‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« Les choses en étaient là lorsque, il y a quelques mois, mon père m'apprit en pleurant que, par suite de plusieurs faillites successives dont il venait d'être victime, il allait se trouver forcé de suspendreses payements.

Ce fut pour moi un coup terrible; jusquelà je n'avais songé, après avoir terminé mes études, qu'à vivre de la vie agréable et facile de Paris; cette nouvelle me rappela au sentiment du positif.

Je me mis au travail avec ardeur pour chercher dans les affaires de notre maison de banque les ressources capables de nous sauver. Tous nos efforts furent inutiles; il ne nous fut jamais possible d'inventer un moyen de faire face à des échéances prochaines, et après bien des calculs, après avoir tarifé au plus haut les ressources qui nous restaient, nous acquîmes la certitude que, si nous ne pouvions réaliser promptement une somme de soixante mille francs, notre ruine et notre déshonneur étaient certains.

Dès qu'il ne nous fut plus possible de

nous faire illusion sur cette affreuse réalité, nous nous laissâmes aller au désespoir.

Cependant mon père se souvint en ce moment que sa sœur était une des plus riches propriétaires de la Corse et qu'elle pouvait le sauver.

Ma tante a d'immenses plantations d'oliviers et des terres mieux cultivées que celles que nous avons vues jusqu'ici ; ses revenus sont considérables, et comme elle ne dépense presque rien pour elle-même et pour sa pupille, elle envoie chaque année à un banquier d'Ajaccio des valeurs assez fortes qui montent actuellement à une somme considérable. Mon père, qui n'ignorait pas cette circonstance, me fit part alors de ses relations antérieures avec madame Bianchi ; il me dit que, vu l'affection qu'elle semblait avoir pour

moi, elle ne Dfce refuserait pas la somme qui nous était nécessaire si j'invoquais mes droits à son intérêt et à sa pitié.

Vous pouvez croire que je n'hésitai pas à l'aire une démarche ; j'écrivis à ma tante une lettre très-pressante où je lui exposais la situation de mon père.

La réponse ne se lit pas attendre ; madame Bianchi m'assura, dans une lettre qui m'était personnellement adressée,qu'elle avait les moyens et la volonté de sauver mon père, mais qu'elle entendait n'offrir les soixante mille francs en question qu'à moi seul, le futur représentant de la famille; que si j'étais réellement tel qu'on le disait, je n'avais qu'à me rendre immédiatement en Corse , et qu'elle me remettrait elle-même la somme demandée.

Elle ajoutait que ce voyage ne serait pas de longue durée, qu'elle s'arrangerait de manière à ne mettre aucun retard dans l'envoi des fonds dès qu'elle m'aurait vu, mais que, si je ne partais pas pour la Corse aussitôt après la réception de sa lettre, elle considérerait mon refus de la visiter comme une rupture définitive; elle donnerait tous ses biens à sa pupille, mademoiselle Thérésa Bianchi, et ni mon père ni moi nous n'entendrions jamais parler d'elle.

Vous devez comprendre, mon cher Paul, dans quel embarras nous nous sommes trouvés en recevant cette injonction péremptoire. Je suis si différent du portrait que l'on a fait de moi à mon inflexible tante, que je suis

presque certain de lui déplaire, et, furieuse

d'avoir été trompée, elle refusera de rempli sa promesse.

Cependant, comme le voyage que j'accomplis en ce moment était la seule ressource qui nous restât, je n'ai pas hésité à me mettre en route.

J'espère que je parviendrai à l'émouvoir au récit des malheurs qui nous menacent; si je ne suis pas tel qu'elle s'atlend à me trouver, les prières que je lui adresserai au nom de mon père parviendront peut-être à . la toucher. Enfin il faut que les fonds soient à Paris pour la fin du mois, et il ne m'est pas possible de chercher un autre moyen de salut que celui qu'elle nous offre. Vous voyez combien je suis excusable de trembler à mesure que nous approchons de Casabella ! »

Paul avait écouté ce récit avec une atten-

lion soutenue ; il n'avait pas songé une seule fois à porter la main au sac aux provisions, et il garda le silence longtemps encore après que Charles Labeccio eut cessé de parler.

