‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 12 sur 18 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Paul se retourna vivement pour connaître les importuns qui venaient déranger ce têteà-tête, et il vit à quelques pas seulement de lui le grec Césario. Il était accompagné de trois autres paysans employés à l'exploita-

tion des propriétés, et, grâce au brouillard aussi bien peut-être qu'à la préoccupation des deux jeunes gens, il s'était approché à portée d'entendre ce qu'ils avaient dit, sans attirer leur attention. Il s'était arrêté à quelques pas et les observait avec une singulière expression de méchanceté et de colère, pendant que ceux qui l'accompagnaient semblaient se communiquer à voix basse leurs observations sur ce qu'ils venaient de voir. Thérésa, pour cacher sa confusion, se baissa et ramassa le lièvre qui était resté àses pieds; mais Paul, beaucoup moins patient, s'avança • fièrement au-devant de Césario, et le regardant en face:

— Ah çà, l'ami, lui dit-il d'une grosse voix, j'espère que vous ne continuerez pas longtemps à m'espionner ainsi! Depuis que

je suis arrivé chez ma tante, je ne vois que vous sur mes talons, et vos oreilles soni toujours ouvertes pour recueillir mes paroles. Je n'aime pas cela, retenez-le bien ; et si vous ne comprenez pas parfaitement le français, je me charge de vous traduire mes paroles dans une langue commune à tous les pays...

En même temps il porta sous le nez de l'intendant un poing vigoureux dont Césario eût été fort embarrassé de montrer l'égal. Mais le Grec ne se laissa nullement intimider par cette démonstration menaçante : il resta immobile et sourit de lair dédaigneux d'un homme qui est sur de prendre prochainement sa revanche de l'injure qu'il reçoit; puis, s'inclinant respectueusement, il dit de sa voix doucereuse:

— Que mon jeune maître excuse son pauvre serviteur ; je ne suis pas venu pour le déranger ou pour surprendre ses secrets; mais madame Bianchi, ma respectable maîtresse, nous a donné ordre de vous chercher pour vous prier d'aller la rejoindre sur-lechamp à la maison : il s'agit d'une affaire de la plus haute importance ■; c'est pour cela que je me suis permis...

— C'est bon, dit Paul en tournant le dos sans façon à l'intendant, je vous remercie, je vais me rendre à l'invitation de ma tante.

Puis, s'adressant à Thérésa :

— Il s'agit sans doute de l'explication promise pour aujourd'hui, continua-t-il ; ma chère cousine, voulez-vous m 'accompagner jusqu'à la maison?

Thérésa prit le bras qu'on lui offrait, e(

après quelle eul donné l'ordre à un des paysans qui avaient suivi Césario de se charger du gibier de Paul, on se mit en marche vers l'habitation. La jeune fille semblait inquiète et mal à l'aise ; elle voyait les Corses qui la suivaient à quelques pas chuchoter en la regardant, et Césario avait échangé avec eux quelques paroles qui sans doute aussi la concernaient. Il faudrait, pour bien comprendre l'émotion de Thérésa, savoir combien les mœurs sont pures dans les campagnes de la Corse, et combien il faut peu de chose dans ce pays étrange pour attirer sur une jeune fille une tache ineffaçable. Il était évident que l'innocent baiser que Paul avait donné à Thérésa était aux yeux des puritains montagnards un crime qui, avec la circonstance aggravante de la solitude..

paraissait irrémissible. Thérésa voulut prévenir l'effet d'un rapport ampliûé dans le voisinage, et elle dit à voix haute à Césario, qui marchait en silence à côté d'elle:

— J'espère, Césario, que ni vous ni personne (et elle se tourna vers les autres Corses) n'aura trouvé rien de répréhensible dans la rencontre qui a eu lieu ce matin entre M. Charles et moi? Il est mon parent, il est mon fiancé, et bientôt il sera mon mari...

— Il ne l'est pas encore ! dit Césario d'un ton ironique en jetant un regard d'intelligence à ceux qui l'accompagnaient.

— Que dites-vous, insolent ! demanda Paul avec hauteur; est-ce que vous douteriez...

— Je ne doute pas, monsieur, répondit

Césario lentement et sans lever les yeux sur lui; je dis seulement qu'une jeune fille de nos montagnes doit toujours conserver une grande réserve, même vis-à-vis de son fiancé; car enfin, le fiancé peut mourir avant le mariage...

