‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

En achevant ces mots, Paul se leva et se mit à ranger ses effets dans une valise qui formait tout son bagage. Sa conscience lui reprochait bien en secret sa dureté, mais la réflexion étouffait ce bon sentiment. Sa pitié

pour le malheureux Charles n'allait pas jusqu'à braver à sa place les chances d'un duel à mort.

Un silence pénible, entrecoupé seulement par les gémissements du malade, régnait dans la chambre depuis quelques instants, lorsque plusieurs coups légers et précipités furent frappés à la porte. La garde alla ouvrir et Thérésa parut toute pâle et tremblante. Elle dit quelques mots en langue corse à la servante, qui lui fit signe qu'elle pouvait entrer.

A la vue de mademoiselle Bianchi, Charles essaya de descendre de son lit et Paul alla au-devant de la jeune fille qui s'avançait timidement.

— Excusez-moi, messieurs, dit-elle d'une voix altérée, si j'ose entrer ici, mais les cir-

— 2oo — constances expliquent ma hardiesse... Vous devinez sans doute que je sais tout.

— Quoi! s'écria Paul stupéfait, on vous a dit...

— On m'a dit, monsieur Duvert, reprit Thérésa avec véhémence, que sous un nom d'emprunt vous vous étiez introduit dans une famille honorable et confiante, compromise par cette coupable étourderie. Vous méritez, vous et le faible parent qui a prêté la main à cette supercherie....

— Thérésa, Thérésa, s'écria le malade d'une voix suppliante, ne m'accablez pas! Il s'agissait de sauver mon père de la ruine et du déshonneur.

Paul restait interdit et confus sans oser lever les yeux.

— Monsieur Duvert, reprit-elle en re-

marquant les préparatifs non équivoques du départ qu'il venait de terminer, je vois que vous étiez prêt à abandonner votre ami, et sans doute cette conduite est peu généreuse; mais je n'ai pas à la juger ; je suis fâchée seulement que vous ayez oublié que d'autres devoirs aussi respectables que ceux de l'amitié pouvaient vous retenir ici...

— Je ne vous comprends pas, mademoiselle, dit Paul tout étonné.

— Je veux dire, monsieur, repnt Thérésa d'une voix si émue et si tremblante qu'on l'entendait à peine, je veux dire qu'il y a ici une personne dont vous avez surpris indignement la bonne foi par ce faux nom que vous aviez usurpé; cette personne, croyant voir en vous un parent, un fiancé, un futur époux, s'est montrée avec vous familière et

pleine d'abandon aux yeux de ceux qui habitent cette maison, et si vous partez elle est déshonorée... Oh ! nous ne sommes plus ici dans les brillants salons où l'on fait si bon marché de l'honneur et de la réputation d'une jeune fille ! Dans notre île, dont vous avez raillé si impitoyablement les idées et les mœurs, on est plus sévère, monsieur; adresser une parole d'amour à une femme, c'est la flétrir si plus lard on renie cette parole. Ici, la plus simple preuve d'affection est un engagement, le plus simple soupçon est une tache. . . Vous voyez bien, monsieur, que vous ne pouvez partir ainsi !

Il est donc vrai! s'écria le malade en gémissant ; ce que je craignais est arrivé !... Ils s'aiment déjà, et ils ont pu se le dire... Tliérésa, de grâce, souvenez-vous que votre pa-

rent, votre fiancé, c'est moi, ce ne peut être que moi !

— Il est trop tard pour revendiquer ces titres, monsieur Charles, dit la jeune fille avec mélancolie, mais sans colère ; quelles que soient vos fautes à vous, je n'ose vous les reprocher avec trop de dureté, car votre affection pour votre père peut être une excuse ; quant à votre ami. . .

