‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

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Paul, au milieu des embarras que lui suscitait le rôle dont il s'était chargé, s'était rféugié dans une espèce d'insouciance toute passive, et il se proposait d'attendre avec patience ce qui allait arriver.

afin de se conduire suivant les circonstances.

Bien que, par l'affection qu'il ressentait pour Thérésa et par pitié pour la position critique de son ami, il fut indirectement intéressé aux affaires de la famille Labeccio, cependant il n'était pas disposé à pousser trop loin le dévouement à une cause qui n'était pas tout à fait la sienne ; l'égoïsme par moment reprenait le dessus, et Paul se disait alors avec son gros sens vulgaire que, lorsque les difficultés deviendraient trop nombreuses, il serait toujours temps d'envoyer tout promener.

Aussi, quand il parut devant madame Bianchi, avait-il une certaine assurance.

La vieille dame était assise dans son grand fauteuil, près de sa table couverte de registres et de papiers épars.

Ses traits cadavéreux étaient comme fardés en ce moment par suite d'une grande agitation intérieure ; ses yeux avaient cet éclat extraordinaire que donne une exaltation fiévreuse.

Paul remarqua que, parmi les papiers qui occupaient l'attention de sa prétendue parente avant son arrivée, étaient la lettre qu'il avait vue la veille et qui contenait l'ordre adressé au banquier d'Ajaccio pour le payement des soixante mille francs, et une autre lettre sur' gros papier commun, qui semblait ouverte seulement depuis peu d'instants et dont les caractères énormes témoignaient d'une main peu habile en calligraphie; mais madame Bianchi ne lui laissa pas le temps de faire d'autres observations.

— Arrivez donc, mio Carlo, s'écria-t-elle

d'une voix joyeuse aussitôt quelle l'aperçut; arrivez7 car en vérité je ne pouvais plus y tenir; mon bonheur est si grand qu'il m'oppresse, qu'il m'étouffe... Je viens de recevoir une lettre qui m'a rajeunie de trente ans 1

Et elle désignait la grossière missive que Paul avait remarquée en entrant.

Cette gaieté si franchement exprimée rassura tout à fait Ouvert; ses craintes disparurent comme par enchantement; un pareil début ne pouvait promettre rien de fâcheux pour ce qui allait suivre.

— Je suis très-satisfait, ma chère tante, de vous voir dans de si bonnes dispositions ! répondit-il d'un air tranquille en prenant un siège en face d'elle; mais puis-je savoir la cause... ■

— Marliani accepte tout, s'écria la vieille dame avec explosion.

— Ah?très-bien; il paraît que Marliani...

— Oui, il accepte; c'est pour ce soir... Je craignais des objections; il était trop fier pour en faire... Mais j'y songe, reprit la vieille dame en se reprenant tout à coup et en riant aux éclats de sa distraction, vous ne me comprenez pas, mon neveu! Vous ne savez pas de qui je vous parle ! La joie me tourne la tête.

— Eh bien, ma chère tante, j'ai hâte de partager cette joie.

Mais un violent accès de toux avait été pour madame Bianchi la punition de sa bruyante gaieté, et il fallut attendre que la quinte fût passée. Cependant, elle fit signe à Paul d'aller fermer la porte au verrou, et quand il

revint prendre sa place, après s'être acquitté de cette mission, la toux s'était calmée et la bonne dame pouvait enfin parler.

— Mon neveu, dit-elle en donnant à sa voix toute la sonorité et la dignité possibles, avouez-moi franchement que vous, votre père, ceux de vos amis à qui vous avez eu occasion de parler de votre pauvre tante, vous avez conçu de moi une assez fâcheuse opinion. N'est-ce pas que je vous ai paru bien bizarre, bien incompréhensible, bien folle, disons le mot, en faisant de certaines qualités que la nature seule peut donner, la condition nécessaire de mon affection pour vous? N'est-ce pas que, depuis votre arrivée ici, l'accueil que vous avez reçu de moi, ce mariage si promplement arrêté, cette somme énorme accordée sans difficulté, tout cela

vous a paru extraordinaire, inexplicable, et que vous n'avez pu l'attribuer qu'au dérangement de cerveau d'une vieille femme solitaire et abandonnée depuis tant d'années? Le moment est venu, Charles, où vous allez avoir l'explication de toutes ces étrangetés qui vous ont frappé; vous allez connaître les motifs de cette conduite mystérieuse que j'ai tenue vis-à-vis de votre père et de vous depuis votre naissance, et vous verrez ensuite si je méritais d'être jugée avec tant de légèreté.

La bonne dame fit une pause, car cet exorde avait été un peu long, et parlant trèsfatigant pour son asthme.

Paul ouvrait de grands yeux étonnés, mais il n'avait pas le courage denier les sentiments que madame Bianchi avait devinés en lui,

et il attendait pour répondre une occasion plus favorable.

En ce moment, madame Bianchi ne jugea pas à propos de la lui fournir. Elle tira de sa poche un volumineux paquet de clefs, et, choisissant dans le trousseau deux clefs gigantesques, elle les lui présenta en lui disant d'un air solennel :

— Mon neveu, ouvrez le deuxième placard à gauche, celui qui paraît si solidement fermé, et apportez-moi ce que vous y trouverez.

Paul se leva et prit machinalement ce qu'on lui présentait.

