‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

— Thérésa, reprit-il en s essuyant le front couvert de sueur, ces aveux me prouvent que vous êtes la plus indulgente et la plus docile jeune fille de la Corse ; mais n'avezvous pas songé aussi que je pouvais ne pas

être doué de toutes ces qualités qu'on m'a données lorsqu'on vous a parlé de moi?

— Oh ! ne vous plaignez pas, dit gaiement mademoiselle Bianchi, le portrait n'était pas très-flallé, allez!

— Ecoutez, Thérésa, je ne veux pas vous tromper et je ne veux pas que vous puissiez vous repentir plus tard de m'avoir confié le soin de votre bonheur. On ne vous a pas dit, peut-être, quej'étais violent, emporté...

— Le sort d'une femme n'est-il pas d'obéir et de se taire?

— Vous n'avez pas remarqué peut-être, continua Paul en s'excitant intérieurement à son œuvre d'humilité, que mes manières n'étaient pas celles d'un homme du monde, que j'étais brusque, un peu sauvage...

— Elevée moi-même dans celte campa-

gne, dit ingénument Thérésa, qui attribuait les paroles du prétendu Charles à une délicatesse excessive peut-être, je ne puis juger de ce que vous appelez les manières du inonde; vous avez la politesse naturelle, qui, je le crois, vaut bien mieux.

Paul avait épuisé tout son courage, et il lui en avait fallu pour se montrer sous un jour défavorable à celle qu'il aimait ; il semblait à bout d'objections. Thérésa reprit d'un ton affectueux :

— Ecoutez, cousin Charles, ne vous essayez pas ainsi à m'exagérer, par un excès de conscience, les défauts que vous pouvez avoir; je dois maintenant être votre femme, nous sommes fiancés, et dans le pays où nous sommes, ce mariage ne pourrait manquer désormais sans que je fusse déshono-

rée. Ne vous faites donc pas par une fausse modestie plus imparfait que vous n'êtes; car si les projets de ma tante à votre égard n'avaient pu s'accomplir, 1 époux qu'on m'aurait donné m'eût offert beaucoup moins de garanties que vous. Vous ne savez donc pas que vous aviez un rival même avant que vous m'eussiez connue?

— Un rival ! s'écria Paul en bondissant. Il comprenait bien que cette jolie Thérésa

ne pût être à lui, mais il ne voulait pas qu'elle fût à un autre.

— Oh! comme vous prenez feu! dit la jeune fille en plaisantant ; dans la nomenclature de vos défauts je vois que vous avez oublié de placer la jalousie. Mais rassurezvous, ce rival m'est aussi odieux qu'à vousmême; c'est cet intendant qui s'est glissé

comme un serpent dans notre famille, c'est Césario.

— Comment! ce misérable paysan aurait osé aspirer...

— Que voulez-vous ! il est le favori de ma tante; elle ne peut se passer de lui, et il s'est emparé de son esprit autant par son astuce que par ses services. Pendant le temps que votre père et madame Bianchi étaient en querelle, cet homme s'est cru le droit d'aspirer à ma main. Je ne sais si ma tante a encouragé ses prétentions; quant à moi, je l'ai toujours traité avec le mépris qu'il m'inspire. Mais que puis-je faire? je dois tout à ma tante ; j'étais orpheline , sans fortune, c'est elle qui m'a tenu lieu de mère, et si elle l'eût exigé, malgré ma répugnance, il aurait bien fallu obéir !

— Mais je ne le souffrirai pas ! s'écria Paul hors de lui.

— Aussi vous avez pu voir avec quelle colère et quelle haine à peine contenue il a vu votre arrivée et les arrangements pris par madame Bianchi. Déjà, à l'époque où l'on hésitait encore à vous envoyer ici, Césario avait jeté je ne sais quels soupçons dans l'esprit de ma tante sur la bonne foi de votre père. Heureusement madame Bianchi n'en a rien cru, et votre présence a dissipé toutes ses craintes ; car, à en juger par son inquiétude au moment de votre arrivée, je suppose qu'elle commençait à en avoir de sérieuses. Enfin, Charles, vous et moi nous avons profondément blessé cet homme qui, sous son apparence humble et soumise, ne pardonne jamais une offense, et vous

pouvez être sûr que nous avons déjà en lui un ennemi mortel. Je ne sais même pas si, au moment où je vous parle, il n'est pas occupé à machiner quelque intrigue pour traverser nos projets. Hier au soir je lui ai trouvé l'air plus faux et plus railleur qu'à l'ordinaire.

