M. F. GROS
Nous avons cilé, dans le cours de cette histoire, un passage de la brochure que M. F. Gros, ancien avocat à la Cour royale de Paris, publia le 15 septembre 1841, sous forme de lettre adressée au rédacteur de la Gazette du Davphiné. M. Gros a fait en quelques pages le lécit des intrigues qui, nées de la même pensée, comme nous le dirons tout à l'heure, dirigées par la môme main, commencèrent à Paul Didier pour ne finir qu'en 1830, cette suite d'hostilités, ouvertes ou secrètes, par lesquelles la Restauration devait un jour être renversée. On retrouve dans ce panorama les mêmes personnages occupés à la même œuvre : Ce sont toujours Lafayette. Dupont (de l'Eure), Voyer-d'Argenson, Mérilhou, Cousin, Bérenger (de la Drô-
me), Baude, de Corcelles, Labbey de Poropières , Lamelh, Barthe , de Schonen, c'est-à-dire lous les hommes qui odI été parrains du gouvernement créé en 1830 par deux cent vingt-un membres d'une Chambre dissoute. Les déclarations de M. Gros, déclarations d'un homme qui a été acteur et témoin dans les choses qu'il raconte, sont très précises et ne peuvent laisser que fort peu de doute et d'incertitude sur la nature et le but des intrigues des quinze années, principalement sur le complot de 1816.
M. B. ST-KDME.
Au mois d'août 1841, au moment où le tribunal de Grenoble retentissait des éloquentes paroles de M e Jules Favre défendant la mémoire de Paul Didier, un homme habile à tirer parti des occasions favorables, à profiter des incidents imprévus de la publicité, l'un des auteurs de la Biographie des hommes du jour, M. B.St-Edme, s'empressait d'annoncer la très prochaine apparition de l'histoire de Didier et de la conspiration de 1816.
D'après M. St-Edme, cette histoire devait renfermer, avec des explications, des notes et des notices sur les hommes qui ont figuré dans le grand drame de 1816, le compte-rendu des procès faits à la Gazette du Dauphinè, à M. Simon Didier et
au journal de la préfecture de Grenoble ; une biographie de Paul Didier, écrite sur des documents nouveaux, authentiques et inédits, aurait été la première page de cette publication.
Nous laissons de côté mille autres promesses de ce prospectus, dans lequel on remarquait ces mots :
- Historien de détermination et d'honneur rigoureux , uous dirons tout ce que nous savons, tout ce qui nous parviendra d'ignoré jusqu'à ce moment, sans crainte et sans réserve ; car , nous aurons constamment devant les yeux celle devise de notre livre : A chacun ses œuvre». »
La première livraison de l'Histoire de Paul Didier et de la conspiration de 1816 parut en septembre ou octobre 1841. Quelques notes sur la vie de Didier, sur ses ouvrages, sur la nuit du 4 mai ; la liste des pensions accordées après 1830 aux complices de Didier, à leurs veuves ou h leurs enfants; des notes de Simon Didier, la lettre de Barginet au général Donnadieu, une lettre du môme à M. Sl-Edme, voilà quel était. le bagage historique de cette première livraison.
Tout cela est rangé sans ordre, sans logique, sans liaison; il n'y a pas un fait nouveau, pas une révélation importante, rien : le récit de l'attaque de Grenoble ne dépasse peut-être pas soixante lignes.
Voici, d'après M. St-Edme, quel fut ce triste épisode :
« (/insurrection de Grenoble eut lieu dans la nuit du 4 au 5 mai. J. P. Didier se cacha pendant trois jours dans les environs de la ville pour favoriser la fuite de ses partisans, et se sauva ensuite en Piémont. — Vendu, il fut arrêté par la gendarmerie sarde, conduit à Turin, puis ramené à Grenoble. — Jugé et condamné, il fut exécuté le 11 juillet.
« (En noté) C'est par la Patto-d'Oie , entre onze heures et minuit, par une nuit très obscure, que l'attaque de J.~P. Didier a eu lieu. — La Patte-d'Oio est un rond-point hors les glacis qui réunit la porte de Beauneà la porte Très-Cloîires, et conduit à Ebens et Vizille.
« — C'est à ce rond-point que les premiers coups de fusil ont été tirés. — La légion de l'Isère, opposée à J.-P. Didier, ne voulait pas tirer : c'est le capitaine de grenadiers Friol qui, ayant pris le fusii d'un grenadier, a fait feu, menacé, enlevé la compagnie, mis la déroute parmi les partisans de J.-P. Didier qui était à la tête des siens. Les insurgés venaient de la Mure,laFrey, Vizille, vallée de la Romanche, Bourg-d'Oisans, et des lieux entre ces communes et Grenoble. — J. P. Didier était à cheval et en habit de général. En se sauvant, il a perdu son chapeau qu'on a retrouvé le lendemain au matin sur la route d'Ebens. — L'affaire était perdue, les conjurés se sont retirés chez eux, et Didier a fait sa retraite par Ebens, Herbeys, Theys, Allevard et Montmélian. C'est près de cette dernière ville qu'il avait une retraite assurée, où il n'aurait jamais été découvert, s'ii n'avait été trahi.
