CHAPITRE IX
Le lendemain matin, au moment où le soleil commençait à se montrer au-dessus de l'horizon. Paul Duvert, en costume simple et un fusil à la main , gravissait une des collines qui entouraient de toutes parts la
vallée de Casabella ; une brise de mer qui venait de s élever chassait vers l'intérieur de l'île les brouillards épais et malsains formés dans les plaines basses et marécageuses, et ils tourbillonnaient le long des pentes, interceptant tout à fait par intervalles les rayons du soleil levant.
Cependant le paysage ne manquait ni de beauté ni d'animation, et si Paul, comme pouvaient le faire supposer sa démarche incertaine et l'arme qu'il avait sur l'épaule, était venu dans l'intention de chasser* le gibier ne manquait pas dans ces montagnes boisées et couvertes de bruyères.
L'appel des jeunes perdreaux se faisait entendre dans diverses directions ; des faisans chantaient çà et là au sommet des grands chéries où ils avaient passé la nuit, et quel-
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ques-uns de ces merles si renommés de la Corse, déjà rassasiés de baies de genièvre, descendaient en sifflant vers les ruisseaux qui leur servaient d'abreuvoir dans la vallée.
.Mais Paul restait entièrement indifférent à ces bruits divers qui, dans toute autre circonstance, eussent immanquablement éveillé son instinct de chasseur.
11 n'avait eu d'autre but, en effet, en sortant si matin, que de rafraîchir un peu son sang brûlé par une nuit d'insomnie, et de rêver on liberté à l'étrange position dans laquelle il se trouvait.
Aussi, il marchait au hasard sans s'inquiéter s'il revenait sur ses pas, et tout en marchant, ses traits contractés et les gestes d'impatience
qui lui échappaient par moments prouvaient que son esprit ne restait pas inactif.
— Allons, murmurait-il entre ses dents, je suis pris par le nez comme un blaireau, et du diable si je sais comment me tirer de là. Aussi j'avais bien besoin de me mêler des affaires de ce marmouset de Corse ! Jusqu'ici il a eu tout le profit et moi toute la peine. Pendant qu'il mangeait un délicieux poulet, j étais obligé de me bourrer de ces affreux gâteaux de châtaignes, et pendant qu'il restait tranquille, j'étais obligé de frotter mon visage contre celte face de momie de la vieille.
Il est vrai qu'il est fort agréable de se trouver l'intime ami d'une charmante personne... C'est qu'elle est adorable, comme on dit, et je crois que vraiment j'en suis amoureux! Et puis je n'ai pas l'air de lui déplaire
non plus; je ne trouverais jamais en France une aussi jolie femme et une aussi jolie dot. quarante mille francs de rente en biens fonds, des yeux et des cheveux noirs... Au diable! c'est que je ne m'appelle pas Charles Labeccio !
En même temps il doubla le pas, comme s'il eût voulu échapper à une pensée poignante.
— Oui, continua-t-il au bout d'un moment de silence, je ne suis que Paul Duvert, et le véritable Charles Labeccio n'a pas l'air disposé à céder sa part en ce qui concerne cette jolie Thérésa... Allons, n'y pensons plus : on s'arrangera comme on pourra.
Quant à moi, je profiterai de la première occasion pour décamper.
Que ce jeune asthmatique fasse ses aflai-
res à sa guise ! Après tout, cela ne me regarde pas, moi ; cependant je ne serais pas tâché de savoir si cette jeune fille m'aime véritablement. Qui sait! Hier au soir elle était d'une gaieté charmante ; elle ne s'est pas trop fait prier pour accorder son consentement} et. ses innocentes familiarités avec moi. .. Allons! allons ! ne pensons plus à cela ; elle me croit son cousin, et si elle venait à savoir la vérité... D'ailleurs, quand elle aurait réellement quelque affection pour moi, à quoi cela servirait-il? Nous ne pouvons être unis.... Bah ! n'y pensons plus, n'y pensons plus !
Et il se mit à siffloter entre ses dents, comme il l'avait fait la veille dans une circonstance analogue.
Cependant il était redescendu sans s'en douter vers la vallée ; le brouillard qui s'y
— loo — accumulait et que le soleil n'avait pu pénétrer encore l'empêchait d'apercevoir où il était.
11 continuait d'avancer en sifflotant toujours et en foulant bruyamment les fougères, lorsqu'un bruit sourd et pourtant familier à son oreille exercée vint l'arrêter court: c'était un lièvre qui venait de partir presque à ses pieds. Paul, par un geste tout machinal, porta le fusil à l'épaule ; le coup partit, et le lièvre fut roulé, comme dirait le Journal des Chasseurs.
Paul ne parut ni content ni fier de cet exploit, et il s'avançait lentement pour s'emparer du prix de son adresse lorsqu'une voix fraîche et rieuse se fit entendre auprès de lui:
— Bravo, monsieur Charles ! s'écriait-on,
bien tiré pour un Parisien. Voilà de l'ouvrage pour Genoveva, la cuisinière corse dont vous avez si bien appriécié le talent hier à diner.
Paul se retourna vivement.
La personne qui, tout en exaltant son adresse, venait de lui décocher une épigramme sur son mauvais repas de la veille , n'était autre que ThérésaBianchi.
Elle avait le même costume que la journée précédente ; seulement, pour se préserver de l'air froid du matin, elle avait relevé sur sa tête son manlelet noir, et son visage, encadré dans les plis de l'étoffe, avait une expression joyeuse et railleuse à la fois, qui rendait la jeune fille plus belle et plus attrayante que jamais.