— Que nous importe ! dit Paul d'un air dédaigneux ; malheureusement je crains à ces projets des obstacles plus sérieux que ceux que pourra leur susciter ce Césario.

La jeune 611e se pinça les lèvres d'un air piqué.

— Monsieur Charles Labeccio voudraitil me faire entendre que ces obstacles viendront de lui ?

— Ne le croyez pas, Thérésa, ne le croyez pas! s'écria Paul avec vivacité et comme en-

traîné malgré lui; Dieu m'est témoin que pour mériter le bonheur d'être votre époux je n'hésiterais pas à m'exposer aux plus grands dangers... Je voulais vous dire seulement que peut-être des hasards imprévus, des impossibilités...

— Que voulez-vous dire? expliquez-vous, monsieur! dit la jeune fille en se levant avec une noble fierté.

Duvert n'eut pas le courage de laisser échapper l'aveu qui un moment était venu sur ses lèvres.

— Vous ne me comprenez pas, Thérésa, dit-il en balbutiant. Je voulais faire allusion aux conditions que madame Bianchi met à ce mariage et dont elle doit me faire pari aujourd'hui même... Je ne sais si dans ce

qu'elle va me proposer il ne se trouvera pas quelque insurmontable difficulté...

— Vous êtes bien prompt à la prévoir, dit la jeune filledumême ton qu'auparavant; ma tante ne m'a pas fait part de ses secrets, mais toute bizarre qu'elle soit par moments, je suppose qu'elle n'a pas mis ma main à un prix qu'un homme d'honneur puisse refuser; j'imagine qu'elle imposera au futur époux de sa nièce la condition de venir passer chaque année quelques mois dans ce pays auprès d'elle, ou toute autre obligation qui pourra déplaire à un jeune homme né en France et habitué à la vie mondaine du continent. Mais je vois où vous espériez en venir, monsieur Charles, en me retenant ici, et je comprends maintenant les aveux que j'attribuais tout à l'heure à votre modestie :

vous voulez en réalité chercher un motif, une occasion favorable de rendre nuls des projets dont vous désirez en apparence l'accomplissement avec tant d'ardeur; vous comptez que ma tante ou moi nousvousfournirons l'occasion de dégager une parole qui vous a été surprise... Oui, monsieur, je vois clairement où tendent vos paroles, et j'aurais dû savoir qu'une simple fille de campagne telle que moi était trop peu de chose pour mériter l'attention...

— De grâce, Thérésa! ne m'accablez pas, dit le pauvre garçon, sans oser nier ce qu'on lui reprochait.

— Je regrette seulement, monsieur, reprit la jeune fille en fondant en larmes, qu'hier vous n'ayez pas eu la confiance de dire à notre tante qu'un engagement antérieur, que

quelque jolie personne des salons de Paris...

L'épreuve était trop forte, Paul ne sut pas y résister.

— Eh bien, arrive que pourra! secria-til d'un ton résolu. Thérésa, ne me demandez , pas les raisons de ma singulière conduite, mais je vous aime, je n'ai jamais aimé que vous et je vous aimerai toute ma vie. Si vous le voulez, rien ne pourra plus nous séparer. Pour vous obtenir, j'affronterai tout, je braverai tout, car je vous aime, je vous aime !

Et en même temps il soutint dans ses bras mademoiselle Bianchi, qui était sur le point de s'évanouir. Cet élan avait été électrique, et elle ne doutait plus ; l'heureux Paul voulut prend re sur son visage baigné de pleurs un gage de réconciliation, 'et la jeune fille ne

songeait pas à s'en défendre. Au moment où il approchait ses lèvres des joues roses de Thérésa. plusieurs voix se firent entendre à quelques pas.

— Le voici, le voici! disait-on en italien. La jeune fille repoussa brusquement son

fiancé,, et elle murmura avec inquiétude :

— Mon Dieu, on nous a vus !

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