu'ils ont si ouvertement et si imprudem-
(') Souvenirs manuscrits de Joseph Lebeau.
ment manifestées vers la fin du second ministère de M. de Theux. »
M. Devaux était au premier rang de ceux qui combattaient toutes les exagérations, qui ne croyaient pas pouvoir se raidir contre l'Europe entière pour résoudre la question belge, et qui, d'un autre côté, se montraient les défenseurs du pouvoir, traité plutôt en ennemi qu'en adversaire par l'opposition. Lui et ses amis ne se contentèrent pas de la tribune pour faire triomptier les idées modérées dans les questions extérieures et intérieures, ils voulurent également se servir de la presse.
« Fatigués et inquiets du ton général de la presse, passée presque toute entière, dit Joseph Lebeau, des mains des anciens écrivains belges dans les mains d'étrangers ou de régnicoles jeunes, sans expérience, niant la condition la plus essentielle de toute espèce de pouvoir et prolongeant ainsi, par un étrange et dangereux anachronisme, le rôle de l'ancienne opposition, nous résoltjmes de fonder un journal, consacré spécialement à la défense dès idées modérées, du système de transaction en matière diplomatique et des droits du pouvoir central dans la discussion des lois organiques et dans les actes de l'administration. Ce journal parut à
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Bruxelles, sous le titre de Mémorial belge ('). » La participation de M. Devaux à la rédaction du journal gouvernemental fut le prétexte d'une violente attaque dirigée contre lui par le chef de l'opposition, Alex. Gendebien. C'était à la fin de la séance de la Chambre des représentants du 24 juin 4833. — « L'honorable membre, dit M. Devaux, me reproche d'avoir été absent pendant six mois ; c'est ma santé qui est cause de cette absence. — C'est que, réplique M. Gendebien, l'honorable membre écrivait dans Vlndépendant pendant son absence. — M. Devaux : C'est une calomnie ! — M. Gendebien : Ce mot vous coûtera cher. — M. Rogier intervient et s'écrie : Oui, c'est une calomnie. Je le dis tout haut. — M. Gendebien : Je demande la parole pour faire remarquer à l'assemblée que M. Devaux a dit que c'était une calomnie : Je serai modéré ici, mais je reprendrai tous mes droits ailleurs. — M. Rogier : C'est très-bien ! — M. Devaux : Quand une interpel-
(') Il parut au mois de décembre i 83 1 . Voici, d'après les Souvenirs manuscrits auxquels nous nous référons, les noms des fondateurs : MM. Devaux, Kaufman, Lebeau, Nothomb, Ch. Rogier, Van Praet, H. Vilain XIIII. Au mois de décembre 1832, le Mémorial se fusionna avec 17wrfe'pendant.
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lation aussi imparlementaire a été faite, j'ai répondu avec un mouvement d'indignation dont je n'ai pas été maître, mais dont j'accepte toutes les conséquences. » M. Rogier demanda et obtint la priorité. Le soir, vers sept heures et demie, les deux adversaires, avec leurs témoins, se rendirent au bois de la Cambre. Les conditions du combat venaient d'être réglées lorsque parut M. Devaux, réclamant la priorité pour lui. M. Gendebien lui dit : « J'applaudis aux sentiments qui ont inspiré votre démarche ; mais, de mon côté, un sentiment de déhcatesse ne me permet pas d'abuser de votre position. « Les témoins de Gendebien, de leur côté, s'opposèrent au combat (').
Si nous nous étions proposé de retracer dans tous ses détails la carrière politique de M. Devaux, il nous faudrait résumer l'histoire parlementaire du pays. Mais cette lâche a déjà été accomplie (-). Rappelons cependant le remar-
(') Voir; pour ce qui suivit, les biographies que nous avons consacrées à Charles Rogier et à Alexandre Gendebien.
