‹ Paul Didier. Histoire de la conspiration de 1816;Chapitre 6 sur 15 · M. SIMON DIDIER · texte numérisé non relu

M. SIMON DIDIER

Jamais, depuis vingt ans, le nom de Paul Didier n'avait aussi vivement retenti en France, que par suite de la polémique engagée à Grenoble entre la Gazette du Dauphiné et le journal de la préfecture de l'Isère ; quadruple saisie de la Gazette du Dauphiné, saisie des journaux de Paris, saisie des journaux de province, poursuites dirigées contre un des fils de Paul Didier, double procès à \a Gazette du Dauphiné, et enfin condamnation de ce journal à six mois de prison et à six cents francs d'amende : tel est le résumé sommaire des merveilles inquisitoriales qu'ont fait éclore, dans l'espace de quelques mois à peine, et le nom de Paul Didier et les souvenirs de 1816.

Au mois d'avril 1841, un écrivain connu dans la presse politique, M. Crélineau-Joly, avait été appelé à la rédaction de la Gazette du Dauphiné. On discutait, en ce moment, au Luxembourg , la loi sur les fortifications de Paris : le Fouquier-Thinville du gouvernement de juillet, M. Persil avait provoqué l'énergique réponse de M. de Dreux-Brézé, réponse qui nous a valu le livre de M. NeUemenf, Y Exposition royaliste ; lorsque, pour atténuer, autant qu'il était en lui, l'effet des protestations du noble pair, auxquelles s'associait toute la France royaliste , le Courrier de f Isère, organe de la préfecture de Grenoble, s'ingénia à reprendre en sous-oeuvre le thème qu'avait soutenu M. Thiers au palais Bourbon, et dont M. Persil avait donné une seconde édition à la Chambre des Pairs. — La Gazette du Dauphiné saisit avec ardeur une si belle occasion de donner sur le dos du Courrier quelques étrivières aux hommes de juillet ; une lutte s'engagea donc entre les deux journaux. Le Courrier avait affaire à un rude jouteur ; harcelé, couvert de morsures, traqué par son adversaire, Use trouva bientôt réduit, pour tout moyen de salut, à évoquer les ombres des victimes de 1816, à parler des fusillades du général Donnadieu et des ordres impitoyables du préfet Montlivault.

Cette malheureuse époque avait laissé à Grenoble de trop tristes préjugés contre la Restauration, pour que la Gazette du Dauphiné ne s'empressât pas de les réfuter, de les combattre, et de faire la part qui revenait à chacun. C'était la première fois, peut-être, qu'une si favorable occasion se présentait d'en agir ainsi.

Les raisons de la feuille royaliste étaient concluantes. Colorés avec un style nerveux et incisif, inspirés par les souvenirs d'un écrivain qui connaissait les hommes et les choses de l'histoire contemporaine, les articles de la Gazette du Dauphiné

sur la conspiration de 1816 n'étaient rien moins que de foudroyantes accusations contre le parti révolutionnaire; ce parti qui, républicain, doctrinaire ou orléaniste, sut habilement amener le coup d'état des 221,1a révolution de juillet, la lieulenance-générale du duc d'Orléans et la monarchie du 9 août.

Pour conjurer l'orage qu'il avait si maladroitement soulevé, le journal de la préfecture en était réduit aux plus excentriques divagations. « Didier n'agissait, écrivait-il, ni dans l'inlérét de Napoléon, ni dans l'intérêt de la république, ni dans l'intérêt du duc d'Orléans : peu lui importait quel drapeau flottât sur la France ; ce que voulail Didier, ce n'était ni le drapeau blanc , ni le drapeau tricolore , ni les lis , ni l'aigle de l'empire, ni la livrée des d'Orléans ; c'était une jacquerie, ie pillage à main armée ! »

Voilà quels furent et le résumé des raisons historiques du Courrier de Chère, et l'accusation formelle qu'il dressa contre celui dont on a pu accuser la probité politique, mais qui n'était pas homme à jouer sa tête, à nouer une conspiration, dans le seul but d'enfoncer les portes de la recette générale de Grenoble, et de livrer au pillage une ville de trente mille âmes.

Une fois son ultimatum posé, le Courrier de VIsère se drapa dans sa nullité, laissant faire la Gazette qui continuait h frapper et d'estoc et de taille. Mais les choses changèrent bientôt de face ; le parquet jugea prudent de venir au secours de son porte-bannière; une saisie de tous les numéros de la Gazette, publiés depuis huit jours, fut faite le 26 avril; et, quelque temps après, le gérant de ce journal fut renvoyé devant la Cour d'assises, sous l'accusation d'excitation a la haine et au mépris du gouvernement, et d'offense à la personne de Louis-Philippe, pour avoir insinué, disaient les gens du roi , que le duc d'Orléans avait été complice de Didier.

A6n de parer le coup don! la Gazette était menacée, il fui décidé que M. Crétincau-Joly partirait immédiatement pour aller recueillir auprès de Simon, dernier fils de Paul Didier; tous les renseignements qu'il pourrait avoir sur son père et sur les causes encore inconnues de la conspiration de 1816.

M. Crétineau-Joly se mil en route le 10 mai, et s'arrêta d'abord à Lyon; aux environs de cette ville, à Oulltns, il ne irouva que la tombe à peine fermée de Rosalie Drevon, veuve de Paul Didier ; son fils habitait Paris , où M. Crétineau-Joly arriva deux jours après.

Simon Didier est un homme de mœurs simples et patriarcales, vivant retiré du monde et nourri d'une seule pensée : la réhabilitation de son père, il devait donc accueillir avec faveur celui qui venait le trouver dans sa retraite pour lui parler de Paul Didier, et lui proposer sa défense, dans la ville même 4 qui avait vu tomber sa tête et celle de ses malheureux complices.

Simon Didier versa des larmes, en lisant les folles accusations du Courrier de l'Isère contre la mémoire du héros de 1816; l'expression de jacquerie le transporta de colère, et, le lendemain dé cette entrevue, Simon remit à M. Crélineau- Joly la réponse qu'il adressait au journal de Grenoble, avec recommandation expresse de donner à cette pièce toute la publicité possible.

Voici quelle était la réponse de Simon Didier :

Paris, 17 mai 184 t.

A Monsieur le Rédacteur-Gérant du Courrier de l'Isère

Monsieur,

Fils de Didier (de Grenoble), j'ai lu avec une profonde au* prise, dans les numéros des 20 et 22 avril 1841, la proposition suivante : « Didier voulait établir une jacquerie en 1816. *»

Une jacquerie, c'est-à-dire le caprice armé des mauvaises passions, lo pillage, l'orgapisation du massacre facultatif, l'insécurité des personnes et des propriétés, le brigandage qui ne serait pas réprimé par la force, puisque la force serait avec lui. Alors, à quoi bon une jacquerie, qui s'improvise d'ailleurs et ne s'institue pas ? Dans quel but cette absence d'institution et de discipline, dans un temps où la tactique fait tout à la guerre, quand l'individualisme armé ne peut rien produire en France, surtout aux pays de plaine ? C'était donc pour ruiner les ressources du pays, exploiter les propriétés et les voyageurs !

Mon père établissant une jacquerie ! mon père chef de voleurs ! Votre langage, monsieur, et ce langage est d'autant plus grave que vous êtes considéré en ceci comme l'organe du gouvernement, est l'expression du vertige. Les serviteurs du pouvoir devraient se rap peler que l'échafaud de Grenoble mérite d'être respecté, par lui d'abord, et par tout le monde ensuite, qui doit honorer le martyr d'une conviction politique. Le gouvernement en a profité, dès qu'il siège par l'effet d'une foule de tentatives semblables. Non, je ne devais pas m'attendre à voir la mémoire de mon père attaquée par de si pitoyables calomnies ; non, je ne devais pas m'attendre à voir un journal comme le vôtre exploiter l'échafaud de mon père.

