CHAPITRE XIV
— Me serais-je trompée? s'écria-t-elle avec véhémence, auriez-vous les indignes sentiments de votre père? Tous mes désirs, toutes mes espérances devraient-ils encore se briser contre votre lâcheté? mais non, c'es
impossible ; Carlo, souvenez- vous des paroles que vous prononciez hier :
N'est pas homme qui ne sait pas se venger!
Souvenez-vous que pour laver vos injures personnelles, vous vous êtes déjà battu plus d'une fois; ferez-vous moins pour l'honneur de votre nom? Voulez-vous me désavouer aux yeux de Marliani , ce dernier des vieux ennemis de notre famille?
Ayez du moins pitié de votre pauvre tante, ne me faites pas un pareil affront auquel je ne survivrais pas ! et si tout cela ne peut vous toucher, songez qu'à mon tour j'ai des moyens terribles de vengeance : je tiens l'honneur de votre père entre mes mains...
Si vous refusez ce duel, cette lettre ne partira pas et votre père sera ruiné : vous aimez
Thérésa, et, si vous refusez ce duel, Thérésa sera pour un autre; quant à ma fortune, j'aimerais mieux la jeter tout entière dans un gouffre que d'en laisser la moindre partie dans les mains d'un ingrat et d'un lâche !
Carlo Labeccio, deux routes en ce moment se présentent à vous : dans Tune vous pouvez trouver la mort dès le premier pas, mais si vous échappez au danger, vous aurez le bonheur d'avoir défendu noblement votre nom, d'avoir sauvé votre père, vous serez l'époux d'une femme belle et jeune que vous aimez, vous serez assez riche pour satisfaire tous vos goûts et tous vos caprices : dans l'autre vous n'aurez aucun danger à craindre, mais vous serez obscur, misérable et déshonoré!
Paul un moment avait été subjugué pat
l'autorité imposante de madame Bianchi ; mais sans répondre directement, il se mit à se promener tout pensif dans la chambre, et il murmurait des paroles telles que celles-ci :
— Sapristie ! où me suis-je fourré ?... Moi qui n'avais vu dans cette affaire qu'un léger service à rendre à un ami et une occasion de rire un peu. Cette petite vieille a le diable au corps.
— Que dites-vous, Carlo, mon neveu chéri? demandait madame Bianchi avec angoisse en le suivant du regard; vous acceptez, n'est-ce pas? Oh ! dites-moi que vous acceptez ! Dieu vous protégera en récompense du bonheur que vous m'aurez donné !
— Si je devais avoir part aux avantages comme aux charges de la situation, conti-
nuait Paul en lui-même en se promenant toujours, je ne dis pas... Mais diable ! risquer sa vie... J'aime mieux rendre ce qu'on m'a prêté.
— Que diles-vous, Carlo? répéta la vieille.
— Madame, dit le jeune homme en s'arrêtant devant elle, l'affaire que vous me proposez est assez grave pour que vous m'acordiez un peu de réflexion... Je demande une heure.
— Une heure! mais songez donc que le jour s'avance et que Marliani va se rendre au rendez-vous.
— Il n'est que midi, madame, et le rendez-vous n'aura lieu qu'au coucher du soleil; votre impatience raccourcit trop le temps.
— Mais enfin qu'allez-vous faire?
— Consulter un ami qui s'intéresse parti-
culièrement à mes affaires; ne vous désespérez pas, peut-être bientôt Carlo Labeccio va-t-il venir vous annoncer qu'il accepte la partie de plaisir que vous lui avez préparée. En même temps il déverrouillait lestement la porte.
— Vous riez, s'écria la vieille femme, oh! je suis sûre que vous accepterez. Vous voulez vous amuser des terreurs de voire pauvre tante.
— Non, non, je vous ai dit que tout cela dépassait la plaisanterie, répéta Paul en sortant; vous aurez probablement une solution avant une heure.
Et il se mit à faire de grandes enjambées pour arriver plus vite à la chambre du véritable Charles Labeccio.
Si la position où Paul Ouvert s'était placé
par pure obligeance était embarrassante, celle de Charles Labeccio n'était pas moins difficile et digne de pitié.
Nous venons de voir par quel hasard ftà jeune homme faible, délicat, timide, habitué aux douceurs et à la tranquillité de la vie civilisée, se trouvait être l'héritier direct et le défenseur obligé d'une de ces vieilles et sauvages querelles de famille qui en Corse durent des siècles, et qui font verser des flols de sang.