Les réflexions que Paul venait de faire
sur sa position dans la famille Bianchi étaient trop récentes pour qu'il ne comprît pas le danger d'un tèle-à-tète en un pareil moment, avec une jeune fille sans défiance qui croyait devoir le considérer déjà comme son futur mari; aussi fut-il sur le point de s'enfuir.
Une pensée de politesse et peut-être un irrésistible sentiment le retinrent; mais il se réfugia dans une sévérité grondeuse qui ne lui était pas ordinaire, et il dit d'un ton d'humeur :
— Quoi ! vous étiez ici, mademoiselle, seule, dans ce lieu désert? Je tremble quand je songe que, si par malheur j'avais dirigé mon fusil de votre côté, je pouvais, au milieu de ce brouillard, vous blesser... vous tuer peut-être ! En vérité, il y avait de l'im-
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prudence à vous trouver si près d'un chasseur sans qu'il le sût î
La jeune fille le regarda d'un air d'étonnement mêlé de chagrin ; puis elle répondit avec timidité :
— La brume vous empêche sans doute de voir, monsieur Charles, que nous sommes à quelques pas seulement de la maison de ma tante, et que par conséquent l'endroit* où nous nous trouvons n'est pas désert. Je viens de la ferme là-bas où logent les ouvriers, et j'ai été donner les ordres pour le travail de la journée; Césario est parti avant le jour, pour remplir une mission très-pressée dont l'a chargé ma (ante, et j'ai dû faire celte besogne, qui est la sienne d'ordinaire. En revenant, votre coup de fusil a attiré mon attention, et je me suis approchée pour
vous demander si vous étiez rétabli des fatigues de votre voyage ; il n'y avait rien là qui dut exciter votre colère et m'attirer vos reproches...
En achevant ces mots, la jeune fille avait presque les larmes aux yeux, et le bon Paul se reprocha amèrement son essai de dureté.
— De la colère, des reproches, Thérésa! dit-il avec regret ; avez-vous si mal compris le sentiment que j'éprouve en songeant à la possibilité d'un accident terrible...
— Allons ! ne parlons plus décela, puisque vous vous repentez, dit la jeune fille en souriant ; mais à mon tour, Charles, savezvous que j'aurais le droit de vous gronder de sortir ainsi le matin par cet affreux brouillard? ignorez-vous que lorsqu'on n'est pas acclimaté, ces vapeurs malsaines qui s'élè-
vent de nos marais peuvent donner des maladies graves à ceux qui s'y exposent sans précaution?
Paul ne l'écoutait pas ; appuyé sur son fusil, il restait absorbé dans une profonde rêverie. Enfin, se déterminant brusquement, il prit la main de Thérésa et lui dit d'un air grave, en l'engageant à s'asseoir avec lui sur la racine saillante d'un châtaignier :
— Puisque le hasard nous a réunis, mademoiselle, permettez-moi d'avoir avec vous un moment d'entretien; la situation où nous nous trouvons tous les deux me donne le droit de solliciter cette faveur...
— N'êtes-vous pas mon fiancé, Charles?
demanda la naïve enfant en s'asseyant à la place désignée sans se faire prier.
— Sans doute, Thérésa, dit le faux Labeccio avec trouble ; mais avant de me laisser aller à la joie que me donnent de telles espérances, je désire m'assurer mieux que je n'ai pu le faire hier que de votre côté aucune répugnance, aucun engagement antérieur... Enfin, parlez-moi avec franchise, Thérésa, croyez-vous que vous pourriez m'aimer?
La jeune fille détourna la tête et rougit; cependant elle répondit avec une simplicité pleine de grâce :
— Mon cousin, j'obéirai sans regret aux ordres de ma tante, de ma seconde mère.
— Sans regret! répéta Paul, qui feignait
de ne pas comprendre; cela ne suffit pas,
Thérésa.
Mademoiselle Bianchi se tut, et ce silence
valait à lui seul un aveu ; mais telle était la position de Paul qu'il regrettait presque de donner à ce silence sa signification véritable.
Aussi reprit-il avec embarras qu'il craignait que la volonté un peu tyrannique de leur tante commune n'eût produit sur Thérésa un effet opposé à celui qu'on en attendait: et que dans ce cas il conjurait sa cousine de lui dire franchement si elle n'éprouvait pas pour lui quelque répugnance secrète.
Ainsi pressée, la jeune fille souriait, balbutiait, se cachait le visage, et enfin quand il eut fini, elle oublia sa main dans celle de Paul et lui dit avec abandon :
— Eh bien, Charles, puisque vous le voulez, je vous rassurerai tout à fait sur les
craintes que vous exprimez. Ne croyez pas que vous m'ayez été inconnu avant le jour de votre arrivée ici, et que l'idée du mariage qui est sur le point de se conclure soit aussi nouvelle pour moi que pour vous. Depuis que j'ai quitté le pensionnat où j'ai été élevée à Ajaccio, ma tante m'a répété bien des fois que j'avais en France un cousin jeune, riche, doué de brillantes qualités, et que je devais me considérer comme devant être un jour sa femme... Je me suis habituée à cette pensée, et, lorsque je vous ai vu hier, je n'ai été ni intimidée ni surprise; il me semblait que vous étiez déjà pour moi une ancienne connaissance. Lorsque ma tante nous a fiancés si brusquement, malgré mon émotion, je vous avouerai que je m'attendais à ce qui est arrivé. En6n, mon cousin, quand nous
serons unis, je vous aimerai et je serai heureuse, parce qu'il m'a toujours semblé qu'il était naturel qu'il en fût ainsi.
Certes, la naïveté de cette enfant était bien 'inbarrassanle pour le pauvre Paul Duvert. Aussi dans une sorte de désespoir va-t-il esayer de se déprécier lui-même.