(*) Nous renvoyons le lecteur à l'exacte Histoire parlementaire delà Belgique de 1831 à 1880, par L. Hymans, et à l'ouvrage d'Ernest Van den Peereboom : Du gouvernement représentatif en Belgique (1 880-1 848).
qiiable discours que M. Devaux prononça, en 1839, dans la discussion du traité dit des vingtquatre articles. Il prit la parole, non pour louer la marche suivie par le ministère de cette époque, mais alin de démontrer qu'il y avait pour la Belgique nécessité urgente de se constituer définitivement avant que vinssent à éclater les orages qui, selon l'orateur, menaçaient l'Europe dans un avenir plus ou moins prochain. « Il faut à la nationahté belge, dit-il, au moins dix années de consolidation, d'existence calme, régulière et incontestée pour pousser ses racines dans le sol de l'Europe et pouvoir attendre l'orage avec quelque confiance. Tout est pour nous d'arriver là. Si nous y parvenons, nous aurons dissipé bien des préventions injustes au Nord ; au Midi, nous aurons singulièrement affaibU les prétentions ambitieuses. Ce qui a surtout nourri et rendu si naturelle, en France, l'idée de la hmile du Rhin, c'est qu'entre la France et le Rhin on n'a vu jusqu'ici qu'un territoire sans nationalité, une espèce de terrain vague sans dénomination propre, sans propriétaire fixe, appartenant à qui peut le prendre, passant depuis des siècles d'un conquérant à un autre. Placez sur ce terrain une nationahté considérée, un peuple sage, montrant à tous qu'il
est digne de s'appartenir à lui-même, et à l'aide d'un peu de temps, vous aurez beaucoup fait pour détruire par sa base chez nos voisins cette fatale idée d'extension, ou pour la refouler dans une direction différente... Si la malheureuse Pologne, si la Lombardie pouvaient espérer, en reculant de quelques lieues une de leurs anciennes limites, de voir dans un avenir prochain consacrer leur indépendance par leurs anciens maîtres et par l'Europe entière, croyez-vous que cette perspective serait décourageante pour elles? Diriez-vous que c'est le déshonneur qui leur est réservé? » Et l'orateur n'avait-il pas cent fois raison lorsqu'il ajoutait: «Qui donc, dans la postérité, se croira le droit de nous reprocher d'avoir trop peu fait, si, après avoir bravé toutes les puissances, après avoir rompu à nous seuls une combinaison qu'elles avaient crue nécessaire à l'équihbre européen, nous parvenons à faire consacrer le résultat d'une révolution extérieure et intérieure, et par ces puissances, et par le Roi même que nous avons dépossédé; si nous parvenons à transmettre à nos enfants notre nationalité reconquise et reconnue, à l'aide de quelques sacrifices qui nous sont imposés à nous, nation de quatre millions d'hommes, isolée de tout appui,
privée de toute alliance, par la Russie, par la France, par l'Angleterre et par toute l'Allemagne!... »
Oui, répétons, d'accord avec M. Devaux, que la Belgique, ne pouvant lutter contre l'Europe entière, devait se résigner, mais que, en se résignant, elle ne s'est point avilie.
Après la conclusion de la paix avec la Hollande par le traité du i9 avril 1839, M. Devaux fonda la Revue nationale de Belgique. Dans une remarquable introduction, ilindiqua le but qu'il avait en vue.
« La Revue nationale, disait-il, appartient, pour nous servir d'une expression consacrée, à l'opinion libérale, c'est-à-dire progressive; mais à l'opinion libérale modérée et tolérante, ennemie des scandales irréligieux, pleine de respect pour une religion à laquelle ses adversaires les plus décidés devraient tout au moins reconnaître le mérite d'être encore la base la plus sûre de cette moralité du peuple dont l'absence envenime tous les progrès.