Pour comble de malheur, dans le moment où à défaut de vigueur physique, il avait si grand besoin d'énergie morale, dans le moment où il pouvait encore, en dér voilant franchement la vérité, implorer le pardon de sa tante, revendiquer son nom et, en essayant au moins de satisfaire les
impérieuses exigences de madame Bianchi, reconquérir peut-être tous les avantages que son élourderie lui avait fait perdre, il se trouvait cloué sur son lit, accablé par une de ces maladies violentes qui ôtent la force, le courage et par moments la raison.
La chambre qu'il occupait et qui lui était commune avec Paul Ouvert était située au second et dernier étage de la maison et ne présentait pas tout le confortable auquel sans doute il était habitué.
A voir la grossière cheminée pratiquée au milieu de cette pièce et la couche noire que la fumée avait laissée sur les murailles et les lambris, il était facile de deviner qu'elle était destinée à servir de séchoir pour les châtaignes, cet aliment privilégié deCasabella.
Le voyage de Charles en Corse avait été si précipité qu'on n'avait pu réparer à temps un appartement de cette maison délabrée dont une partie seulement était habitable. On s'élait contenté de placer deux lits et quelques meubles dans le séchoir, et madame Bianchi, pour s'excuser de la mesquinerie de cette hospitalité, avait dit aigrement que, ne s'attendant pas à recevoir en même temps que son neveu un élégant de Paris, elle en avait agi sans façon avec un jeune homme habitué à tout et qui dormait également bien partout.
On peut donc supposer que le malade n'avait pas absolument toutes ses aises dans cette pièce placée immédiatement sous le toit et où régnait à cette heure de la journée une chaleur étouffante.
Il avait fait un effort désespéré pour se lever et aller à la recherche de Paul, qui seul pouvait lui apprendre où en étaient ses propres affaires \ mais nous savons que Paul était resté absent toute la matinée, et Charles avait bientôt été obligé de se jeter tout habillé sur son lit, autant pour obéir au médecin que par nécessité.
Une robuste servante corse qui n'entendait pas un mot de français restait près de lui pour lui donner les soins que son état réclamait : mais ne pouvant tirer d'elle aucun éclaircissement et soupçonnant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire autour de lui, le pauvre garçon s'agitait sur sa couche, en proie à de poignantes angoisses qui ne contribuaient pas peu à rendre son état alarmant.
Ce fut en ce moment que Paul entra d'un air insouciant et égoïste, les mains dans ses poches et marchant bruyamment sans s'inquiéter s'il ébranlait la maison jusque dans ses fondements. Il se jeta sur un siège en poussant une exclamation de fatigue, et demanda à son compagnon d'un air distrait comment il se trouvait.
Charles à sa vue poussa un faible cri de joie, et se souleva sur le coude pour regarder son ami.
— Paul, s'écria-t-il, mon bon, mon généreux Paul, par grâce, dites-moi bien vite ce qui s'est passé! Vous avez vu madame Bianchi; que vous a-t-elle dit. qu'avezvous découvert?
— J'ai découvert une chose dont vous ne
m'aviez pas prévenu, répondit Paul d'un ton moitié jovial, moitié colère.
— Quoi donc ?
— C'est que votre tante est le diable en personne. Je parierais tout ce que l'on voudrait, que si elle ne peut marcher, ce n'est pas qu'elle ait la goutte, mais parce qu'elle aie pied fourchu.
— Paul, je vous en prie, ne me faites pas languir; dites-moi en deux mots toute la vérité.
— Eh bien, en deux mots, la voici: j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous rendre service en prenant votre nom et en jouant votre rôle le moins mal possible auprès de cette vieille enragée; je ne puis faire davantage que je n'ai déjà fait. Je vous rends votre nom, rendez-moi le mien ; et que Dieu vous
assiste! Moi, je compte quitter ce soir cette maison pour aller quelque part où Ton puisse respirer seulement cinq minutes consécutives, ce qui est impossible ici.
— Vous allez me quitter? s'écria Charles en tressaillant, me quitter au milieu de cette horrible crise?