Et quand même mon père, sans la participation du.);

...... avec lequel il avait passé> m'a dit ma mère, plusieurs heures

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en conférence avant l'explosion du complot, aurait voulu hisser

(1) sur le trône, faudrait il perdre les instruments de son élévation ? Machiavel donne cet avis, et Ton voit que si cette politique est ingrate, elle n'est pas neuve.

« Sous un gouvernement qui se dit réparateur, mon père, Didier de Grenoble chef de brigands' Lui, monsieur, ne trahissait pas ses complices! il a refusé l'occasion d'un recours en grâce; sa dernière demande a été do comparaître devant Louis XVIII, à qui seul il ferait des révélations importantes. Mon père était déchiré des exécutions précipitées sans forme de jugement, dirigées contre ses complices. Au lieu d'Interroger, on redoutait le cri de la vérité que provoquait cependant l'intérêt du gouvernement d'alors. Les condamnés sans interrogatoire, sans défense valable et en forme, sont toujours innocents aux yeux de la loi : voilà le droit. En fait, des innocents ont dû être confondus avec des coupables : c'est le fruit de cette manière d'agir.

« Mon père nous destina et nous promit des papiers importants où ses vues politiques étaient révélées, ainsi qu'une lettre à M. l'évoque de Grenoble pour le rassurer contre toutes voies de fait. «Ces papiers vous seront remis, dit mon père. « It est fâcheux que M. Motte, le défenseur de mon père, ne se soit mêlé d'aucune affaire après le 10 juin 1816; il était désigné par la victime comme conseil de famille. J'ai le titre. Mon père dit que des précautions furent prises pour empêcher que les opinions contraires fussent inquiétées. Voilà les faits sur lesquels il s'appuya. Aujourd'hui, c'est un chef de voleurs.

« Sous les yeux du représentant de l'autorité dont vous vous dites l'interprète, deux articles, l'un du 20, l'autre du 22 avril, ont été

(i) Un arrêt de la chambre des mises en accusation de la Cour royale de Grenoble, du i3 novembre 184 r, a déclaré qne ta lettre de Simon Didier n'était pas incriminable ; nous pourrions donc la citer sans en retrancher un sen\ mot, mais par le temps qui court, on serait bien aise peut-être de saisir ce prétexte d'arrêter et d'accuser un livre tel que celui-ci.

imprimés, distribués par vous. Cette calomnie, miraculeuse par l'effet d'insanité, n'a pas été démentie; le tout a été fait à côté du tombeau de mon père, du berceau, du séjour de ma mère, dans notre ville natale. L'autorité n'a ni prévenu, ni arrêté, ni réclamé. Un démenti tardif ne signifierait rien. Je n'ai plus qu'à protester et à vous appeler devant la justice.

« Là, monsieur, le pays tout entier jugera le martyr d'une conviction politique, qui n'était pas un chef de brigands méditant une jac querie, car il avait des complices élevés et nombreux, et la classe pauvre qui marchait sous ses ordres était nationale et honnête.

Voulez-vous que je vous dise quel était le caractère de mon pèrei' il était religieux, libéral, organisateur et monarchique. Nier et détruire n'était son fait qu'à condition d'établir. Je pourrai parler de lui plus tard. Comme libéral, religieux, organisateur, mon père a été l'infortuuée personnification de l'époque actuelle, qui veut tout cela.

A présent, moi, son fils, je jure devant Dieu et devant les hommes que je n'accepterai à aucun prix la loi de mutisme qu'on prétendrait m'imposer,et que je saurai venger mon père qui devait èire glorifié ou jamais sous ce gouvernement.Taijlesj^esjîj3ei égard.

Ni la mémoire de mon père, ni ma défunte mère, ni moi, n'avons rien gagné à ce gouvernement que des humiliations ; culte dernière est la plus affreuse de toutes, et c'est devant les tribunaux de mon pays, monsieur, que je vous forcerai à la réparer.

Muni de celte importante déclaration et des instructions du fils de Paul Didier, M. Crétineau-Joly repartit pour Grenoble après un séjour de quelques heures à Paris. La lettre fui d'abord déposée dans les minutes de M e Montrosier, notaire, puis signifiée au journal de la préfecture, au nom de Simon Didier.

Le Courrier ne publia point cetle lettre dans le numéro qui suivit la communication qui lui en fut faite; secrètement

avisé par le parquet, il altendil traîtreusement que la Gazette du Daupkini eût pris les devants.

Au bureau de la Gazette, les paris étaient ouverts pour savoir si le numéro du lundi , dans lequel devait paraître la lettre ♦ serait saisi ou non : on penchait assez généralement pour la négative; les plus prudents, néanmoins, élevaient des doutes. La conspiration de 1816 avait fait assez de bruit depuis un mois, pour qu'on jugeât important de donner la plus grande publicité à un document aussi précieux que Tétait la lettre de Simon : il fallait à tout prix empêcher les gens du roi de venir mettre la lumière sous le boisseau, et voici le stratagème dont s'avisa la rédaction de la Gazette : il fut fait plusieurs épreuves de la lettre de Simon Didier, et ces épreuves furent envoyées en lettres clones, à Lyon, au Réparateur; à Marseille, à la Gazette du Midi; à Paris, à la Quotidienne, à la Gazette de France, à la France, h VÊcho français, au National et au Journal du Commerce.

Toutes ces lettres partirent de Grenoble le dimanche 23 mai, c'est-à-dire un jour avant la publication de la Gazette du Dauphinè.

Le lendemain, à midi, la Gazette du Dauphinè paraissait dans Grenoble ; deux heures après, un commissaire de police se présentait dans ses bureaux pour y saisir le numéro du jour ; un seul exemplaire fut remis entre les mains de l'agent de l'autorité, les autres avaient été déjà distribués dans la ville ou remis en lieu sûr. — - Trois cents cinquante numéros en* Viron furent arrêtés à la poste.

Le parquet se réjouissait déjà du succès de sa manœuvre ; et le Courrier déclarait « qu'il ne lui était pas permis d'insérer une lettre qui avait attiré sur elle les rigueurs du par-* quel. »

Ce triomphe fut de courte durée, car le même jour, à là

même heure où la Gazette du Dauphiné était publiée à Grenoble, on pouvait voir, à Lyon, dans le Réparateur, la lettre de Simon Didier, précédée de ces mots : « On lit dans la Gazette du Dauphiné. » Et comme ce qui était incriminé à Grenoble pouvait fort bien être innocent à Lyon, le Réparateur rie fut nullement poursuivi : son numéro circula librement.

Le mercredi suivant, c'est-à-dire vingt-quatre heures avant que la Gazette du Dauphiné eût pu arriver à Paris, en supposant qu'elle n'eût pas été saisie, YÊcho français, la Quotidienne, la Gazette de France, le National publiaient aussi la lettre de M. Simon Didier, en la faisant toujours précéder de ces mots : « On lit dans la Gazette du Dauphiné. » — Soupçonnant quelque piège, la France fut le seul journal qui attendit le lendemain.

Pas plus que le Réparateur, les journaux de Paris ne furent inquiétés pour cette publication.

Furieux d'avoir été si spirituellement mystifiés et de voir icette lettre, dont on avait cru pouvoir étouffer les hardies révélations, se faire jour et montrer la tête de tous les côtés, à Paris, à Marseille, à Lyon, au nord et au midi de la France , les gens du roi, à Grenoble, firent pleuvoir les mandats de comparution, sur le gérant, les rédacteurs, l'imprimeur, le prote et le correcteur de la Gazette ; sur le notaire qui avait reçu la lettre en dépôt dans ses minutes ; sur l'avoué chez lequel avait été libellée la signification, sur les porteurs du journal ; sur tous ceux, en un mot, qui, de près ou de loin, avaient pu toucher à celte trop malencontreuse lettre.

Peines inutiles! la réponse des prévenus était invariable : ils ignoraient tous comment les choses s'étaient passées.

