CHAPITRE XIII
— On vous a dit sans doute, Carlo, que votre famille était aussi ancienne dans la Corse que le granit du mont Rotondo, mais ce qu'on ne vous a pas dit peut-être, car je connais à cet égard l'insouciance de mon
• — 210 — frère dégénéré, c'est qu'aucune famille, à aucune époque, n'a fourni autant d'hommes jaloux de leur honneur et toujours prêts à le défendre au prix de leur sang, ce qui leur a valu ce terrible nom de Labeccio gque nous , portons encore et dont nous avons droit d'ê- Ire tiers.
En 1682, au plus fort de la guerre contre les Génois, il s'éleva une violente querelle entre Giacomo Labeccio, votre trisaïeul, qui habitait cette maison même, et Paolo Jacobi, propriétaire d'une ferme à quelques lieues d'ici, dans les montagnes. Vous allez juger, mon neveu, si nous n'avons pas de notre côté la justice et le bon droit.
Vous savez que l'usage du pays est depuis un temps immémorial de laisser vaguer la nuit les bestiaux dans les maquis, où l'on
va les prendre le malin pour les employei aux travaux du labourage. Il arrive ainsi souvent que les bestiaux de différents propriétaires se rencontrent dans les mêmes lieux, se mêlent, et quand les pâtres veulent les séparer, il en résulte des erreurs, volontaires ou non, qui amènent de sérieuses disputes. C'est à un événement de ce genre qu'il faut attribuer l'origine de notre querelle avec les Jacobi. Un matin nos pâtres ramenèrent, au lieu de deux magnifiques taureaux noirs qu'ils avaient conduits la vieille dans le maquis, deux taureaux rouges, maigres, efflanqués, qu'on leur avait laissés en échange, et ils annoncèrent que les Jacobi s'étaient emparés de nos précieuses bêtes et refusaient de les rendre.
Aussitôt nos gens se réunirent en force et
se rendirent au village des voleurs; mais ceux-ci, prévenus à temps, avaient réuni leurs parents et leurs amis qui étaient nombreux; nos gens furent repoussés; plusieurs furent maltraités, et l'un d'eux même fut blessé d'un coup de stylet dont il mourut quelque temps après.
Vous voyez, Carlo, que nous ne lûmes pas les agresseurs. »
Ici madame Bianchi s'arrêta pour respirer, et Paul, qui crut devoir dire quelque chose pour prouver qu'il écoutait avec attention, s'écria en se laissant entraîner à ses goûts pour l'agriculture :
— Oui sans doute, ma tante ; mais aussi pourquoi diable est-il d'usage dans ce pays de n'avoir ni étable, ni grange, ni aucun bâtiment d'exploitation? Ces pauvres animaux
qui travaillent pour nous pendant le jour ont bien le droit de nous demander un abri pendant la nuit. C'est une détestable coutume que l'on a ici, ma tante, de laisser courir ainsi les troupeaux au hasard, et vous voyez ce qui en résulte.
Peut-être n'était-ce pas là absolument, la morale que madame Bianchi eût voulu voir son auditeur retirer du récit précédent ; cependant, trop préoccupée pour apprécier toute la portée de l'observation du jeune campagnard, elle reprit :
— Giacomo Labeccio, au moment où il reçut la nouvelle de cet attentat contre ses pâtres et ses propriétés, était occupé au siège de Bastia avec les autres chefs corses; violemment irrité de l'audace de ses voisins, il abandonna l'armée patriote au moment où
elle était sur le point de s'emparer de la ville, et il accourut ici en toute hâte. Le hasard le plaça, le jour même de son arrivée, en présence de Paolo Jacobi; ils se battirent, et Dieu se prononça pour votre trisaïeul ; Paolo resta mort sur la place.
A partir de ce moment mon neveu, commença entre les deux familles une des plus longues, des plus acharnés, des plus sanglantes vendettes dont on ait ouï parler dans toute la Corse.