« Guillot, de la Mure, ancien professeur au lycée de Grenoble (frère de Guillot, ancien élève de l'Ecole polytechnique, qui commandait l'attaque sous les ordres de J. P. Didier), fut tué sur le pont, à la sortie de la porte de Beaune qu'il venait attaquer à la tête de l'avant-garde des insurgés. — Il fut tué par le capitaine Friol qui avait été son élève au lycée. — Cet officier est aujourd'hui colonel d'un régiment d'infanterie.
J.-P. Didier fut guillotiné sur la place Grenette. — On avait déployé un grand appareil de forces, parce qu'on craignait une tentative d'enlèvement. Le jour de l'exécution, on fit des efforts pour arracher à Didier des aveux qu'il refusa de faire; et, comme le procureur-général le tenait trop longtemps, il lui dit, mais sans impatien- « ce: Je n'ai rien à vous dire ; permettez -moi de déjeûner. •> — Son repas fait, il se leva : — «Je suis prêt, » dit-il. — On lui demanda s'il voulait une voiture, il répondit qu'il avait plus de force qu'il n'en fallait pour aller à pied de la maison de justice (place St-André)
à la place Grenette. — Didier montra un calme, un courage , un héroïsme qui firent une grande impression sur toute la population on pleurs.
Nous avons scrupuleusement respecté le style de cet écrit et jusqu'à l'orthographe des noms propres , pour montrer comment, de nos jours, certains homrçes se donnent la mission d'écrire l'histoire.
Le compte-rendu tronqué des audiences du 30 et du 21 août dans l'action civile intentée par Simon Didier au journal de la préfecture, la reproduction pâle et défigurée de la plaidoirie de M e Jules Favre, Forment le fonds de la seconde livraison de l'histoire de M. St-Edme. Celte livraison devait être la dernière; car, malgré les fastueuses promesses du prospectus, V Histoire de Paul Didier et de la conspiration de 1816, n'est pas arrivée à sa centième page in-18.
Pourquoi M. St-Edme a-t-il brusquement interrompu une publication si pompeusement annoncée, et faite d'ailleurs dans un moment tout à fait opportun ? Pourquoi M. St-Edme a-t-il ainsi manqué , sans raison , sans motif, aux engagements qu'il avait pris, aux promesses qu'il avait faites? Nous l'ignorons, et peut-être serions-nous disposé à expliquer celle interruption par les causes les plus simples, les plus naturelles, si nous n'étions forcé de reconnaître encore , dans cette affaire, le doigt de M. Decazes.
Le jour même où il s'aboucha avec Simon Didier pour hii demander les renseignements historiques qu'il desirait obtenir , M. St-Edme se mit en relation avec M. Decazes : nous avons entre les mains l'irrécusable preuve de ce fait.
Quelle a pu être, sur M. St-Edme, l'influence du grand-référendaire de la Chambre des Pairs ; quelle part a pu avoir M. Decazes dans l'interruption subite de l'histoire Didier? nous ne voulons pas le savoir ; aussi nous bornerons-nous à
rappeler à M. St-Edme l'anecdote suivante, racontée dans la notice sur M. Decazes, notice extraite de la Biographie des hommes du jour, œuvre commune à MM. St-Edme et Germain Sarrut.
Le conventionnel Courtois, obligé de quitter la France comme régicide, mais malade et infirme, voulut tenter par un sacrifice d'obtenir l'autorisation de rester chez lui, à Rambluzip, département de la Meuse. Il écrivit donc à son ami, M. Becquey, conseiller d'état, pour le prier d'offrir, en compensation de l'exception qu'il réclamait, le testament, des cheveux et des papiers de Marie-Antoinette, M. Becquey vit M. Decazes et lui confia la lettre de son ami.
Le ministre se rappela alors que Courtois avait été chargé de l'examen des papiers de Robespierre ; il pensa que Courtois avait bien pu enlever des cartons de ce républicain influent des pièces plus précieuses pour Louis XVIII que celles annoncées.
Il se hâta donc de donner des ordres secrets et pressants à M. de Maussion, préfet de la Meuse, pour une saisie immédiate de tous les papiers du régicide. En effet, les autorités escortées de vingt-cinq gendarmes, firent une descente à Rambluzin et saisirent quelques; objets précieux pour le moment. On ne s'était pas emparé de ce que desirait tant posséder M. Decazes ; il ordouna une seconde visite qui ne fut pas plus fructueuse. Mécontent de l'issue de cette affaire, il fit sortir Courtois de France. La honte d'une atteinte aussi monstrueuse à la liberté et à la propriété lui resta toute entière.