— Oui, oui, reprit-il enfin en secouant la tête, le cas est embarrassant ! Mais aussi, mon cher camarade, permetlez-moi de vous dire qu'il faut que votre père soit bien... Comment dirai— je? Oui, bien bon enfant (et il appuya sur le mot) pour être allé fourrer dans la cervelle de votre tante un tas de sornettes à votre égard ! Il est vrai qu'on n'a jamais rien vu d'aussi biscornu et d'aussi original que cette chère parente ! D'après ce que vous m'avez dit, elle compte trouver en vous une espèce de tambour-major, jurant, pestant à tout propos, ayant toujours le poing sur la hanche, défiant au bancal l'univers

entier, el ma foi ! vous ressemblez plutôt à une jeune demoiselle parisienne habillée en cavalier et étouffée dans un corset qu'à un pareil personnage. Voire père n'était pas raisonnable, vraiment, et il vous a engagé dans un mauvais pas.

— Que voulez-vous, Duvert! répondit Charles d'un air de regret, mon pauvre père n'avait d'autre pensée que de me concilier l'affection d'une parente vieille et riche qui pouvait me laisser son héritage ; il n'avait pas songé aux circonstances malheureuses qui amèneraient une entrevue entre elle et moi, et il s'est trouvé pris à son propre piège.

— Oui, sur mon âme ! et pour peu que la vieille dame soit le quart aussi revêche que certaines vieilles femmes de ma connaissance, elle va jeter les hauts cris, vous dés-

hériter, et peut-être même vous refuser les soixante mille francs dont vous avez besoin ! Sapristie ! la situation n'est pas gaie, et je ne sais trop quel conseil vous donner pour vous en faire sortir.

Tous les deux se turent et se mirent à réfléchir. Ils suivaient en ce moment un des sentiers âpres et tortueux qui sont presque les seules voies de communication dans la Corse, et ils traversaient une belle vallée que des collines boisées dominaient de toutes parts.

Cette vaste enceinte était calme et déserte ; en sorte que nulle distraction ne pouvait interrompre les méditations des deux amis.

Charles marchait la tête inclinée sur sa poitrine, poussant de profonds soupirs par intervalles, tandis que Paul Duvert, ses gros

— o4 — sourcils froncés et les yeux levés vers le ciel, sifflotait entre ses dents, ce qui était chez lui l'indice d'une grande préoccupation.

Ce silence durait déjà depuis quelques instants lorsque tout à coup le sifflotement cessa, et Duvert toucha doucement le bras de son compagnon, en désignant de l'autre main un individu debout et immobile au sommet d'une colline qu'ils allaient avoir à gravir.

Ce personnage paraissait armé, et sa haute taille se dessinait en noir sur le ciel bleuclair, comme une inquiétante silhouette.

— Qu'est-ce que cela? demanda Paul à son compagnon? que diable peut faire cet homme en un pareil endroit?

— C'est quelque habitant du pays, dit Charles en regardant avec distraction dans

la direction indiquée: un paire, peut-être... il pourra nous dire si nous sommes ou non dans le bon chemin.

— Si c'était un pâtre, nous apercevrions sans doute le troupeau qui est confié à sa garde; d'ailleurs je vois d'ici briller dans ses mains quelque chose qui ressemble à un fusil.

— Vous oubliez que tous les paysans que nous avons rencontrés jusqu'ici avaient le fusil sur l'épaule?

— Oui, et je dis que c'est une habitude qui convient mieux à des voleurs de grand chemin qu'à de pacifiques agriculteurs. Mais avez-vous remarqué que cet individu là-haut se trouve placé exactement au milieu du sentier , de manière que nous ne puissions passer sans sa permission? Avez-vous remar-

que aussi qu'il nous regarde avec une attention soutenue, comme s'il était venu là tout exprès pour nous attendre?

Charles répondit en souriant que leur costume et leurs allures avaient été déjà plusieurs fois, dans le cours de leur voyage pédestre, l'objet de la curiosité des montagnards, et qu'ils n'avaient pas plus cette' fois que les autres de motifs de s'en inquiéter.