Les commissions rogatoires envoyées à Lyon, à Paris, et dans plusieurs autres villes, ne furent pas plus heureuses : —

le délit échappait aux ardeurs inquisiloriales du parquet, bien que cependant il Tût visible et palpable. Les auteurs du délit en eussent-ils encore été convaincus, la question n'aurait point pour cela changé de face, aucune loi n'ayant prévu le cas de Tenvoi prématuré d'un article de journal ou d'une lettre à reproduire, et la publicité pouvant constituer seule la contravention.

Pendant que ces choses se passaient à Grenoble, Simon Didier était mandé chaque jour au cabinet du juge d'instruction de Paris, et l'on opérait, en môme temps, une saisie retardataire sur les quelques vingt journaux qui, aux quatre coins de la France, avaient reproduit la lettre du 24 mai. Aux formes colossales données à l'instruction, il était déjà facile de juger combien le pouvoir ombrageux redoutait encore et le nom de Paul Didier et les souvenirs de 1816.

M. Crélineau-Joly sut habilement profiter d'un état de choses si favorable à la publicité ; dès le 2 juin, il commençait dans la Gazelle du Dauphinè, sous le titre d'Enquête sur Vaflaire Didier, une série d'articles en grande partie inspirés par les notes de Jules Ollivier, et dans lesquels l'écrivain cherchait à dévoiler les côtés les plus mystérieux de la conspiration de Grenoble.

En même temps qu'il adressail sa réponse au Courrier de r Isère, M. Simon Didier avait engagé contre ce journal une instance en dommages-intérêts pour outrage à la mémoire de son père. Malgré l'insistance et l'opposition do procureur du roi lui-même, ce procès avait été fixé au 20 août, et c'est à M e Jules Favre, du barreau de Paris, qu'était confié le soin de réhabiliter Paul Didier contre les calomnies du Courrier de V Isère.

M e Jules Favre arriva à Grenoble le 18 ou le 19 : — le soir même, il se passa enlre M. Grétineau et lui un fait qu'il est essentiel de rapporter.

Tout en parlant du procès du lendemain, des moyens de défense à faire valoir, des témoignages historiques à invoquer, M. Grétineau avoua à M e Jules Favre qu'il était dépositaire de plusieurs papiers très importants pour l'affaire Didier, et, entre autres, de lettres de M.Decazes adressées à un agent provocateur en Dauphiné, mort depuis peu et fort connu par l'exagération de son royalisme. M. Grétineau ajouta qu'il publierait, aussitôt après son arrivée à Paris, une histoire de la conspiration Didier , histoire dans laquelle figureraient les documents dont il parlait, et les lettres autographes de M. Decazes.

Une pareille déclaration était trop grave pour que M. Jules Favre ne s'empressât pas de questionner l'écrivain royaliste, et de lui demander la communication des lettres qu'il disait avoir; mais M. Grétineau se tint sur la réserve et refusa d'agréer à la demande qui lui était faite. Ge fut dans cette .conversation avec M e Jules Favre que M. Grétineau déclara pour la première fois avoir en sa possession des lettres de M. Decazes.

Le lendemain, une foule immense se pressait à la porte du Palais de Justice. — L'audience est ouverte sous la présidence de M. Pal; le siège du ministère public est occupé par M. Bert, procureur du roi, aujourd'hui député. L'avoué de Simon Didier demande que le gérant du Courrier de VIsère soit condamné à cent mille francs de domages- intérêts , h la publication du jugement au nombre de 500 exemplaires, et à son insertion dans cinq journaux, au choix du plaignant.

M* Jules Favre développa ces conclusions. Sa plaidoirie fut longue, brillante, chaleureuse, animée. Au moment où l'avocat s'apprêtait à mettre sous les yeux du tribunal la lettre de Simon Didier, pièce la plus importante du procès, il fut interrompu par le procureur du roi qui, arguant de ce qqe la lettre était incriminée , déclara s'opposer formellement à ce qu'on en fît lecture. Un débat s'engagea alors entre 1$ ministère public et l'avocat, débat à la suite duquel celui-ci fut autorisé à citer la lettre, en ayant soin toutefois de passer sous silence un alinéa relatif au duc d'Orléans , et que le procureur du roi déclara être l'article incriminé.

C'était à M. Taulier, avocat et professeur à la Faculté de Droit de Grenoble, qu'avait été confié le soin de défendre le journal de la préfecture : M. Taulier s'acquitta de son devoir avec convenance et même avec distinction ; les efforts qu'il fit pour arracher son client aux conséquences des folles accusations qu'il s'était permises, ne furent pas néanmoins couroncouronnés d'un plein succès, car, après une réplique de M e Jules Favre , le tribunal rendit le lendemain (21 août) le jugement suivant :

Attendu que l'action par laquelle un fils vient demander la réparation des outrages faits à la mémoire de son père et venger son honneur offensé» est une action fondée sur la morale publique, qui, sf elle n'est pas textuellement écrite dans dos codes, résulte cependant clairement de notre législation;

Attendu que si la vie politique et publique des citoyens appartient à l'histoire, que si la presse a le droit de dire leurs actions, de juger leurs opinions, leurs intentions, elle doit le faire avec exactitude dans l'exposé des faits, avec bonne foi et impartialité dans les appréciations;

Attendu que le rédacteur du Courrier de l'hère, dans le n<> 3376 de ce journal , du 30 avril dernier, en imputant à Paul Didier le

projet d'établir une nouvelle jacquerie, sans apporter aucun fait pour justiGer cette accusation, a dépassé les justes limites dans lesquelles doit être restreint le droit de la presse;

Mais, attendu que la rédateur du Courrier de Viserez, par l'organe de son défenseur, expliqué sa pensée, justifié sa bonne foi, et détruit ainsi dans l'article incriminé le caractère de diffamation qu'il pouvait avoir dans le principe; que cette juste réparation doit suffire aujourd'hui au fils de Paul Didier:

Par ces motifs,

Le tribunal, ayant tel égard que de raison aux conclusions des parties, met le rédacteur du Courrier de l'Isère hprs d'instance sur les demandes de Simon Didier, le condamnant seulement aux dépeps.

Cette décision fut accueillie avec enthousiasme par Simon Pidier et la Gazette du Dauphinê-, la joie était moins vive au parquet, à la préfecture et dans les bureaux de la feuille ministérielle. Dix jours après, le Courrier déclara interjeter appel de ce'jugement : cet appel n'était que comminatoire, et ne tendait qu'à sauver au moins les apparences, car ni la préfecture, ni le parquet, ni le journal n'avaientenvie de voir M* Jules Favre venir, au sein de la cour royale, remuer une fois encore les tripotages, les intrigues, la fange révolutionnaire de 1816; citer les noms du duc d'Orléans, de M. Decazes et 4e toutes les notabilités (Jes premières années de la Restauration. — Gela était si vrai, qu'en ce moment l'appel du journal de la préfecture reste encore à vider.

Le jour même où fut rendu le jugement que nous venons de citer, M. Crétineau-Joly quittait Grenoble ; le lendemain, il était à Lyon, ^publiant dans le Réparateur les lignes que yoici :

Nous apprenons aujourd'hui même que M. J. Crétineau-Joly a passé hier à Lyon, se rendant à Paris. On dit, mais nous ne sommes

pas parfaitement en mesure de certifier le fait, que notre courageux et habile confrère, tout en publiant son quatrième volume de V Histoire de la Vendée militaire, va s'occuper activement d'une publication importante. Il aurait, assure t- on, annoncé à plusieurs de nos amis qui ont pu le voir à son passage dans notre ville, qu'il allait publier une histoire de la conspiration de Grenoble, dont la fameuse enquête sur l'affaire Didier, intégralement reproduite par le Réparateur, ainsi que par tous les journaux indépendants do Paris et de province, ne serait que le préambule. Nous serions heureux de voir se réaliser cette promesse, que plusieurs de nos amis ont entendu sortir de la bouche même de M. Crétineau-Joly. Ce serait un travail digne de lui, et, s'il l'entreprend, nous savons d'avance qu'il n'est pas homme à reculer devant les obstacles et l'intimidation. On parle de pièces de la plus haute importauce, de documents ignorés qui doivent jeter une vive lumière sur tous les complots dont la Restaura tioo a été enfin la victime, et que M. Crétineau Joly aurait à sa disposition. Ce sera un ouvrage bien curieux et que lui seul aujourd'hui est en position d'écrire, comme lui seul a pu composer et livrer à la publicité, sans soulever une récrimination, l'histoire la plus complète et la plus instructive de la Vendée.