A la faveur des troubles et de l'anarchie dans lesquels notre île a été plongée pendant tant d'années, les haines particulières pouvaient se manifester sans contrainte; des deux côtés les parents les plus éloignés durent prendre part à la querelle ; le meurtre appelait le meurtre; enfin, mon neveu, vous
ne serez plus étonné d'être resté avec votre père seul des Labeccio, lorsque vous saurez que, pendant plusieurs générations, depuis voire trisaïeul Giacomo, le premier champion de votre famille, jusqu'à votre arrière grandoncle Peppo Labeccio, dont les habits tachés de sang sont devant vous, vingt-sept personnes du nom de Labeccio sont tombées sous les coups des Jacobi.
— Mais c'était une épouvantable boucherie! s'écria Paul. Il n'y avait donc ni gouvernement, ni lois, ni justice dans ce pays? et les Labeccio, ma tante, mes malheureux ancêtres, avaient-ils fait au moins quelques victimes parmi ces brigrandsde Jacobi?
— Ils en ont tué en tout cinquante- deux dans l'espace de cent dix ans environ, répondit madame Bianchi avec une indéfinis-
sable expression d'orgueil, et aujourd'hui il n'y a pas dans tout le pays un homme de la race directe des Jacobi.
— Cinquante-deux! répéta Paul, et le nom de Jacobi a disparu ! En ce cas. laissonsles en paix, ma tante : ces Jacobi ont eu leur compte.
— Vous vous trompez. Carlo, dit madame Bianchi d'un ton sec, les Labeccio sont encore en reste avec eux.
— Maispuisque tous les Jacobisont morts. . .
— Il reste un homme allié de leur famille et qui nous doit encore sa vie; laissez-moi achever. Peppo Labeccio, celui dont je vous ai conservé les vêtements, suivant l'antique usage de nos pères, a été la dernière victime de cette terrible querelle, et il n'est pas encore vengé.
11 fui assassiné à quelques lieues d'ici, en 1799, par un cousin du dernier des Jacobi, et ce meurtre ne put être puni par les lois françaises, sousla domination desquelles nous étions tombés.
La vengeance devait revenir à votre père, Carlo, et, à son défaut, à mon pauvre Bianchi.
Mais votre père, qui habitait presque toujours la ville et qui avait déjà des goûts et des mœurs indignes d'un Labeccio, se refusa à ce devoir sacré, et ce n'a pas été la moindre des causes de l'éloignementqueje lui ai montré bien des fois.
Quant à mon mari, il n'eût pas refusé ce noble héritage, lui ; il n'eût pas fait à la femme qu'il avait épousée l'outrage de renier ses querelles, mais l'assassin avait quitté
le pays aussitôt après le meurtre de Peppo, et il n'y revint qu'après la mort de mon pauvre Bianchi.
Jugez quel fut alors mon désespoir : votre père était en France, et d'ailleurs je savais qu'il était inutile de m'adresser à lui; il ne m'eût pas comprise. Pour comblede malheur, l'assassin mourut, et il me sembla impossible que la famille Labeccio pût jamais être vengée.
Ce fut alors qu'on commença à me parler de vous ; tout ce qu'on me disait de votre force, de votre adresse, de votre énergie, me ravissait de joie; vous comprenez sans doute pourquoi je mettais tant de prix à ces qualités du corps et de l'âme dont vous étiez doué.
Celui-là, me disais— je, ne mentira pas à
sa race; celui-là sera jaloux de son honneur et implacable dans sa vengeance, comme ses ancêtres ; c'est à celui-là que je remettrai ces vêtements teints de sang du pauvre Peppo, c'est lui qui vengera toute la famille des Labeccio ou qui du moins succombera noblement après l'avoir entrepris.
Carlo Labeccio, je vous connais déjà, vous ne tromperez pas mon attente ; vous serez digne du précieux dépôt que mon père m'a chargé de remettre au dernier héritier mâle des Labeccio; vous nous vengerez tous...