— Celui-ci ! dit la vieille en lui désignant par un geste impérieux un des panneaux de la boiserie.

— Elle aura beau le nier, pensa Duvert,

elle est décidément folle! Néanmoins, lâchons de la contenter en flattant sa folie.

Il s'approcha du placard qu'on lui avait indiqué, et il introduisit une des clefs dans une énorme serrure toute rongée de rouille. Madame Bianchi suivait du regard chacun de ses mouvements, et voyant que le jeune homme avait quelque peine à faire mouvoir les vieux ressorts qui fixaient solidement le panneau, elle murmura d'un air pensif :

— Voilà bien des années que cette armoire n'a pas été ouverte et j'ai craint pendant bien longtemps qu'elle le fut seulement par les officiers de justice qui viendront faire l'inventaire à mon décès... Dieu n'a pas permis qu'il en fut ainsi ! Un descendant des Labeccio devait seul voir ce que contenait ce placard, et Dieu a envoyé le

plus jeune, le plus robuste, le plus courageux des Labeccio !

Pendant que la vieille grommelait ainsi à part elle, Paul de son côté en était venu à penser qu'un trésor pouvait être enfermé dans cette solide armoire, et déjà il songeait dans quel nouvel embarras il allait se trouver, si madame Bianchi lui remettait , à lui , quelque précieux dépôt de famille comme au légitime propriétaire.

Heureusement cette inquiétude ne dura pas longtemps; les serrures cédèrent enfin à ses efforts multipliés, la porte roula lourdement sur ses gonds, et Paul put s'assurer que celte armoire si bien fermée ne contenait que quelques vieux effets d'homme, rongés de vers et de poussière, et qui sem-

blaient n'être plus que des haillons bons à jeter.

Pour le coup, il crut être l'objet d'une plaisanterie, et il resta immobile devant l'armoire, regardant d'un air effaré tantôt madame Bianchi, tantôt la mystérieuse défroque.

— Mettez tout cela sur la table, dit madame Bianchi avec dignité.

Paul ne bougeait pas ; il balançait entre deux partis à prendre, celui de rire franchement ou de se fâcher tout de bon.

Cependant il se contint par curiosité, et il se décida à obéir. Prenant les vieux vêtements du bout des doigts, avec un dégoût qu'il ne chercha pas à dissimuler, il les porta sur la table et les étala pompeusement.

C'était un costume à peu près complet de

montagnard corse, mais d'une coupe ancienne et singulière ; le temps et la poussière en avaient fait disparaître la couleur primitive-, cependant on pouvait reconnaître encore que l'étoffe en était plus fine que celle des habits d'un simple paysan, et que celui qui l'avait portée autrefois devait avoir une certaine importance dans le pays.

Madame Bianchi regarda avec un profond respect ces pauvres reliques, puis étendant la main sur elles avec majesté :

— Mon neveu, dit-elle, voilà le précieux dépôt qui m'a été confié pour, être remis à l'héritier du nom des Labeccio : ce dépôt vous appartient à vous, à vous seul, et je vous le rends.

Cette fois Paul ne put se contenir, et éclatant de rire tout à coup, il tomba dans un

fauteuil sans pouvoir maîtriser de quelques minutes cette gaieté convulsive. Madame Bianchi étaitsuperbede colère et de dédain, et elle foudroyait du regard le jeune audacieux.

— Vous riez, monsieur? disait-elle en serrant les dents, vous pouvez rire dans ce moment solennel? Ah! si je ne savais pas que vous ignorez de quelle importance...

— Mais enfin, ma tante, dit Paul en se contenant avec peine, comment voulez-vous que je prenne au sérieux un pareil présent? que diable voulez-vous que j'en fasse? Je ne suppose pas que vous ayez l'intention de me voir revêtu de ces habits-là, dont la mode est un peu passée, vous l'avouerez?

— Assez, assez, monsieur; savez-vous à qui ont appartenu ces vêtements?

— Je l'ignore, ma tante, mais je sais bien

au'ils sont Iroués, malpropres, et que je ne me soucie pas de les porter...

Madame Bianchi saisit vivement la veste qui faisait parti du dépôt et la mit sous les yeux du rieur.

— En effet, monsieur, dit-elle avec véhémence, ils sont Iroués, mais savez-vous ce qui a pu percer celle veste à l'endroit qui devait recouvrir le cœur?

— Quelque insecte sans doute.

— C'était une balle. Et ces taches que vous voyez encore sur l'étoffe, savez-vous quelle en est la cause?

— Ma foi, je l'ignore...

— Ce sont des taches de sang, d'un sang pur et précieux ; du sang d'un Labeccio... Comprenez-vous maintenant?

— Pas le moins du monde, ma tante, répondit Duvert plus dérouté que jamais.

— Pour un Corse d'origine et de caractère, dit madame Bianchi avec dépit, vous avez l'intelligence bien obtuse. Mais vous êtes de bonne race, Carlo, et je suis sûr que vous allez vous repentir de votre coupable légèreté lorsque vous connaîtrez l'histoire de votre famille.

— L'histoire de ma famille! dit Paul avec un air de profond intérêt en rapprochant son siège ; ma foi ! continua-t-il tout bas , je ne serai pas fâché de l'apprendre !

Madame Bianchi parut satisfaite de cet empressement simulé, et, après avoir toussé par précaution pendant quelques secondes, elle reprit :

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