Si la conBdence à M. Jules Favre avait été le premier aveu fait par M. Crétineau de la possession de certainsMocumenls relatifs à l'affaire Didier, f article du Réparateur est la première annonce officielle de ces mêmes documents et de l'intention qu'on avait de les publier un jour.

A Paris, la scène change, s'agrandit; l'auteur de la Vendée militaire répète à qui veut l'entendre qu'il a plein la main de pièces importantes, curieuses, destinées à dévoiler bien des mystères, el les lettres les plus compromettantes pour l'honneur de certains personnages, de M. Decazes en particulier. La Gazette du Dauphiné avait fait assez de bruit depuis quel-

ques mois, en évoquant l'ombre de Paul Didier, pour qu'on ne craignit pas d'ajouter toute croyance aux paroles et aux promesses de son ancien rédacteur.

Le 28 août, une feuille amie de l'auteur de la Vendée militaire, la Mode, mettait le feu aux poudres, en disant :

On nous écrit de Grenoble qu'on vient de trouver quatre-vingttrois lettres écrites par M. Decazes à un agent provocateur dans l'affaire Didier , et que ces lettres vont bientôt être publiées. Si cette nouvelle se confirme , il faudra changer le mot de M. deTalleyrand. Il avait dit : « Tout ceci finira par hasard. » On devra dire : « Tout ceci finira par des lettres. *»

Le numéro suivant, le k septembre , on lisait encore dans le même journal :

On lit dans les Petites-Affiches de Grenoble :

On désirerait communiquer quelques lettres de la plus haute importance à M. Elie Decazes , grand référendaire de la chambre des pairs , grand cordon de la Légion-d'Honneur et fils légitime de M. Decazes lou couqui(en français, le coquin). Les personnes qui seraient en position d'approcher M. le duc et de mettre sous ses yeux les lettres dont il s'agit, sont priées de vouloir bien se faire connaître. Dans le cas où M. le duc se refuserait à la communication amiable qu'on désire lui faire, on prendrait immédiatement telles mesures que de droit, pour que cette communication fût faite à la France entière, de telle sorte que l'illustre fils de Decazes lou couqui (en français, le coquin) ne pût en prétexter pour cause d'ignorance.

Mais déjà le général Donnadieu s'était mis en rapport avec M. Crétineau-Joly ; un éditeur, M.Colomb de Batines, se présentait pour publier l'ouvrage qui devait renfermer de si pré-' cieuses révélations, et M. Nettement saisissait l'occasion de

tracer, dans la Mode, la biographie de cet homme qui perdit ta monarchie de Louis XVIII, et que l'écrivain royaliste appela un grand coupable.

Pendant ce temps, une ordonnance de la chambre d'accusation de la cour royale de Paris avait déclaré qu'il n'y avait pas lieu h suivre contre les journaux reproducteurs de la lettre de Simon Didier : ce dernier même était renvoyé de l'information h laquelle on avait procédé contre lui.

Des trente ou quarante saisies opérées deux mois auparavant, il ne restait donc plus que le procès intenté à la Gazette du Dauphinè pour excitation à la haine du gouvernement et offense à la personne de Louis-Philippe, — procès qui était, comme nous l'avons vu, la cause de tant de scandale et de bruit. Naturellement l'affaire aurait dû être portée aux assises du mois d'août , mais le jury de cette session était loin de présenter au parquet les éléments nécessaires pour obtenir une condamnation : on préludait déjà au triage des jurés probes et libres; d'ailleurs, le nom de Paul Didier retentissait encore; l'issue qu'avait eu le procès intenté au Courrier pouvait influencer l'esprit du jury : il fallait attendre moins de préoccupations dans l'opinion publique ; le procès fut donc fixé aux assises de novembre.

Le 29 de ce mois, M. J.-B. Duperrier, gérant de la Gazelle du Dauphinè , se présenta devant la cour d'assises de l'Isère, assisté de M. Laboulie, avocat du barreau d'Aix* ancien député. La plaidoirie de M. Laboulie fut vive, piquante, audacieuse même , bien qu'un arrêt de la cour lui eût enlevé la plus belle partie de sa défense, en l'empêchant de faire preuve, comme il le demandait, de la vérité des suppositions de la Gazette du Dauphinè relativement h la part qui devait être faite au duc d'Orléans, dans les événements de 1816.

La cour, se fondant sur le principe récemment invoqué

dans le trop fameux procès des lettres attribuées à Louis-Philippe, qu'on ne peut pas discuter dans son passé celui qu'il est défendu de discuter dans son présent, avait refusé de faire droit aux conclusions du défenseur (1).

(i) Voici quelles étaient les conclusions du gérant de la Gazette du Dauphin*, .conclusions sur lesquelles reposait tout le procès, tous les moyens de défense «le ce journal :

Plaise à la cour maintenir au défenseur la parole

i° Sur le point que la conspiration de Didier a eu lieu pour amener le règne du duc d'Orléans;

a° Sur le point que cette conspiration a eu lieu avec la participation du duc d'Orléans.

. Subsidiairement donner acte de ce qu'on a empêché de lire au jury la lettre de Simon Didier du 17 mai i841, laquelle lettre a été déclarée non coupable par un arrêt de la cour royale du 1 3 novembre 184 1 ;

Le procureur-général, M. Nadaud, avait conclu :

A ce qu'il plût à la cour iuterdire toute discussion tant en fait qu'en droit, ainsi que toute lecture de documents tendant à prouver la prétendue complicité du duc d'Orléans dans la conspiration Didier, attendu qu'il s'agissait d'offense à la personne du roi, personne qui, d'après la charte constitutionnelle et les lois du royaume, est inviolable et sacrée ; à ce qu'il fût déclaré aussi que le défenseur ne serait pas admis à plaider même en droit, qu'en alléguant des faits antérieurs à l'avènement de S. M. au trône , le prévenu n'a pas commis une offense au roi.

Voici l'arrêt rendu sur ce grave incident :

Vu l'article ia de a la charte portant que la personne du roi est inviolable et sacrée,

Vu l'article 9 de la loi du 1 7 mai 1819,

Attendu que ces dispositions ont pour objet non seulement de mettre le roi au-dessus de. toute responsabilité quant aux actes du gouvernement, mais encore de protéger, dans l'intérêt du pays, l'institution royale contre toute imputation qui, en attaquant même la vie privée, pourrait blesser la dignité de la personne du roi, affaiblir le respect dont elle doit être entourée, et compromettre aiusi l'un des fonderaents^de notre état politique ;

Attendu que l'admissibilité d'une preuve tendant à établir la vérité des im-

A sept heures du soir, la Gazette du Daupkinè était condamnée à six mois de prison et 500 fr. d'amende. — C'était le minimum de la peine, pour un procès qui avait soulevé tant de

putations faites à la personne du roi, supposerait un doute et amènerait des discussions contraire à la dignité royale ; que, d'ailleurs, nul tribunal ne serait compétent pour prononcer sur des faits dans lesquels l'honneur de la royauté serait intéressé; que les imputations faites à la personne du roi ont été rangées par la loi de 1819 dans une classe à part, sous la dénomination particulière d'offense dans le but clairement exprimé par la législature , d'empêcher que la faculté de prouver, accordée à l'égard des fonctionnai res publics, ne soit étendue aux imputations dont la persounedu roi serait l'objet, imputations que la lot répute fausses par cela seul qu'elles sout offensantes ;

Attendu qu'il importe peu que ces imputations aient rapport à des faits qui seraient antérieurs à l'avènement au trône; que la distinction faite par la défense entre la vie du roi et la vie du duc d'Orléans, est inadmissible, parce que les actions du duc d'Orléans et celles du roi appartiennent à la même personne, et que les imputations faites au prince, en supposant une intention blessante, offensent nécessairement le roi et rentrent par là même dans la disposition de l'article 9 de la loi précitée ;

Attendu que cette distinction est dès lors évidemment contraire à l'esprit comme au texte de l'article 1 a de la charte constitutionnelle, et que l'article 3u du Code d'instruction criminelle ne permet pas qu'elle soit plaidée.