« Notre opinion croit à sa propre force. Comme toutes les convictions profondes et sincères qui ont confiance dans l'humanité, elle pense que l'avenir est pour elle ; mais cet avenir, elle n'éprouve nul besoin de le hâter étourdiment. Et si un jour elle vient à prévaloir d'une manière définitive, elle désire que ce succès soit l'œuvre d'une progression naturelle, et que, comme tous les triomphes durables, il ressemble plus à une conciliation qu'à une victoire. « Nos vues, en effet, n'ont rien d'exclusif. Deux mots les résument : le développement belge; développement à la fois politique, matériel et intellectuel; triple base sur laquelle, dans nôtre opinion, doit s'élever l'avenir de la Belgique indépendante; triple condition à laquelle la possibilité même de cet avenir nous paraît soumise. Pour que la nationahté belge vive, il faut que le jeune arbrisseau, en affermissant ses racines, se couvre de fruits et de fleurs; car le drapeau d'un peuple doit parler à la fois à sa raison et à son imagination. L'histoire nous dit que, dans tous les temps, c'est la guerre, c'est la communauté de la gloire, des revers et des périls qui a le plus aidé à former cette unité, cette force de cohésion qui fait les nationalités. Ce hen manquera à la Belgique, nous devons le
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désirer au moins ; mais son absence se fera sentir, et le remplacer n'est pas facile. Ce que la guerre ne peut lui donner, la Belgique est tenue de le demander à la paix, à l'industrie, aux arts, aux lettres, aux sciences. L'éclat dont elle ne peut faire briller l'étendard des batailles, il faut qu'elle en décore la bannière du progrès pacifique.
« Le progrès est la grande foi du siècle; seule peut-être elle n'a point de dissidents véritables; car elle entraîne ceux mêmes qui croient lui résister. Que la Belgique ne la renie pas; qu'elle veuille le progrè.s, mais le progrès réel ; non ce mouvement par saccades et par soubresauts, ne sachant ni comprendre le passé, ni ménager le présent, ni compter sur l'avenir; non ce mouvement impétueux, étourdi, engoué, traînant la réaction à sa suite, et dont on pourrait dire qu'il n'avance que pour mieux reculer; mais le progrès graduel, moral, réfléchi, continu, qui accomplit avec ardeur la tâche d'aujourd'hui, laissant au lendemain la sienne; qui aide le temps, l'estime assez pour ne pas le perdre dans l'inactivité, mais compte assez sur lui pour ne pas le devancer par la précipitation.
« C'est là le progrès que nous voulons, c'est à lui que nous dévouons nos efforts. »
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Déjà le fondateur de la Revue avait exposé en termes éloquents quelle devait être la tâche de \a génération qui avait fait la révolution de 1830, quels étaient ses devoirs.
« La révolution belge, disait-il, a fait plus que de modifier des institutions, plus que changer une dynastie, elle a fondé une nationalité.
« Là fut sa véritable force.
« C'est ce but, vague et instinctif d'abord, comme tout ce qui sort immédiatement des masses, c'est la haine de la domination étrangère qui, dès les premiers jours, lui a, plus que toute autre cause, concilié à l'intérieur cet assentiment si général, cette presque unanimité qui a manqué à tant d'autres révolutions.
« Là aussi sera aux yeux de l'histoire sa légitimité la moins contestable.
« Si on peut refuser à une nation le droit de précipiter ses progrès par des commotions violentes, si le temps développe plus sûrement que la force des libertés incomplètes, il n'est que trop certain que la force seule a pu jusqu'ici réintégrer les nationahtés perdues. Par la progression naturelle des idées et des faits réguHers, la loi fondamentale des Pays- Bas pouvait engendrer un jour nos libertés de 1830 ; la nationalité belge ne pouvait
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sortir que d'une guerre ou d'une révolution.