— Vous venger! répéta Paul d'un ton railleur; mais, ma bonne tante, soyez conséquente avec vous-même ; sur qui voulez-vous que je vous venge, puisque vous m'avez dit vous-même que l'assassin de ce M. Peppo,
mon arrière-grand-oncle, était mort depuis longtemps?
— Il a laissé un petit-fils, et ce petit-fils s'est vanté bien des fois dans le pays du crime que son aïeul avait commis ; j'ai appris jusqu'où il poussait l'insolence, et je l'ai fait prévenir qu'il viendrait plus tard un Labeccio qui lui demanderait compte du sang versé ; ce Labeccio, c'est vous.
— Comment, ma tante, s'écria Paul avec un air de stupéfaction impossible à peindre, vous voulez que moi, arrière-petit-neveu de la victime, j'aille tuer le petit-fils de l'assassin queje ne connais pas, que je n'ai jamais vu, et qui ne m'a fait aucun mal?
— Vous le connaissez ; c'est ce Marliani que vous avez trouvé sur votre passage en arrivant ici et que vous avez été sur le point,
m'a-t-on dit, de maltraiter à cause de son obstination à vous regarder; c'était le sang des Labeccio qui bouillonnait en vous, Carlo; c'était l'instinct du bon chien de chasse qui se réveille à la vue de la bète fauve; je suis sûre que vous haïssez déjà cet homme.
— Je ne le hais ni ne l'aime, dit Paul d'un air tranquille, et quand je le haïrais, ce ne serait pas une raison d'aller l'assassiner, au risque d'attirer sur moi toute la sévérité des lois !
— Aussi n'est-cepas ainsi que je l'entends, Carlo ; ce sera un duel, un duel approprié aux mœurs de la Corse, mais vous n'aurez à vous inquiéter d'aucun des arrangements préliminaires ; Césario est convenu de tout depuis ce matin avec Marliani, et la lettre que
voici m'affirme qu'il accepte toutes les conditions.
Ce soir un moment avant le coucher du soleil, vous vous battrez au fusil dans le maquis; on a désigné un espace dont ni l'un ni l'autre vous ne devrez sortir; celui qui le premier apercevra l'autre tirera le premier, et la querelle sera vidée à jamais , carMarliani est le dernier desa race, comme vous êtes le dernier des Labeccio.
Madame Bianchi, épuisée par cette longue conversation, fut saisie d'un accès de toux si violent et si opiniâtre, qu'on eût dit que toute sa frêle et maladive organisation allait se briser. Paul l'examinait avec une véritable épouvante.
— Ahçà! madame, dit-il en se levant aussitôt que les râlements convulsifs de la
vieille asthmatique eurent cessé, ai-je compris ce que vous voulez dire, est-il bïeri vrai que ce soir...
— Ce soir, une heure avant le coucher du soleil, répliqua madame Bianchi tranquillement ; comme vous n'êtes pas habitué à vous glisser dans les maquis, j'ai exigé que le duel eut lieu pendant lejour. Ainsi, comme vous avez de bons yeux, vous avez plus de chances de succès que Marliani, si vous êtes vraiment sûr de votre balle.. . Vous voyez que je n'ai pas négligé de vous assurer tous les avantages sur votre adversaire.
— Je vous remercie sincèrement, ma bonne tante, répondit le jeune homme d'un ton ironique; mais cependant qu'arriveraitil si je n'étais pas bien disposé à risquer, pour une querelle qui dure depuis cent cinquante
ans. mon avenir, mon honneur, ma vie, contre la vie d'un grand imbécile qui ne m'a jamais fait d'autre mal que de me regarder avec trop de curiosité? Considérez...
Madame Bianchine lui laissa pas le temps d'achever; ses petits yeux lui sortaient de la tête, son visage était devenu d'une pâleur livide et elle dressait ses ongles comme ceux d'un chai irrité.