Attendu que les articles soumis au jury ne sont point incriminés à raison de ce qu'il y serait dit que Didier a conspiré pour élever au trône le duc d'Orléans, mais parce qu'il serait énoncé que le duc d'Orléans aurait connu la conspiration et y aurait pris part ; que dès lors il est sans utilité pour la défense, d'établir que le complot dont il s'agit, avait, à l'insçu de ce prince, le but qu'elle lui suppose ; que, d'un autre côté, cette preuve doit être interdite, parce qu'elle serait un moyen de parvenir à une autre preuve qui est contraire aux principes cidessus établis;

Attendu que la lettre de Simon Didier appartient à la cause, puisqu'elle a été poursuivie sous la même inculpation que les articles incriminés et qu'un arrêt Ta déclaré non coupable.

Par ces motifs,

La cour dit n'y avoir lieu de maintenir la parole au conseil du prévenu, tant pour établir une distinction entre le roi el le duc d'Orléans, sous le rapport de

questions ténébreuses, et fait planer sur certains personnages de si graves accusations.

Rendu le lundi soir, Parrél de la Cour d'assises de l'Isère fut connu le lendemain à Paris et enregistré le jour même dans le Moniteur parisien. Ainsi se termina un procès qui avait remué et alimenté pendant six mois toute la presse de France, et dont le pouvoir n'avait tellement entravé le cours et exagéré les incidents que pour donner à la curiosité publique le temps de s'émousser et de s'éteindre.

Morte à Grenoble, l'a d'aire Didier revivait à Paris plus puissante que jamais, par la promesse que M. Crélineau- Joly avait faite de la très prochaine publication d'une histoire complète de la conspiration de 1816, histoire rédigée d'après des documents inédits et authentiques, au nombre desquels devaient figurer quatre vingt-trois lettres autographes, adressées par M. Decazes à un agent provocateur du Dauphiné.

C'est en ces termes que, dans son numéro du 2 octobre 1841 , la Bibliographie de la France, journal général de V imprimerie et de la librairie, annonçait l'apparition, au 15 novembre, du livre de M. Crétineau-Joly, livre dont toute la presse se préoccupait si vivement, que certaines feuilles comptaient chaque malin les jours qui devaient les rapprocher du moment fixé pour cette publication.

Le 21 décembre, M. Crétineau-Joly écrivait au général Donnadieu :

Depuis huit à dix jours, je ne puis guères travailler, ayant, en dehors, des affaires d'intérêt qui prennent ma journée; les voilà tcrmi-

l'inviolabilité, que pour discuter ou prouver les deux points indiqués dans les conclusions ;

Autorise la lecture de la lettre de Simon Didier.

nées ou à peu près. Je vais me mettra au travail, déjà il est commencé. l/infroduction est faite, il n'y a plus que les faits et les lettres a encadrer ; j'espère que cela ne sera pas long, et que vous pourrez bientôt demander compte à Decazes et au gouvernement de votre vie tourmentée.

Les jours cependant s'écoulaient, et le livre annoncé ne paraissait point chez l'éditeur, Colomb de Balines, qui, depuis trois mois, demandait toutes les semaines le manuscrit à M. Crétineau-Joly, sans pouvoir jamais l'obtenir. Pendant ce temps-là, le général Donnadieu écrivait lettres sur lettres au futur historien de la conspiration de Grenoble, lui dépêchait chaque jour un exprès pour l'engager à presser son travail et à terminer enfin l'encadrement des fameuses lettrés. — Après avoir promis monts et merveilles, M. Crétineau- Joly finit par adresser au général Donnadieu la lettre suivante, dont la tournure équivoque et embarrassée contraste mal avec le Ion d'assurance de la première :

26 janvier 1842.

Je vais me mettre à écrira l'histoire en question et à récrire en toute vérité, sans masque comme sans ombre. Mais comme il est impossible, pour le moment de trouver un imprimeur, comme, d'un autre côté, je ne vois pas de nécessité à se jeter dans le gouffre béant de la Cour des Pairs ou du jury, nous attendrons, pour la publication, des jours meilleurs, c'est-à-dire la chute du ministère ou un temps d'arrêt dans la réaction. J'ai consulté un grand nombre d'écrivains; tous sont d'avis qu'il serait impolitique de lancer un pareil brandon dans ce moment; on le saisirait avant sa publication, et on l'étouffé rai t avec vos plaintes et votre justification qui est faite déjà dans les précédentes discussions. Il faut donc me donner le temps de me mettre en selle, d'écrire l'histoire, ce qui ne sera pas long, puis nous attendrons notre belle

Celle lettre fui une bien cruelle déception pour le général. Les tergiversations el les allermoiemenls de M. Crélineau s'expliquèrent dès-lors à ses yeux ; il comprit, ou plutôt il rejeta loin de lui la pensée qu'une pareille conduite faisait naître dans son esprit.

Celui qui avail un instant cru tenir entre ses mains le rêve de toute sa vie , une accusatioit solennelle contre M. Decazes, voyait échapper celte occasion de démasquer , une fois pour toutes, le favori de Louis XVI II et du duc d'Orléans. Aussi ne se contenait-il pas de colère el de désespoir; il allait de chez M. Colomb de Batines chez M. Berryer ; il écrivait à M. Crélineau, et exhalait de tous les côtés ses plaintes et sa douleur.

Un jour, il y eut une réunion provoquée par le général Donnadieu et à laquelle assistait M. Crétineau-Joly avec plusieurs notabilités royalistes : lu, M. Crélineau fut vivement pressé d'exécuter enfin la promesse qu'il avait faite depuis cinq mois; il répondit ce qu'il répondait toujours en pareil cas : c'est que le moment était très mal choisi pour une publication de ce genre; qu'il fallait attendre une heure, des circonstances plus favorables, et qu'enfin il était le seul maître de l'opportunité de la publication qu'il avait annoncée.

— Si vous craignez les lois de septembre, si vous craignez les poursuites du parquet, les amendes et la prison, s'écria le général Donnadieu, je signerai moi-même le livre : le livre paraîtra à Genève, à Bruxelles, à Londres* où vous voudrez ; s'il y a des dangers à courir, je les courrai ; s'il y a des profils et de la gloire à recueillir, profits et gloire seront pour vous : que demandez-vous de plus?

M. Crétineau-Joly refusa nettement la proposition du général Donnadieu.

— Eh! bien, nous nous rendons à vos raisons, donl en dé-

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finilive vous êtes, comme vous le dites, le seul juge, reprit une des personnes présentes à la réunion ; mais, montrez au moins à l'un de nous une seule des quatre-vingt-trois lettres du duc Decazes.

M. Crélineau-Joly n'ayant point voulu accepter celte nouvelle proposition, on se sépara, et le résultat de cette conférence fut, pour tous, que M. Crétineau n'avait plus en son pouvoir les lettres de M. Decazes, si toutefois il en avait jamais été possesseur.

Peu de temps après cet événement, un avocat de Grenoble, M. C. de V**, se rendit h Paris. Il lui fut demandé, par une des personnes composant la réunion dont nous venons de parler, quelques détails sur le séjour de M. Crélineau-Joly à Grenoble, sur la manière dont il avait eu connaissance des lettres du duc Decazes, et sur les personnes qui pouvaient avoir fait celle communication au rédacteur de la Gazette du Dauphinè.