« Cette nationalité, base et gloire de sa révolution, la Belgique la possède aujourd'hui avec la reconnaissance de tous, c'est-à-dire avec un caractère régulier et définitif. Les neuf années qui viennent de s'écouler ont été le prélude où les hommes et les choses, les idées et les partis se sont essayés. Enrichie de l'expérience de ce noviciat, délivrée des grands soucis de la liquidation de ses antécédents pontiques,la Belgique se trouve aujourd'hui avec la libre disposition de ses forces en face de son avenir. A l'intérieur et à l'extérieur, l'œuvre de l'émancipation est accomplie; il reste deux grands devoirs : l'affermir et la féconder.
« C'est la double tâche imposée à l'activité et à l'intelligence de la génération contemporaine ; c'est vers ce but que doivent être dirigées les riches ressources de l'époque actuelle. Car les jours qui luisent pour la Belgique ne sont pas des jours ordinaires; ce ne sont pas des temps de sommeil ou de stérilité. Après des siècles de langueur, la sève s'est réveillée et remonte. Dans ce passage du gouvernement de l'étranger à une entière indépendance, dans ce moment où un peuple, qu'une longue domination étrangère a courbé, sans l'abrutir, rentre
en possession de lui-même, où il ne voit plus l'étranger au-dessus de lui, où chez lui il n'y a plus que lui, où ses intérêts, de subalternes, d'accessoires, de partiels qu'ils étaient, deviennent dominants et suprêmes; dans cette brusque transition il se révèle quelque chose de vivifiant qui pénètre les masses sans même qu'elles le sachent, une puissance inconnue qui relève les âmes de leur triste état d'infériorité, qui retrempe, élargit et active les esprits. Aussi, voyez comme la Belgique a marché depuis 1 830 ; à bien des égards elle n'est plus reconnafssable. Ailleurs qu'en Belgique, ces dernières années ont eu leurs progrès, mais nulle part ils n'ont revêtu le même caractère; nulle part le lendemain n'a tranché aussi vivement sur la veille; nulle part le passage n'a été aussi subit de l'inertie à l'activité, de la routine à l'innovation, de la timidité à la hardiesse.
c Heureuse la génération qui tient en main les avantages d'une position si belle. Mais elle ne doit pas croire qu'ils ne lui imposent aucune obligation; que si elle laissait cette chaleur fécondante s'éteindre ou s'exhaler en efforts mal conçus, on serait toujours maître de la rallumer et de la reproduire à point nommé ; que si on la laissait, au gré de ses caprices,
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s'égarer dans de fausses directions, se porter avec excès sur quelques germes, en négliger d'autres non moins utiles, il serait toujours temps et toujours facile de réparer ces écarts.
« Avec toutes les ressources d'une époque de fondation, le temps où nous vivons en a les obligations et les dangers. Favorisée au delà de tout espoir, de toute prévision des générations antérieures, la génération actuelle a d'immenses devoirs envers l'avenir du pays : il importe qu'elle s'en rende bien compte. Il faut que chacun se pénètre bien de cette idée, que la position de la Belgique actuelle n'est pas celle d'une vieille société qui suit négligemment l'ornière des ancêtres. Elle fait aujourd'hui autre chose que ce qu'elle a jamais fait, que ce qu'elle fera jamais. Elle se fonde, elle pose ses bases, elle ouvre ses voies. Pour la politique intérieure comme pour la politique extérieure, comme pour l'industrie, comme pour la civihsation tout entière, c'est la génération contemporaine qui va marquer tous les points de départ, décider toutes les directions. Les erreurs d'aujourd'hui peuvent être des erreurs d'un siècle, elles peuvent dominer et compromettre l'avenir tout entier... »
Dans un autre article, l'éminent publiciste