— Que voulez-vous ! qui ne peut ne peut, comme disait mon maître de calcul; quand je me ferais tuer ce soir dans le maquis à votre place, je ne vous rendrais ni la fortune ni la femme qui vous étaient destinées !
— Vous me parlez par énigmes, Paul, et c'est là de la cruauté... Vous faire tuer, dans le maquis?...
— Quoi ! vous ne comprenez pas que votre affectionnée parente, après vous avoir préparé une jolie femme, une jolie fortune,
— 2 46 — a arrangé pour vous un joli petit duel à mort pour ce soir... A la condition que vous irez échanger ce soir une balle avec Marliani. pour cause de vendetta qui remonte à cent cinquante ans, vous aurez, si vous survivez, tout ce qu'elle a promis hier; sinon, non. La bonne dame, il est vrai, y a mis de la complaisance ; tout est arrangé le plus convenablement du monde; on n'a qu'à aller se promener au maquis pour prendre le frais et apporter sa tête, la balle viendra toute seule... Quelle prévenance ! Pour moi, que cela ne regarde pas, j'ai résolu d'aller d'un autre côté.
— Quoi ! s'écria le malade, serait-il vrai que cette terrible querelle dont mon père m'a parlé quelquefois par hasard existât encore ! Voilà donc l'explication de tous les ca-
priées de ma tante!... Mais j'avais entendu dire que tous nos adversaires avaient péri jusqu'au dernier?
— Il en reste un, le petit— fils du cousin de l'un des Jacobi... Votre tante vous expliquera cela mieux que moi. Elle a aussi une vieille défroque dont elle se propose de vous faire cadeau ; vous verrez ! Ce sera une précieuse relique pour vous, qui êtes un Labeccio ; mais moi qui ne suis que Paul Buvert, j'ai remercié; ce serait trop lourd dans mes bagages !
— Monsieur Paul, s'écria Charles d'un ton suppliant, est -il bien vrai que vous songiez à me quitter ! est-il vrai que vous voulliez ainsi abandonner dans une position affreuse un ami désespéré, mourant, qui n'a de ressource et d'espoir qu'en vous ?
Cette prière sembla rappeler Duvert à des sentiments plus généreux. Alors seulement il regarda Charles et il fut effrayé des ravages que la fièvre et les agitations continuelles depuis vingt-quatre heures avaient faites sur ses traits.
— Seriez-vous aussi malade qu'on le dit ? demanda- t-il avec intérêt; je n'ai pas la volonté d'aggraver votre position par une retraite précipitée, mais vous comprenez, mon cher Labeccio, que ma position à moi n'est plus tenable.
— Oh ! ne m'abandonnez pas, mon généreux ami ! que puis-je faire sans vous ? honneur, fortune, bonheur, tout est perdu si vous ne me soutenez pas... Qui sait! cette impitoyable parente me chassera peut-être de sa maison, tout faible et souffrant que je
suis, si elle vient à apprendre la ruse que nous avions tramée contre elle.
— Que faire alors?
— Voyez, cherchez vous-même , dit Charles déjà épuisé par celte conversation ; pour moi, je suis si faible ! Ma tète s'égare... Je ne sais...
— Ainsi je ne puis pas même compter sur vous pour un conseil, reprit Paul en retombant dans un de ses accès d'égoïsme ; ma foi, monsieur Labeccio, vous conviendrez que j'ai fait tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger de l'obligeance d'un ami ; si mes efforts n'ont pas eu tout le succès que nous en espérions, la faute n'en est pas à moi. Réfléchissez donc ; dans celte partie, vous ne mettrez pas d'enjeu et vous avez la chance d'un gain magnifique, tandis que
moi qui jouerai ma vie, je n'aurais en gagnant qu'un remercîment à attendre de vous !
— Monsieur Duvert, s'écria le pauvre Charles en sanglotant, vous me faites expier cruellement la faute que j'ai commise d'après vos conseils! Oh! que ne m'est-il possible de revenir sur le passé, d'avouer tout à ma tante, d'accepter toutes ses conditions, et, au péril de ma vie...
— Je le crois sans peine, dit Paul d'un ton sec, vous seriez payé pour cela... Mais votre maladie ne sera pas un obstacle sérieux: dans quelques jours vous serez guéri, sans doute, et si Marliani et votre tante veulent bien attendre jusque-là, vous pourrez tenter l'aventure. Je vous souhaite tout le succès possible !