A l'issue de celle conversation, M. de V e * se rendit chez M. Crélineau-Joly. Là, nouvelles et pressantes sollicitations de M. de V**, nouvelles protestations de M. Crélineau-Joly : il est réellement possesseur desqualre-vingl-trois lettres, elles lui viennent de M. de P** ; il les publiera à son heure, quand il croira le moment opportun ; ce moment n'ira pas plus loin que les élections prochaines (on était alors au mois d'avril).— En résumé, promesse solennelle de M. Crétineau de publier l'histoire de 1816 et les quatre-vingt-trois lettres de M. Decazes , lesquelles seront même autographiées, avec le timbre de la poste, la couleur du papier, etc., etc.

Il était impossible d'être plus positif, plus précis. M. de V** rendit compte de son entrevue et de la promesse que lui avait faite M. Crétineau de publier, à la veille des élections alors prochaines, et l'histoire de la conspiration de 1816 et la correspondance du duc Decazes.

Un rayon d'espoir descendit dans lame du général Donnadieu; mais le 1 er , le 2 juillet arriva; les élections se consommèrent, et le nom de M. Crétineau-Joly, pas plus que celui de M. Decazes, pas plus que celui de Paul Didier, ne vint surgir n l'horizon de la publicité.

Il ne pouvait plus exister l'ombre d'un doute sur les dispositions d'esprit de M. Crétineau-Joly. — II élait évident que Tailleur de la Vendée militaire n'écrirait jamais l'histoire de la conspiration de Grenoble.

A Paris, les choses politiques, même les plus graves, passent bien vile. Dans cette vie si active, si dévorante, où tant d'idées, d'opinions, d'événements, se croisent, se choquent, s'annihilent les uns par les autres, l'indifférence succède rapidement aux préoccupations de l'actualité, et l'oubli plus rapidement encore à l'indifférence. M. Grétineau-Joly, qui connaît mieux que personne les hommes et les choses de Paris, avait bien certainement calculé que le temps viendrail passer l'éponge sur sos affirmations si précises, et ne laisser de toute cette affaire qu'un vague souvenir d'indifférence, de scepticisme el de présomptions douteuses.

Malheureusement M. Grétineau-Joly avait compté sans la persistance et l'esprit irrité du général Donnadieu. Gara peine les élections étaient-elles terminées, que le général mettait la main à un Mémoire, dans lequel il retraçait toutes les phases qu'avait subies l'affaire qui l'occupait , depuis le jour où M. Crétineau-Joly, arrivant de Grenoble, avait annoncé la publication du livre de 1816 et les quatre-vingt-trois lettres du duc Decazes. Ge Mémoire se terminait par une consultalion de MM 68 . Jules Favre, Berryer et Marie, sur le droit que pouvait avoir le général Donnadieu â réclamer jusque devant les tribunaux l'exécution des promesses de M. Grétineau- Joly.

législation, que Ton applique si rudement aux gérants el même aux imprimeurs, donnait matière a de sérieuses réflexions. L'heure des luttes à main armée est passée. La presse fit son devoir. Elle protesta avec dignité et elle attendit. Elle a assez de force et de vie pour attendre.

Je crus devoir faire comme elle. Le général Donnadieu ne cessait, par ses visites ou par ées lettres, de me dire que le moment était plus opportun que jamais. Ma liberté, ma modique fortune, tout cela pouvait être inutilement compromis au seul titre de l'ouvrage. Les libraires et les imprimeurs reculaient d'effroi, et le général Donnadieu en a lui-même acquis la preuve, puisqu'il s'est cru obligé, à cette même époque, d'écrire aux journaux qu'il ne trouvait pas d'imprimeur pour publier quelques idées politiques même en dehors de l'affaire de Greuoble. Il y avait force majeure. Je pensais que, dans l'intérêt de tous, il était prudent de ne plus songer à cette histoire, qui inévitablement aura son heure , et avec regret, mais aussi avec une ferme conviction, j'écrivis à M. Donnadieu les motifs qui m'empêchaient de me rendre à ses désirs. Le général est impatient. Il a la vocation du martyre, peut-être de vieilles inimitiés à satisfaire; il me pressa, me pria. Je restai sourd à ses sollicitations. Pour lui complaire au moins en quelque chose, je consentis à le suivre tantôt ici, tantôt là, partout enfin où il espérait rencontrer un appui, et, par des obsessions de tout genre, triompher de mon impassibilité.

Ce fut alors que le général eut la pensée de me convaincre par des arguments plus solides que tous ceux dont, avec un mot, j'avais rompu le charme. Un jour, et je m'étonne que le fait ne soit pas relaté par ses avocats, un jour, en présence du général Auguste de Larochejacquelin, de M. Révélière, ancien député de Nantes, et de M. Laurenlie, directeurdela Quotidienne y M. Donnadieu crut avoir partie gagnée. Pour publier l'histoire de la conspiration telle que je la comprends, ou tout au moins pour lui livrer les pièces qui m'avaient été confiées, il m'offrit 60 ,000 francs argent comptant, 60, 000 francs qu'un ancien député de Paris devait me remettre en échange de mon manuscrit ou des documents. A cette proposition inattendue et que l'on faisait briller à mes yeux comme une sécurité pour mon avenir et

pour celui de mes enfants, je répondis : « Il n'entrera jamais dans mes principes de me vendre au gouvernement, mais comme je dois rester indépendant de lui ainsi que de tous les autres, je veux aussi ne jamais frapper sur mon parti de contribution ordinaire ou extraordinaire.

Depuis ce temps, je n'ai pas changé de manière de voir, toujours bien décidé à n'écrire l'histoire de la conspiration qu'à mon heure et à ne jamais me dessaisir des papiers sur lesquels je n'ai accordé ni n'accorderai aucun droit. Je dis avec Pomponius (de diversis regulisjuris): Id quod nostrum est, sine facto nostro ad alium transferri non pot est.

Mon refus était absolu sans doute, mats il me semble que je ne le motivais pas sur des raisons sans valeur, ainsi que le prétend le Mémoire. Pour ne pas publier, j'argue de l'état actuel de la jurisprudence, de la position qui est faite aux écrivains, position que les avocats ne partagent pas, qu'ils se gardent bien de vouloir partager. J'argue des terribles peines corporelles et pécuniaires qui nous frappent. Si cela touche fort peu M. Donnadieu et ses conseils, j'argue de ma volonté inébranlable qui ne cédera jamais à l'intimidation organisée contre moi. Je n'ai rien promis au général Donnadieu, rien à qui que ce soit au monde. La preuve la plus palpable ressort des arguties et des embarras du factum et de la triple consultation. Si un traité m'engageait avec un tiers, je le romprais à l'instant même, sauf à faire arbitrer par les tribunaux les dommages-intérêts que mon refus mettrait celui avec qui j'aurais contracté en droit d'exiger. La loi est pour moi, car nemo cogitur ad actum ; et, en face de toutes ces misérables persécutions, la raison publique se rangerait encore de mon côté. Si M. le général Donnadieu a un traité ou un quasi-contrat, mot nouveau dans la jurisprudence et introduit pour le besoin de la cause, que M. Donnadieu se présente.

Les partis aujourd'hui n'ont pas assez de reconnaissance et d'énergie pour qu'on se dévoue en Curtius littéraires. Ils enterrent leurs morts au plus vite, puis ils les oublient. Pour plaire à trois avocats, je ne suis pas encore disposé à courir celte chance. .Je sais parfaitement qu'il est grave de tromper la foi, selon la parole d'Ul-

pien ; mais je sais aussi qu'il vient des jours où la temporisation est un devoir. Je vois qu'il ne faut jamais, sans de puissants motifs, s'exposer à un péril certain ; et, dans l'intérêt de la vérité, dans celui même de la liberté delà presse, pour mon propre honneur, je refuse d'obtempérer. Si M. le général Donnadieu, mal conseillé ou ma! inspiré, veut plaidera toute force, eh! bien, qu'il plaide seul. S'il désire entrer dans l'arène judiciaire avec trois Consultations qui ne peuvent pas même s'étayer d'un pauvre petit texte de loi, la chose pourtant la plus facile à un avocat, qu'il combatte dans le vide !