— Mademoiselle Thérésa, dit enfin Duvert, qui commençait à revenir de la stupéfaction du premier moment, ne soyez pas trop sévère pour une étourderie dont nous ne pouvions, en arrivant ici, prévoir les graves conséquences. S'il est un moyen de réparer le crime impardonnable que j'ai commis en trompant votre bonne foi, parlez sans crainte, et je m'efforcerai, |au prix des

plus grands sacrifices, de vous prouver l'estime et l'affection que j'ai ressenties pour vous dès le premier moment que je vous ai vue.

— Nous allons juger, monsieur, de la sincérité de ces sentiments, reprit mademoiselle Bianchi avec une certaine fermeté; mais, avant tout, je dois vous apprendre comment je suis arrivée à la connaissance de votre secret. Vous étiez parvenu à le dérober aux yeux de ma tante et aux miens, mais vous oubliiez qu'un homme, qui avait intérêt à vous bien connaître et dont je vous avais averti de vous défier épiait vos paroles et jusqu'à vos moindres actions : cet homme est Césario. Vous savez, je pense, quelles espérances il avait fondées sur moi avant qu'il fût question du voyage en Corse de mon

cousin Charles Labeccio. Ce voyage inattendu déconcerta tous sesprojets, etil chercha à se défaire d'un rival en lui suscitant des embarras et des ennemis. Ce fut lui qui avertit Marliani du jour et de l'heure où Charles devait arriver, et sans doute il essaya de persuader à cet homme qu'il devait chercher querelle au descendant des anciens ennemis de sa famille. Il s'était trompé dans ses prévisions: Marliani n'est pas un assassin, et au lieu de vous attaquer, comme Césario, dans son àme atroce, en avait sans doute conçu la pensée, il vous laissa passer, en réservant de proposer un combat plus loyal et plus généreux.

— Eh bien, ma foi, je ne me doutais pas hier que nous l'avions échappé si belle, pensa Duvert.

— Or, Césario ignorait, continua la jeune fille, que madame Bianchi avait depuis longtemps le désir d'amener son neveu à un duel qui, dans ses idées, est devenu une nécessité pour l'honneur de notre famille; vous savez quelle récompense elle propose. Ce projet a comblé de joie ce misérable Césario, il s'est dit :

Ou bien Charles Labeccio refusera le combat, et alors il ne sera plus à craindre pour moi, ou bien il l'acceptera, et je puis espérer qu'il y laissera la vie !

Cependant il y avait une lacune dans ce calcul ; il pouvait se faire que Charles Labeccio fut vainqueur, et alors Césario devait renoncer à ses secrètes prétentions; aussi il a cherché à s'éclairer sur certains soupçons qu'il avait conçus; il est entré ici furtivement,

il a examiné vos bagages, el sans doute il y a trouvé des'preuves de celle substitution qu'il avait devinée. De ce moment il a cru n'avoir plus rien à craindre.

Certain que M. Duvert n'accepterait jamais par pur dévouement un danger inutile, il a exécuté avec ardeur les ordres de sa maîtresse qui avaient pour but de rendre ce combat prochain et inévitable. Voilà ce qui explique la joie qui brillait dans ses yeux ce matin, ses railleries lugubres, sa colère de me trouver avec vous.

— Oh î le misérable bandit, murmura Paul entre ses dents, j'espère bien lui régler ce compte...

— Malheureusement pour ses abominables calculs, reprit Thérésa, il n'a pu modérer sa joie en ma présence, et pour se venger des

marques d'affection que je vous ai données devant lui, il m'a déroulé, il y a quelques instants, pendant que vous étiez encore auprès de ma tante, tous les fils de cette intrigue. Convaincu qu'il était impossible de tourner les difficultés insurmontables qu'il a accumulées devant un rival, il m'a initiée luimême d'un air triomphant à tous les détours de cet inextricable labyrinthe, sans songer qu'il pouvait me fournir ainsi un moyen d'en sortir.

— ïl en est donc un ! s'écrièrent les deux jeunes gens à la fois.