démontrait que l'état des partis parlementaires en 1839 avait toute l'apparence d'une époque de transition ou de transformation. « L'influence, disait-il, de deux grandes causes, qui avaient exercé une action puissante sur le classement des partis en Belgique depuis 1830, est singulièrement amoindrie aujourd'hui. L'une était la question de la constitution extérieure de la Belgique et des difficultés diplomatiques que la paix devait résoudre ; l'autre, celle de l'extension plus ou moins grande à donner aux libertés publiques et aux pouvoirs électifs, des barrières à élever contre les empiétements du pouvoir. La première de ces questions a reçu sa solution définitive; l'autre est bien près d'être épuisée. Une expérience de neuf années a fait comprendre que nos libertés sont solidement garanties par la force de nos institutions constitutionnelles, qu'elles courent aujourd'hui de trop faibles dangers pour que cet intérêt, sans mériter d'être perdu de vue, ait droit cependant à une préoccupation continuelle et exclusive. D'autres intérêts nationaux viennent réclamer désormais une part plus large de la sollicitude des grands pouvoirs de l'État. A une politique dominée par les appréhensions et les idées que nous avaient léguées les fautes du
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régime antérieur, et qu'on pourrait appeler la politique du passé, succédera donc, sous une forme ou sous une autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, une politique d'avenir, ou tout au moins une politique plus actuelle. »
M. Devaux se proposait ainsi de donner à la politique intérieure une impulsion plus rationnelle. Poursuivant la tâche qu'il avait acceptée en fondant la Revue nationale, il allait soutenir bientôt que l'union de 4828 n'avait plus de raison d'être ; que le règlement de la question extérieure laissait le champ libre à une division naturelle des partis; enfin, que si les catholiques l'emportaient par le nombre, les libéraux leur étaient supérieurs en influence et en talent. Il allait donc signaler la nécessité d'entrer dans les voies régulières du gouvernement représentatif par la formation de cabinets homogènes. Et cette thèse, défendue avec un rare talent, avec une inébranlable conviction, finit par triompher.
Le cabinet formé par M. Lebeau le 1 8 avril i 840 fut un cabinet homogène, composé d'hommes politiques qui tous alors appartenaient notoirement à l'opinion libérale. M. Devaux le soutint avec vigueur et à la Chambre et dans la Revue nationale. Un de ses adversaires, le plus
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éminent, prétendit même qu'il était « le président invisible du conseil ». Et, en effet, l'opposition ne jugeait point le cabinet par ses actes, mais par les doctrines que M. Devaux exposait dans la Revue nationale. Elle faisait môme un crime à deux des ministres, MM. Lebeau et Rogier, de ne point se séparer de l'ami auquel ils avaient été jusqu'alors associés, sous Guillaume P^ au Congrès de 1830, puis sous Léopold I^'", pour fonder et affermir la nationalité belge.
MM. Lebeau et Rogier résistèrent fièrement aux exigences de l'opposition. Loin de censurer la Revue nationale, M. Lebeau s'efforça d'établir à son tour la nécessité de l'homogénéité politique des cabinets. Quant à M. Rogier, interpellé au Sénat, il répondit nettement : « Je n'ai jamais désavoué mes amis. >' Acceptant hautement la solidarité des théories politiques de la Revue nationale, il se contenta de dire que ces doctrines étaient exagérées et dénaturées par l'esprit de parti.
Par une adresse impolitique et sans précédents, la majorité du Sénat voulut expulser du pouvoir les amis de M. Devaux, ou, selon les expressions de celui-ci, vaincre une opinion. « Une opinion ainsi violemment vaincue,
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disait-il à la Chambre, serait quelque chose de très grave ; une opinion ainsi gratuitement outragée, violemment repoussée, ne se résigne pas comme des individus peuvent le faire. »
La majorité du Sénat l'emporta dans le conflit qu'elle avait imprudemment provoqué, et le ministère se retira le 18 avril 1841. M. Nothomb entreprit alors de « replacer le gouvernement, par la création d'un ministère mixte, sur un terrain où pouvaient se rencontrer les hommes modérés de toutes les nuances ». Burke et Fox se séparèrent, c'est-à-dire que M. Devaux et ses amis entrèrent dans l'opposition. Us y restèrent pendant six années, jusqu'à ce que la thèse soutenue avec tant d'éclat par la Revue nationale eut définitivement triomphé par la constitution du ministère du 12 août 1847 et la proclamation d'une politique nouvelle.