Ici, Monsieur, pourrait s'arrêter ma réponse ; je dois la pousser un peu plus loin, et, après avoir donné toutes les explications nécessaires, il faut que j'aborde la question sous-entendue, celle que le Mémoire et les Consultations se gardent bien d'indiquer.

Les écrivains politiques vivent plus que jamais dans une maison de verre. Quel que soit le mystère dont ils cherchent à s'entourer, lorsqu'ils veulent transiger avec leur consience, ce mystère est dévoilé avant même que la transaction ne soit accomplie. On épie nos démarches ; on commente nos actes ; on dénature nos paroles ; on prend en mauvaise part notre silence, et il faut que sans cesse nous puissions rendre compte de notre vie. Pour ma part, je n'ai jamais été effrayé, do cette inquisition. Dans les circonstances actuelles, je m'y soumets avec un véritable bonheur.

M. Donnadieu m'avait offert soixante mille francs. Pour donner un corps à la calomnie, il a bien fallu montrer le gouvernement plus généreux que ceux qui fournissaient de l'argent au général. La somme de quatre-vingt mille francs m'a donc été adjugée par la calomnie.. Dès le mois de mars dernier commençait contre moi celte tactique d'escarmouches souterraines. Alors on m'improvisait inspecteur général de je ne sais trop quoi. Le mensonge était palpable. On s'est ravisé. A présent on me déclare inféodé au pouvoir par bail authentique ou par contrat secret. Je me suis vendu, n'est-il pas vrai ? ou tout au moins j'ai livré les papiers que je reçus en dépôt.

« Dans ces deux hypothèses, il faut avouer que j'ai pris une singulière roule pour arriver à la honte. Mon premier mouvement est de déclarer que je possède des pièces de ia plus haute importance.

Les journaux s'emparent de cette nouvelle. Leurs articles éveillent |a curiosité publique. Je deviens l'arcboutant de plus d'une vengeance et d'une grande satisfaction morale. Quand tout ce bruit est fait, moi qui devais si bien m'y attendre, je vais livrer les documents en échange d'une somme d'argent. Cela est inconcevable, sans doute ; car ce n'est pas ainsi qu'agit un homme qui n'a pas tout à fait perdu la tête. Il frappe sans bruit à la porte de ceux que ses révélations doivent compromettre. 11 leur dit et leur fait dire la position dans laquelle il va les placer. On transige mystérieusement avec lui: on anéantit les pièces ; on chasse ignominieusement le Deutz littéraire ; puis oo en fait, selon l'occasion, un agent de police occulte, ou un coupe-jarrets pamphlétaire.

Maintenant examinons ma vie. Depuis cette annonce, qu'y a-til de changé dans mon existence ? Quels sont les ouvrages sortis de ma plume ? j'ai terminé YHistoire de la Vendée militaire au mois de mai 1841. A la fin de juillet 1842, j'ai publié l'Biêtoiredes Traités de 1815. Dans ces deux livres, j'ai démasqué la cauteleuse polique, les sentiments anti-nationaux des hommes qui m'auraient acheté. Je les ai mis sur la sellette en divulguant leurs actes et leurs correspondances, et ces hommes qui savent si bien se venger du dédain qu'ils inspirent, m'auraient accordé à moi, leur vendu, un droit qu'ils font expédiera tout le monde. Cela est impossible, monsieur, ou il faut avouer que j'ai gardé par devers moi un secret bien irrésistible.

« Le ridicule procès que l'on m'intente ne pourra que servir à me corroborer dans cette résistance naturelle à tout homme qui a foi en sa probité. On a voulu me perdre dans l'opinion publique. Les calomniateurs, — et je les connais et je pourrais les nommer ici, si ce n'était pas sortir des bornes qui me sont assignées, — les calomniateurs en seront pour leurs frais d'imagination ; mais je les retrouverai bientôt sur un autre terrain de publicité. Quant à M. Dorinadieu et à ses conseils, s'ils ont cru m'amencr par la contrainte morale à faire un acte que je ne veux pas faire aujourd'hui, ils se sont étrangement abusés. Le Mémoire et les Consultations se sont produits en dehors de moi. Je n'ai connu tout cela que par les journaux. Le

général et ses avocats ont agi comme ils l'entendaient. Je ferai do même, laissant les bruits absurdes tomber devant la réalité, et ne modiûant en rien mes résolutions première*. J'ai dit que l'histoire de la Conspiration de Grenoble paraîtrait. Au jour que j'aurai choisi, et non pas à celui que Ton m'indiquera par contrainte, je tiendrai ma parole.

Quelques jours après la publication de cette lettre, le général Donnadieu était & la barre du tribunal avec son avocat, M e Jules Favre ; le banc de la partie adverse était vide : M. Crétineau-Joly faisait défaut ; personne ne se présenta pour lui.

Voici en quels termes les journaux du lendemain (17 décembre) rendirent compte de cette audience :

A l'appel de la cause, M« Jules Favre, assisté de M. le général Donnadieu, se lève pour conclure, et M. le président i'arréto pour lui dire :

M« Favre, le tribunal désire que vous ne vous expliquiez que sur l'obligation qui aurait été prise par M. Crétineau Joly , en d'autres termes, sur la recevabilité de l'action de votre client.

M® Favre. — Je comprends le vœu que le tribunal m'exprime. Je me renfermerai dans ias limites d'une discussion non contradictoire; il est cependant nécessaire que j'établisse l'intérêt de M. le général Donnadieu.

M. le président. — Cela est inutile. Cet intérêt est suffisamment établi aux yeux du tribunal, qui a lu votre mémoire.

M e Favre. — Cet intérêt étant admis, et l'on ne pouvait le contester, je me borne à de courtes observations ; en les présentant, je ne chercherai point à dissimuler l'embarras où me jette l'absence de l'adversaire du général. Cette absence est à la fois une adroite tactique et une confession d'impuissance. M. Crétineau savait bien que, placé en face de nous, il n'aurait rien d'honorable à nous répondre pour se disculper. Il a fui ce débat, et, comme les Parthes, il nous a lancé un trait en se dérobant. Ce trait que nous sommes heureux de

relever et de retourner contre lui, c'est une longue lettre adressée par voie d'huissier à deux journaux politiques. M. Crétiueau a senti d'une part l'impossibilité de subir notre interpellation publique, de l'autre la nécessité de se justifier. N'osant le faire en face de nous, ii Ta essayé par une voie détournée. Nous allons voir qu'il s'est condamné lui-même.

Et d'abord est-il vrai que son absence n'ait d'autre cause que le caractère ridicule du procès qui lui est intenté? Personne ne le croira. Si l'attaque était ridicule, M. Crétineau ne se serait point refusé le plaisir de nous le dire à cette barre. Mais cette preuve ne me suffit pas ; j'ai à cœur de vous indiquer, puisqu'il ne m'est permis de rien développer, que l'action du général est sérieuse et légitime, qu'elle émane d'un noble cœur blessé dans ce qu'il a de plus cher, et demandant une réparation que tout homme d'honneur solliciterait, à sa place.

Après avoir fait l'historique des causes qui ont amené ce procès, et cherché i démontrer que l'obligation de M. Crétineau résultait à la fois de sa correspondance et de son silence, M« Favre termine ainsi :

Je sais que, privée de contradiction, l'action du général est très faible. Elle aurait puisé ses éléments de force dans les réponses de M. Crétineau, qui en face de nous n'aurait pas pu dire : Non, je n'ai pas les lettres , et qui , après cet aveu , n'aurait pu sortir de cette enceinte sans les déposer sur votre barre. Mais , dans la situation qu'il lui a faite, le général Donnadieu devait-)) s'arrêter devant l'obstacle légal qu'on lui oppose? Son intérêt d'honneur est évident pour tous ceux qui m'entendent ; il est évident aussi que son adversaire a pris vis à vis de lui un engagement d'honneur auquel il manque. Maintenant que lui importe l'issue matérielle de ce procès? M. Crétineau disparaît pour n'y laisser place qu'à l'homme auquel le général dira désormais :

Nous avons servi ensemble , vous dans les conseils du roi , moi dans l'armée du pays. Une insurrection a éclaté. Je l'ai comprimée. J'ai élevé la voix en faveur des victimes, vous m'avez répondu par des ordres de supplice.

