‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Cette question, faite en présence de celle qui en était l'objet à un jeune homme qui ne connaissait Thérésa que depuis quelques heures, était si étrange, si extraordinaire, compliquée surtout par la position particu-

lière de Paul Du vert, que le pauvre garçon resta comme frappé de la foudre. Le jeune Labeccio lui-même élait dans un état d'agitation impossible à décrire. Thérésa se cachait le visage avec ses deux mains.

— Ma tante, dit Paul dansune mortelle angoisse, j'apprécie certainement le bonheur... je ne sais si je dois... je ne sais si mademoiselle Thérésa elle-même...

Et il resta court au milieu de sa phrase. Madame Bianchi sourit :

— Je comprends, reprit-elle; vous voulez être sur à l'avance que je ne force pas la volonté de ma pupille; eh bien, elle est ici présente, qu'elle parle librement. Voyons, Thérésa, votre cousin est un jeune homme ouvert et franc qu'on nVpas besoin d'étudier longtemps pour le connaître; croyez-vous

que vous pourriez être heureuse avec lui et consenliriez-vous à être sa femme ?

— Mais, ma bonne tante, permettez-moi...

— Je ne vous permettrai, dit la tante avec autorité, que de répondre un mot. oui ou non?

Thérésa hésita une seconde, peut-être pour la forme; puis elle prononça un oui si faible qu'on l'entendit à peine.

— C'est bien, dit madame Bianchi d'un air triomphant en se tournant vers Paul ; maintenant à votre tour, Carlo : voulez-vous de Thérésa pour votre fera me? C'est une bonne créature et qui, comme vous le voyez, n'est pas à mépriser; d'ailleurs, en vous mariant je vous donnerai toute ma fortune, quarante bons mille francs de rente et peut-être plus. Moi, je ne demande qu'à passer ici le reste de

mes jours pour gérer vos biens et les faire prospérer comme par le passé; ainsi ma fortune ne sera pas morcelée, elle vous appartiendra à tous les deux... Voyons, Carlo , parlez. Songez que votre cousine va prendre votre silence pour une injure !

Certes, jamais un honnête jeune homme ne s'était trouvé dans une situation aussi embarrassante que Paul Duvert.

On lui jetait à la tête une jolie femme qu'il aimait déjà et à qui il ne déplaisait pas, une fortune immense à laquelle il n'eût cru jamais pouvoir prétendre, et cependant il ne lui était pas permis d'accepter sous un nom supposé tant de magnifiques avantages.

Il rougissait et pâlissait tour à tour, s'essuyait le front couvert de sueur, et regardait

son ami, qui était aussi embarrassé et aussi ému que lui.

— Ma tante, reprit-il sans songer à ce qu'il disait, le bonheur que vous me proposez est si grand...

— Acceptez-vous, oui ou non ?

— Acceptez, murmura Charles tout bas avec un violent effort.

— Eh bien, oui, s'écria Paul tout étonné lui-même de son audace, mais j'espère...

— N'ajoutez rien, dit l'impérieuse tante; Carlo, embrassez votre cousine: mesenfants, vous êtes fiancés.

Paul se leva pour obéir à cette invitation qui ressemblait à un ordre, mais la tête lui tournait et il chancelait comme un homme ivre. Tout ce qui venait de se passer avait

été si subit, si rapide, si imprévu, qu'il se croyait le jouet d'un rêve.

L'autorité qu'exerçait madame Bianchi était si puissante, si irrésistible, qu'il avait dû suivre presque fatalement l'impulsion qui lui avait été donnée.

De son côté, Charles Labeccio semblait avoir été tiré par une violente décharge électrique de l'abattement morne et douloureux qui i'accablaitdepuis son arrivéeàCasabella; une vive rougeur couvrait ses joues, si pâles un moment auparavant; ses yeux avaient une animation extraordinaire, et ilsemblait qu'audedans de lui-même se fussent agités des sentiments tumultueux qui demandaient à se faire jour au dehors.

Enfin, le grec Césario semblait lui-même plus intéressé qu'on , n'eût pu le croire à ce

brusque dénoùment, et sur ses traits mobiles on devinait autant d'inquiétude et de colère que d'étonnement.

Madame Bianchi regarda d'un air de satisfaction les deux jeunes gens se donner un baiser cérémonieux, et seulement alors elle parut remarquer l'impression profonde que cette scène avait produite sur les assistants. Elle examina chacun d'eux en particulier et elle reprit bientôt d'un ton plus gai, au milieu d'un silence embarrassé qui régnait dans la salle :

— Convenez, mon neveu, que jedois vous paraître bien bizarre! et si votre ami, M. le Parisien (c'est ainsi qu'elle s'obstinait à nommer le véritable Labeccio), voulait nous faire part de son opinion à ce sujet, je suis sûre

qu'il jugerait bien sévèrement un pareil mépris des convenances?

— Croyez, madame, que je ne me permettrais pas...

— Eh ! mon Dieu ! reprit madame Bianchi d'un ton légèrement ironique, ne vous en défendez pas. Soyez sûr cependant que j'ai des raisons particulières pour agir comme j'ai agi; demain matin, je l'espère, mon neveu aura l'explication de toute ma conduite. En attendant, je n'ai fait que des promesses ; la lettre de change à l'ordre de mon frère n'est pas encore partie, le mariage n'est pas encore conclu et je n'ai pas signé encore le contrat de cession de tous mes biens... Il s'agit de savoir maintenant si mon neveu croira devoir accepter les conditions que je mettrai à L'exécution de mes promesses.

— Ma tante, dit Paul avec moins de chaleur peut-être que ne l'eussent exigé les circonstances, je ne crains pas de m'engager...

— Paix, paix, jeune homme, dit la vieille dame avec autorité, je ne veux pas surprendre votre parole, quoique votre caractère me fasse déjà espérer que je vous trouverai suivant mes volontés. Mais attendons à demain. Maintenant il faut que je retourne dans ma chambre terminer une importante affaire dont la solution vous intéresse. Votre bras, Thérésa; Carlo, soutenez-moi de ce côté jusqu'ace que j'aie regagné mon fauteuil... Césario, j'aurai besoin de vous dans un moment.

Et la vieille dame, après avoir adressé à l'étranger un salut froid mais poli, s'éloigna appuyée sur Thérésa et sur son prétendu neveu.

Un moment après, lorsque Paulentradans la chambre commune, où l'avait déjà précédé son ami afin qu'ils pussent se concerter ensemble sur la nécessité actuelle, il trouva Charles à demi renversé sur son lit et versant un déluge de larmes.

— Eh bien, mon ami pourquoi pleurer?

demanda Paul avec intérêt; comment ! vous vous désolez ainsi quand tout va sib ien pour vous et quand il n'y a d'embarras que pour moi!

Charles continua;de sangloter sans répondre.

— Mais enfin, demanda l'excellent jeune homme, expliquez-moi...

Labeccio mit sa main brûlante et agitée par un tremblement convulsif dans la main de Paul.

— lio —

— Vous voulez le savoir, ami, dit-il d'une voix basse et saccadée ; eh bien, l'affection que vous témoigne Thérésa... ces familiarités... je suis jaloux.

Paul fit un bond au milieu de la chambre, se raidit sur ses jambes, et enfonçant brusquement ses mains dans ses poches, il dit avec une sorte de désespoir comique :

— Eh bien, sapristie, il ne manquait plus que cela! Comment me tirer à présent d'un pareil gâchis ! A tous les diables la Corse, ses habitants, ses tantes et ses ragoûts! c'est à en perdre la tète !

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