— Ce n'est pas que j'aie peur, au moins, monsieur Labeccio ! dit Paul d'un'air Iranquille ; si nous étions seulement dans un chemin dépendant de la commune de Martigny, où je suis né, je vous jure que je m'inquiéterais aussi peu de ce grand flandrin que du Grand-Turc; mais ici, je suis tout dépaysé, et ce que je ne connais pas m'a toujours donné de l'ombrage.... Si encore

j'avais quelque bon gourdin... Attendez un instant.

ïl tira de sa poche un couteau et coupa avec dextérité dans un taillis voisin une énorme branche appropriée à l'usage qu'il en voulait faire. En un clin d'œil elle fui émondée, et le jeune campagnard se trouva possesseur d'une arme qui. dans ses mains vigoureuses et exercées, pouvait être redoutable ; puis, rassuré tout à fait par celte précaution, il rejoignit son compagnon, et ils commencèrent à gravir côte à côte la montagne au sommet de laquelle se trouvait le singulier observateur.

A mesure qu'ils avançaient, leur étonne ment devenait plus vif. Il ne fit pas un mouvement pendant tout le temps qu'ils mirent à monter jusqu'à lui, et bientôt il leur fut

possible de distinguer son costume et ses traits.

C'était, comme nous l'avons dit, un homme de taille presque athlétique, quoiqu'il fût déjà d'un âge avancé.

Son visage bronzé, sillonné de rides, avait un grand caractère de force et d'opiniâtreté; ses yeux noirs et profonds étaient attachés sur les deux voyageurs avec une sorte de fascination inexplicable ; on eût dit d'un serpent attirant sa proie du regard.

Le costume de cet homme était du reste celui des paysans un peu aisés du pays; il avait sur la tête un bonnet pointu en peau de chèvre dont les côtés retombaient sur les oreilles; il portait une veste brune brodée de rouge et de jaune, des culottes de même ;,toffe que la veste, et des bottines de cuir écru

à rétro ussis. A sa ceinture était attachée une carchera, sorte de giberne que les Corses ont toujours soin de bien garnir de cartouches. ït était appuyé sur un fusil à baïonnette, dont la crosse était posée à terre, et dans cette attitude il ne ressemblait pas mal à une sentinelle en faction.

Il faut avouer que cette pose et la manière dont l'inconnu examinait les jeunes gens étaient bien de nature à exciter quelques soupçons, d'autant plus que le mystérieux personnage barrait toujours l'étroit sentier que suivaient les voyageurs et semblait avoir pris racine à cette place.

Charles commença à s'inquiéter et il se rapprocha de son robuste compagnon, qui par contraste affectait un air tranquille et s'était remis à siffloter entre ses dents.

Enfin les voyageurs se trouvèrent si près de l'inconnu qu'il fallait nécessairement ou qu'il se dérangeât pour leur laisser le chemin libre ou qu'ils le heurtassent en passant.

Quant à lui, il n'avait fait d'autre mouvement que celui de relever lentement son fusil, sans cesser de darder sur eux ses regards perçants. Paul Duvert se plaça devant son faible et timide compagnon, et se tournant résolument vers l'étranger, il lui dit d'un ton menaçant:

— Ahçà, l'ami, comptez-vous rester longtemps planté là comme un terme? Si vous attendez quelqu'un à cette place, vous devez déjà sans doute vous être convaincu que ce n'est pas nous... Veuillez donc vous éloigner un peu, car je n'aime pas à me trouver si près de tout le monde, et de votre côté vous

pourriez n'être pas content d'être à portée de ceci.

En même temps il exécuta avec son bâton un rapide moulinet qu'il jugea de nature à imposer à l'obstiné paysan: mais à son grand étonnement celui-ci resta impassible et continua de l'observer en se disant comme à luimême :

— C'est lui... il est tel qu'on le disait; d'ailleurs je le reconnais à son insolence; c'est un Labeccio, un véritable ouragan (1)!

(1) Le Labeccio, dans l'île de Corse, est un vent terrible qui déracine les arbres et cause les plus grands ravages.

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