— Oui, sans doute, répondit Thérésa en baissant les yeux ; un acte de courage et de dévouement sera toujours dignement apprécié par ma tante, quel qu'en soit l'auteur. Puisque Charles Labeccio ne peut plus être

mon époux, il y a possibilité pour un autre d'entrer dans notre famille et d'en prendre en mains les querelles... Et celui que j'ai appelé mon parent, mon fiancé, celui que j'ai considéré comme devant être un jour mon mari...

— Thérésa! s'écria Paul transporté, je n'ose vous comprendre... De grâce, parlez clairement, car le temps presse.

— Eh bien, monsieur Duvert, reprit mademoiselle Bianchi avec courage, acceptez ce combat, et je vous jure que je n'appartiendrai jamais à nul autre que vous.

— Mais madame Bianchi, votre bienfaitrice?

— Elle n'osera refuser ma main à celui qui aura su venger, au péril de ses jours, ce ju'elle appelle l'honneur de sa famille.

— Non, non, s'écria Charles avec énergie, cet arrangement est impossible... je guérirai bientôt... ce duel est pour moi, moi seul, Charles Labeccio !

— Et moi, je suivrai dès à présent les chances qui se présentent de posséder un jour une si belle récompense! s'écria Duvert en pressant avec transport la main de Thérésa ; je serai heureux de risquer ma vie pour mériter un si grand bonheur... Charles Labeccio, songez à votre père, à qui tout retard pourrait être funeste. Les parts sont plus égales maintenant et je n'hésite plus à affronter tous les dangers ; je serai à ce rendez-vous. Charles, vous aurez pour vous consoler de ce que vous aurez perdu, l'honneur el le salut de votre père, et moi, j'aurai l'espoir d'être l'époux d'une femme que j'aime

— 20G — et pour qui je risquerais sans regret mille existences... Allons, Thérésa, je vais trouver votre tante; à votre tour, souvenez-vous de vos promesses !

Cet enthousiasme arracha des larmes à la jeune fille, et elle retint Paul par le bras au moment où il allait sortir :

— De grâce, monsieur Duvert, murmurat— elle tout émue, réfléchissez au moins quelques instants. Ne vous faites pas illusion : le danger est grand, il est immense... Ce Marliani est adroit, exercé et... c'est un duel à mort, vous le savez.

— Qu'importe ! n'ai-je pas joué ma vie plus d'une fois pour un stupide point d'honneur? Pourquoi mon courage faiblirait-il celte fois, pourquoi ma main trembleraitelle quand le bonheur de toute ma vie va

dépendre de mon adresse et de mon courage? Mon parti est pris: je vais l'annoncer à madame Bianchi, et, s'il le faut, je lui dirai qui je suis, je lui dirai...

— Non, non, Paul, dit Thérésa avec vivacité, j'aime mieux qu'elle l'ignore encore. Il faut qu'à ses yeux et aux yeux de tout le pays l'antagoniste de Marliani porte le nom de Labeccio. Nous la détromperons quand il sera temps.

— Et moi, dit le malheureux Charles avec frénésie, je ne souffrirai pas qu'on s'empare de mon nom pour me frustrer des riches avantages qui m'étaient destinés, je ne souffrirai pas...

— Retenez-le, commanda Thérésa en langue corse à la servante chargée de surveiller Labeccio, retenez-le bien ; ne voyez-

vous pas qu'il est clans le délire de la fièvre?

La vigoureuse paysanne s'empara de Charles, qui s'agitait comme un enfant en colère, et le força de rester immobile sur sa couche. Il se débattait avec rage, il écumait, il rugissait, ce qui ne contribuait pas peu adonner du poids à l'assertion, fondée peut-être, de Thérésa.

— Hâtons-nous, murmura- t-elle.

Et tous les deux sortirent, poursuivis par les cris du malheureux Charles, qui devinrent de plus en plus faibles à mesure que ses forces diminuaient, et qui s'éteignirent bientôt dans le silence de l'épuisement.

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