Nous sommes d'autant mieux fondés à affirmer que les pièces dont M. Decazes voulait s'emparer sont restées dans des mains sûres, que M. Courtois fils écrivit à l'un de nous le 28 septembre 1834 : « Non, M. Decazes n'a point été assez heureux pour déposer aux « pieds de son maître les papiers dont vous parlez; ils ont échappé à « toute recherche ; mais leur existence, qui lui avait été dénoncée, « lui fut encore confirmée par les pièces dont il s'empara chez mon « père. De là les persécutions exercées contre l'ex-conventionnel « pour recouvrer à tout prix ces précieux documents.
« Devant les tribunaux, quelques égards pour les noms propres « ont entravé le développement de cette affaire , et l'influence de « ma partie adverse s'est étendue jusqu'au compte rendu par les u journaux. Un mémoire va paraître incessamment. Quelque atroces «* que soient les faits qui vont être révélés, leur authenticité ne « pourra être récusée, car ils sont puisés dans la correspondance « même de M. Decazes, dans les dossiers de la police de 1816, qui, « sous l'administration de M. Casimir Perier , sont restés deux a jours entre mes mains. »
Comment se fait il que M. Courtois n'ait pas publié le mémoire qu'il promettait il y a sept mois? Nous ne lui le cèlerons pas; tout retard de sa part, aujourd'hui par le temps de corruption qui court, ferait tort à son caractère, comme homme, à ses sentiments, coffims fils.
Une fatalité bien étrange, en vérité, ne semble-t-elle pas s'attacher h tous les hommes qui menacent M. Decazes de leurs révélations. Voyez M. Courtois ! voyez M. Crétineau- Joly! voyez M. St-Edme! et tant d'autres dont les noms nous échappent.
Nous l'avons déjà dit et répété : ce qui, de près ou de loin, touche au nom de Paul Didier, ce qui ressemble à un compromis, à un pacte secret devant avoir pour résultat l'anéantissement prochain ou immédiat de révélations ou de souvenirs relatifs à la conspiration de 1816, tout cela trouve facilement le chemin du cabinet particulier et des entretiens mystérieux de M. Decazes.
La curieuse anecdote que voici, sera, si Ton veut, le premier membre d'une équation dont il sera facile de trouver Tinconnu.
En 1840, une personne, désirant connaître quel inlMU pouvait avoir M. Decazes dans l'affaire Didier, eut la singn-
lière idée d'adresser au grand-référendaire de la Chambre de$ Pairs, une lettre à peu près ainsi conçue :
Un de mes «amis s'occupe en ce moment d'une histoire de laconsr piration de Grenoble en 1816 : sans vous la nommer, vous devine* rez sans doute quelle est cette personne, et l'importance des documents qu'elle peut posséder, les journaux de Paris ayant beaucoup parlé l'hiver dernier et de la publication que je vous annonce, ei de l'écrivain qui doit la faire.
Ancien fonctionnaire, nommé par vous, sous la Restauration, maintenu par vous seul contre une disgrâce dont j'aurais été alors infaillible ment frappé, je dois à mon bienfaiteur de ne pas laisser échapper la seule occasion qui se soit jusqu'à présent présentée de reconnaître ses généreux services, en le mettant à même de pouvoir connaître d'avance les parties de l'ouvrage en question qui peuvent l'intéresser, ainsi que les pièces, déclarations, correspondances, qui sont, pu pourraient être entre les mains de M. ***,afin que vous puissiez prendre toutes vos mesures pour empêcher cette publication, si, comme j'ai lieu de le croire, elle doit vous être nuisible.
Mais vous concevez, Monsieur, que pour rien au monde, je ne voudrais qu'un pareil secret fût dévoilé : je veux rester inconnu, même à vous. Ayez donc , si cela vous convient, l'obligeance de m'indiquer les moyens de correspondre avec vous d'uue manière sûre, à l'abri de tous les yeux. Je ne puis vous donner mon nom et mon adresse ; mais faites-moi connaître, au moyen d'un avis dans un journal de Grenoble, le Courrier de l'hère si vous voulez, le nom de la personne avec laquelle je pourrai entrer en relation. J'indiquerai, après cela, de quelle manière vous pourrez correspondre avec moi.
Huit jours après que cette étrange lettre eut été envoyée à M. Decazes, l'avis suivant se lisait en première ligne des
annonces du Courrier de l'Isère ( 22 août 1840, n° 3278) :
M. A. B. , originaire de Grenoble, est prié de faire connaître son adresse à M. Eugène Bertin, rue St-Jacques-ta-Boucberie, 27, à Paris.
Le correspondant anonyme de l'ancien ministre de la police n'eut pas le courage de pousser ses investigations plus loin, ni de s'assurer jusqu'à quel point on pouvait rendre M. Decazes complice d'une trahison aussi infâme que celle qui lui était ainsi proposée.