Plus tard, sous votre ministère J'ai été poursuivi, disgracié, rayé du tableau de l'armée, diffamé par vous, qui m'avez représenté comme un ambitieux sans portée, tirant partie de la guerre civile. Puis un jour on a annoncé des documents autographes émanés de de vous, établissant votre trahison et vos calomnies. Vous vous êtes tu, et moi j'ai traduit votre accusateur devant la justice de mon pays; il a fui, et vous vous êtes tu encore. La vérité est donc avouée par vous sur ces lugubres événements de Grenoble, et l'on sait quel est le vrai coupable.

Messieurs, pour tenir un tel langage avec autorité, il faliait subir l'épreuve de votre justice. Loin de s'en repentir, le général Donnadieu croit avoir rempli un grand devoir, et préparé l'instruction d'un procès plus solennel et plus grave que celui qui s'agite dans cette enceinte.

Le tribunal, après une courte délibération, a déclaré M. le général Donnadieu non recevable dans sa demande, attendu que s'il est établi que M. Crétineau-Joly a manifesté l'intention de publier les documents dont il s'agit , il n'a cependant pris aucune obligation qui puisse devenir la base d'une action en justice.

Chacun s'attendait h ce résultat, le général Donnadieu tout le premier ; mais dans les circonstances où il se trouvait, c'était jouer à qui perd gagne.

En voyant son adversaire absent, M e Jules Favre avait soutenu que le procès fait par le général Donnadieu existait moins entre ce dernier et M. Crétineau, qu'entre le général et M. Decazes : M. Decazes avait été accusé d'avoir entretenu une longue trahison avec un agent provocateur , et M. Decazes, ainsi dénoncé h la face du monde , avait gardé le silence.— Les journaux s'emparèrent de cette idée et pressèrent vivement M. Decazes de s'expliquer enfin, lorsque la Patrie annonça que le grand référendaire de la Chambre des Pairs se disposait à intenter un procès en calomnie <i M. Crétineau-

Joly. Vraie ou fausse, la nouvelle fut répélée; mais, le lendemain, on put lire les lignes suivantes dans la Législature , journal fondé et patronné par plusieurs membres de la Chambre des Pairs (numéro du lundi 19 décembre 1842).

M. Crétineau-Joly s'est présenté aujourd'hui dans nos bureaui pour nous faire connaître qu'il est complètement étranger (1) à l'insertion faite le 2 octobre 1841 dans ie Journal de la Librairie, relativement à la publication d'un ouvrage intitulé Histoire de la Conspiration Didier. M. Crétineau-Joly nous a déclaré en outre que jamais il n'a dit qu'il eût entre les mains quatre-vingt-trois lettres de M. le duc Decazes; il se réfèreau reste à la lettre qu'il a adressée au Journal du Commerce le 4 septembre 1842, insérée dans le numéro du 6, et dans laquelle on remarque le passage suivant :

A mon retour de Grenoble j'ai déclaré, etc., etc. (2).

A la vue d'une déclaration pareille, dans le journal delà Chambre des Pairs, la presse royaliste tout entière courba la tête et garda le silence; les feuilles démocratiques et ministérielles, sauf quelques rares exceptions, s'associèrent à ce sentiment de honte et de douleur. Ainsi se termina l'affaire des quatre-vingt-trois lettres de M. Decazes : si cedénoùmentesl bien accusateur pour M. Crétineau-Joly, il s* en faut de beaucoup qu'il puisse justifier jamais l'ami intime de la cour du roi Louis-Philippe (3).

(i) Les mots en italique sont soulignés dans la Législature.

(a) C'est la lettre que nous avons citée plus haut.

(3) En perdant le procès qu'il avait intenté à M. Crétineau-Joly, le général Donnadieu annonça qu'il poursuivrait le duc Decazes jusque devant la Chambre des Pairs, jusque dans les salons des Tuileries. Le 8 mars 1 843, la Gazette du Dauphiné, publiait une lettre du général, datée de Courbevoie a S février. Cette lettre avait été distribuée au palais Bourbon et à la Chambre des Pairs où elle devait être l'objet d'interpellations directes. Après avoir rap-

il nous reste à faire connaître la cause des affirmations et des promesses qui devaient aboutir à la déclaration du 19 décembre. En 1840, mourut prés de Grenoble, un homme qui avait joué un rôle assez actif dans les premières années de la Restauration : c'était M. deP*\ Un grand nombre de notes, de lettres et pièces diverses, pour la plupart relatives à la catastrophe de 1816, furent trouvées dans son bureau et réunies en liasses par les inventorieurs, officiers ministériels , dont deux surtout étaient tout dévoués au gouvernement; ces liasses, on les jeta au feu comme papiers politiques.

Quelques-uns de ces papiers ont-ils été sauvés de la destruction? a-t-il été possible à M. Grétineau de les recueillir plus tard? Ou bien, ayant eu connaissance de la trouvaille et de la destruction de ces précieux documents, l'ancien rédacteur de la Gazette du Dauphinè a-l-il agi comme s'ils n'avaient pas été tous anéantis?

pelé quelques-unes des circonstances de l'affaire Didier, la cause et les incidents du procès Crétineau, le général Donna dieu s f adressant au duc Decazes, terminait en lui disant :

« Si vous êtes innocent, confondez les imposteurs ; si vous êtes coupable, « soyez publiquement et à jamais flétri ; et que le jugement de l'opinion « ratifié par vous, serve enfin de tardive et complète réhabilitation à ma vie « si tourmentée.

« Voilà ce que je devais faire et je l'ai fait. Un homme de lettres a an- « nonce, vous ai -je dit, Monsieur, qu'il avait entre les mains des pièces qui <c compromettaient au plus haut degré votre honneur, et qui justifiait le mien. « Je les lui ai demandées, et je n'ai pu les obtenir. Je me suis adressé à la juste tice; vous connaissez l'issue de ce débat. Et pendant que je plaidais, vous, « Monsieur le Duc, vous n'avez point usé du droit d'intervention qui vous ap- « partenait; on vous accusait et vous gardez le silence, vous laissez mettre « votre honneur au pilori, et l'éclatante publicité donnée à mon ajournement « ne vous a pas même arraché un mot d'explication ou de blâme.

« Qu'en induire ? Sinon que les documents émanés de vous et prouvant u votre complicité dans la tragique conjuration de 1816 existent ou ont existé;

C'est daos Tune ou l'autre de ces deux hypothèses que M. Crétineau-Joly se trouve encore en ce moment placé.

« car autrement comment ne désavouez-vous pas les pièces que Ton prétend « posséder, et que Ton menace de publier.

« Acceptez donc l'une ou l'autre de ces positions;

« Effacez par un désaveu net et explicite l'audacieux défi qu'on vous a « jeté, ou consentez à recevoir de l'histoire la qualification qui vous ap- « partient. »

Les interpellations annoncées n'eurent point lieu, et M. Decazes garda le silence.

Au moment où nous terminons cet ouvrage (a8 avril), les journaux nous apprennent que M. Sappey, député de l'Isère, le même qui déposa, en 1820, la pétition de M. Joseph Rey contre le général Donnadieu, a, dans la séance du a 3 avril, remis sur les bureaux de la Chambre des Députés une pétition du général Donnadieu relative aux affaires de 18x6. Nous ignorons quels sont les termes de cette pétition ; il est facile toutefois d'en deviner le but. Le général demande probablement à la Chambre des Députés ce qu'il voulait, il y a un an, obtenir à la Chambre des Pairs : une explication de M. Decazes. Il ne l'obtiendra pas.

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