Ce mol mourir avait été prononcé avec une intonation si particulière qu'il frappa vivement Thérésa. Elle ne put s' empêcher de frissonner en pressant légèrement le bras de son cavalier ; Paul lui-même tressaillit.

— Mourir ! répéta— t-il en regardant fixement Césario; que voulez- vous dire, monsieur l'intendant ? En serions-nous là ! Estce que déjà j'aurais à craindre un coup d'escopette ou de stylet corse? Je sais qu'on est très-chatouilleux dans ce pays-ci, et ma pré-

sence dérange assez les projets de certaines personnes pour que je doive m'atlendre à tout le mal qu'on pourra me faire... Mais qu'on y songe bien ; je suis homme à me défendre, et dans le cas où l'on me manquerait, je saurais à qui m'en prendre !

Suivant son habitude, Césario ne parut nullement ému de cette menace indirecte; seulement il sembla jouir un moment de l'effet de ses paroles perfides sur les deux jeunes gens, puis il reprit avec tranquillité.

— Mon jeune maître se trompe sur le sens de mes paroles ; qui pourrait tendre un piège au dernier rejeton de l'illustre famille des Labeccio? Je voulais dire seulement que nous sommes tous mortels et que la mort prend aussi bien le jeune fiancé qui va à

l'église en habit de fêle, au milieu de ses amis, que le pauvre vieillard seul el sans enfants dans sa chaumière. Mais nous voici arrivés ; veuillez me suivre, monsieur Charles ; madame m'a chargé de vous conduire près d'elle.

En effet, on était arrivé à la maison, et l'on entendait déjà glapir, à l'étage supérieur, la voix aigre et désagréable de madame Bianchi. Thérésa allait suivre Paul et l'intendant, lorsque Césario la retint :

— Mademoiselle, dit-il, ma chère maitresse désire voir M. Carlo seul, et elle m'a expressément défendu de laisser entrer qui que ce soit dans sa chambre tant qu'elle causera avec lui.

Thérésa, habituée à l'obéissance, revint aussitôt sur ses pas.

— Bon succès, Charles, murmura-t-elle à l'oreille de son prétendu cousin ; n'irritez pas notre tante.

En même temps, elle entra dans une pièce du rez-de-chaussée pour attendre la fin de cette entrevue, dont le résultat devait l'intéresser si vivement.

Cependant, Paul était resté au bas de l'escalier, fort embarrassé d'une défense qui devait le mettre seul en face de madame Bianchi.

— Ecoutez-moi. monsieur l'intendant, dit-il d'un ton plus poli qu'à l'ordinaire, dans la grave conférence que je vais avoir avec ma tante j'aurai sans doute besoin d'un conseiller et d'un ami... M. Paul Duvert, cet excellent jeune homme qui m'a accompagné

jusqu'ici, a toufe ma confiance et je le consulte dans toutes mes affaires quelles qu'elles soient... Je suis un peu étourdi, un peu léger, vous comprenez? Je désire donc qu'il assiste à cette entrevue, et je pense que ma tante ne s'en fâchera pas.

— Madame désire expressément vous voir seul; d'ailleurs vous savez bien que votre ami ne peut quitter sa chambre.

— Pourquoi cela?

— Vous êtes sorti de trop bonne heure pour -savoir qu'il a une fièvre violente et dangereuse qui l'empêche de sortir du lit.

— Miséricorde ! Cela est-il bien sûr?

— Je suis allé prévenir le médecin ce matin en me rendant... chez quelqu'un; le docteur était là encore au moment où je suis sorti pour vous chercher. Il a dit à ma-

dame que le jeune homme n'étant pas acclimaté, avait gagné la fièvre, et que, si l'on n'y prenait garde, la maladie pouvait être longue et dangereuse...

— Il choisit hien son temps pour être malade ! s'écria Paul, que cet événement accablait.

— Que voulez-vous! dit Césario avec une intention secrète ; l'air de ce pays ne lui convient pas comme à vous qui respirez l'air natal.

— L'air natal ! répéta Paul tout pensif; je veux être pendu si je crois désormais à ses facultés curatives ! Que diable vais-je dire à cette vieille? Allons! je ferai pour le mieux; mais il faut être prudent maintenant que je suis seul en face de tant d'embarras et peutêtre de dangers.

Puis, levant le doigt d'un air menaçant : — Prends garde à toi, Césario, dit-il à voix basse, tu sais peut-être plus de mes secrets que je n'aurais voulu t'en confier, je te surveillerai.

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