M. Devaux avait notablement contribué à ce triomphe définitif par ses discours à la Chambre et par ses écrits. 11 s'était chargé de la rédaction politique de la Revue nationale et, jusqu'en 1 846, il poursuivit cette tâche laborieuse et difficile. 11 publia ainsi, sur les partis parlementaires et le pouvoir en Belgique, de 1839 à 1846, une série d'articles qui formeraient la matière d'un fort volume. Vers cette époque, il fut mal-
heureusement atteint d'un affaiblissement graduel de la vue, et il dut renoncer à un travail trop assujétissant. La disparition de la Revue nationale coïncida avec l'avènement du ministère de 1847 (').
(') La collection de la Revue nationale de Belgique forme dix-sept volumes. Les articles n'étaient pas signés. On connaît toutefois les noms des principaux collaborateurs. M. Devaux s'était réservé exclusivement la partie politique. MM. Borgnet et Moke avaient l'histoire dans leurs attributions. M. Eugène Robin traitait les questions de littérature et d'art. M. E. Frensdorf, qui est devenu un des meilleurs publicistes de Berlin, était aussi au nombre des collaborateurs. De loin en loin, MM. Lebeau et Rogier honoraient de leur coopération un recueil dont l'autorité grandissait chaque jour. Qu'il me soit permis d'ajouter que, de 1842 à 1847, j'ai pu aussi apporter mon faible contingent. La gravité de M. Devaux n'excluait pas la plus exquise affabilité, et on était heureux de se trouver sous la direction d'un homme éminent dont l'approbation et les conseils méritaient d'être avidement recherchés.
Tandis que ses amis prenaient le pouvoir, M. Devaux gardait son rang dans la majorité libérale, ou plutôt, il devint, selon la remarque d'un publiciste, un ministre hors cadre dont les conseils étaient toujours reçus avec respect, quand ils n'étaient pas sollicités. Il était à la fois, comme on l'a dit, un guide sûr et un soutien énergique et fidèle. « Il parlait à la tribune le langage d'un citoyen des républiques antiques. Sa phrase était sobre, concise, sa* logique d'une puissance irrésistible. 11 savait, en quelques mots, par une observation juste, par une réflexion faite à point, modifier tous le cours d'un débat ('). »
(') ta Belgique contemporaine, par L. Hymans, p. 76.
M. Devaux professait sur certaines questions, notamment sur tout ce qui se rapportait à la défense nationale, des opinions immuables. En J8S1, le ministère crut devoir transiger avec les adversaires du budget de la guerre ; il avait chargé une commission d'examiner la possibilité de réduire ce budget à vingt-cinq millions. MM. Devaux et Lebeau n'admirent pas que l'on fît dépendre le sort de l'armée et la défense nationale des nécessités momentanées du trésor. Ils déclarèrent que, en des matières aussi graves, mieux valait se séparer que s'égarer. Mais, dit un publiciste, on ne s'égara pas: « l'organisation militaire fut renforcée au lieu d'être affaiblie. »
L'année suivante, le cabinet, présidé par M. H. de Brouckere, proposait une armée de cent mille hommes (y compris la réserve), et un budget annuel de trente-deux milhons. M. Devaux fut à la Chambre le vaillant défenseur de ce projet de loi. « Ce serait un véritable crime, s'écriait-il, si, par la faute de ceux qui l'administrent, cette Belgique, qui s'esl placée si haut dans l'estime des peuples, de laquelle on a pu dire qu'aucune vertu nationale ne lui a manqué dans la paix ; si cette Belgique devait être condamnée à s'entendre dire qu'elle n'a pas su
s'élever à la seule vertu sans laquelle les autres ne sont rien, au jour du danger, l'énergie de défendre sa propre existence... »
Seize années s'écoulèrent de 1847 à 1863 ; elles furent marquées par des événements et par des débats également mémorables. Pendant cette période, le talent de M. Devaux grandit encore, résistant aux atteintes de l'âge et ne cessant d'illustrer la tribune nationale.
Le noble vétéran semblait inséparable du Parlement belge, lorsque, le 9 juin 1863, le mandat dont il avait fait un si glorieux usage lui fut brusquement retiré dans un moment d'aberration. Cet acte d'ingratitude et d'ostracisme surprit l'éminent homme d'État sans l'abattre. Aux nombreux amis, aux fidèles qui vinrent lui exprimer leurs regrets et leurs vives sympathies, il répondit qu'on avait trompé les électeurs les moins éclairés; qu'en émettant un vote qui ne respectait pas, entre les mains de l'université de Louvain, un bien mal acquis, il croyait avoir émis un vote d'honnête homme, qu'il aurait émis encore, eut-il eu la certitude à l'avance que son élection en dépendait. «Quand on exerce ses fonctions de représentant en hommed'honneur,ne consultant que l'intérêt du pays et son devoir, sans regarder derrière soi qui
approuve et qui désapprouve, n'admettant pour juge que sa conscience, il faut toujours, ajoutat-il, être préparé à un événement tel que celui qui m'arrive. Pour moi, j'y étais préparé depuis bien des années, à chaque élection. Aujourd'hui ceux qui m'éloignent de la vie parlementaire ne font que me rendre la liberté et me décharger d'une mission dont j'aurais déjà décliné l'honneur, si j'avais pu n'écouter que mes intérêts et mes goûts, mais à laquelle je croyais que mon devoir politique m'enchaînait encore. » Les élections du 9 juin 1863 ayant été annulées par un vole de la Chambre, après enquête préalable, de nouvelles élections eurent lieu à Bruges, le 12 janvier 1864. Mais la liste libérale succomba cette fois encore, et M. Devaux ne reparut plus dans l'assemblée dont il avait été une des plus hautes illustrations (').
(') Invoquant ses souvenirs, le rédacteur de V Étoile belge a dépeint M, Devaux à la Chambre. « Dans la dernière période de sa vie parlementaire, de 1 857 à \ 863, M. Devaux, dit-il, occupait à la Chambre l'angle droit du banc au-dessus de celui des ministres. . . M . Devaux entrait dans la salle sans s'arrêter et marchait droit à sa place, lentement, sans devoir jamais suspendre son pas, même au milieu des groupes de l'hémicycle, car tous ses collègues s'effaçaient avec déférence devant lui. Sa vue, à cette époque, baissait déjà, mais
Il fut cependant impossible au grand patriote, qui pendant si longtemps avait pris part à nos luttes parlementaire, de se détacher entièrement de la politique. Deux grands intérêts, des intérêts de premier ordre, ne cessèrent de le préoccuper : l'instruction publique et la défense nationale. Pendant plusieurs années encore il devait siéger dans les conseils de perfectionnement de l'enseignement supérieur et de l'enseignement moyen. — N'ayant plus la tribune à sa disposition, il se servait de la presse pour défendre et propager ses idées. Il avait été l'un des fondateurs, et on a pu dire que pendant
il n'avait pas encore besoin de guide. Il semblait ne regarder personne, parce qu'il ne voyait que sa pensée. — M. Devaux à son banc, les bras pendant à ses côtés ou allongés sur ses genoux, dans l'attitude habituelle de la fatigue, était une belle figure de patriarche avec son front largement découvert et ses longs cheveux blanchissants. Au milieu des discussions les plus passionnées, il demeurait impassible et immobile... — Quand il se levait pour parler, tout bruit s'éteignait : c'est sur le bout du pied que chacun reprenait sa place, et la voix caverneuse du puissant orateur, sortant d'une large poitrine, s'élevait lente et grave. . . — Insensiblement cette voix s'échauffait et emplissait la salle d'accents émouvants plutôt qu'émus. On n'osait pas l'interrompre... »