CHAPITRE IV
Comme il avait parlé en italien, ni Charles ni son compagnon n'avaient pu le comprendre. Paul impatienté allait se jeter en avant pour forcer le passage , quand l'étranger étendant la main vers lui,
reprit en français d'un ton lent et mystérieux :
» — Non, non, jeune homme, je ne me suis pas trompé : c'est bien toi que j'attends. Ce n'est pas ici le lieu de répondre à tes menaces; maintenant que je suis certain de ton arrivée, je suis content; nous nous reverrons.
En même temps il se détourna un peu et gagna un taillis voisin pour laisser le passage libre, puis se retournant tout à coup vers les jeunes gens, qui étaient restés ébahis à la même place, il reprit avec un sourire fier et sardonique :
— Tu ne me connais pas ; je suis Marliani.
— Enchanté, monsieur Marliani, défaire votre connaissance, s'écria Paul d'un ton
jovial en voyant que l'étranger n'avait du moins pour le moment aucune mauvaise intention ; mais ne pourriez-vous pas nous dire si nous sommes dans le chemin de Gasabella?
L'étranger s'arrêta au moment de disparaître derrière les arbres, et désigna par un geste silencieux une habitation située à une demi-lieue environ de l'endroit où ils se trouvaient.
— Nous nous reverrons, dit-il encore d'une voix forte; je te donne deux jours.
— Merci, dit Paul froidement, comme s'il eût compris le sens de ce qu'on lui disait.
Le paysan corse avait déjà disparu.
— Ah çà ! que peut signifier une pareille aventure? demanda Paul en se remettant en marche.
— Je crois que cet homme s'est trompé.
— Je crois, en effet, qu'il m'a pris pour vous; n'a-t-il pas prononcé votre nom de Labeccio ?
— Il est vrai, mais j'avais pensé d'abord... Oui, oui, Paui, il serait possible que cet homme vous eût pris pour moi, quoique dans ce cas l'aventure ne m'en parût pas plus claire. Je ne suis jamais venu dans ce pays et, que je sache, je n'y suis connu de personne.
— Alors il est évident qu'on s'est trompé ; n'en parlons plus. Eh mais ! j'y songe, continua Paul en se frappant le front et comme illuminé d'une idée subite, si nous faisions partager à tout le pays Terreur dont nous accusions cet imbécile, ne serail-il pas possible...
Il s'arrêta comme effrayé des immenses difficultés que présentait son projet.
— Que voulez-vousdire?demandaCharles précipitamment.
— Ecoutez, monsieur Charles, reprit Duvert d'un ton plus posé, je serais enchanté de pouvoir vous être utile dans la position difficile où vous êtes en ce moment; et je ne vois qu'un moyen de vous sauver, si toutefois vous le jugez praticable.
— Oh ! parlez, parlez.
— Ne m'avez-vous pas dit que votre tante éprouverait de la répulsion pour vous, rien qu'à voir la faiblesse de votre constitution, rien qu'à entendre le son de votre voix toute féminine, rien qu'à éiudier pendant une heure vos goûts, vos idées, votre caractère, et n'est-ce pas que, si elle se croit trompée
par votre père, elle vous refusera ce que vous venez lui demander ?
— Tout cela n'est que trop présumable.
— Ne m'avez-vous pas dit aussi qu'un gros garçon tout simple et tout matériel tel que moi avait plus de chances de plaire à la vieille dame et de l'engager à desserrer les cordons de sa bourse?
— Je le crois encore.
— Eh bien ! monsieur Charles, si vous y consentez, pendant les trois jours que nous devons demeurer chez votre tante, nous changerons de nom, vous vous appellerez Paul]Duvert et moi je m'appellerai Charles Labeccio?
— Ce projet est si hardi qu'il en est fou ! dit Charles tout pensif, et cependant... peut-
être a-t-il des chances de succès. D'un autre côté, si ma tante venait à découvrir la supercherie...
— Comment la découvrirait-elle? Songez donc que rien ne pourra lui donner l'éveil : le portrait qu'on lui a fait de son neveu se rapproche plus du mien que du vôtre ; elle ne vous a jamais vu, et lorsque vous aurez quitté l'habitation, elle ne vous reverra sans doute jamais. Celte ruse vous procurera l'affection de votre tante et son assistance pour toujours. Que voulez-vous! avec les fous, je devrais dire les folles, que votre tante me le pardonne ! il faut employer des moyens un peu extraordinaires; enfin, voyez si cette proposition peut vous plaire, je la crois tout à votre avantage.
— Mais, reprit le jeune Corse avec hésita-
lion, êtes-vous sur que vous-même vous rem-* plirez votre rôle de manière...
— Laissez-moi faire, dit Paul d'un air capable, d'après ce que je connais déjà du caractère de voire parente, je suis certain de ne pas faire de trop grosses balourdises. Par exemple, je ne promets pas de ne pas m'amuser en secret un peu à ses dépens ; mais elle ne se doutera de rien ; vous verrez. D'ailleurs la comédie ne durera que trois jours, et la bonne dame sera bien fine si dans cet espace de temps elle vient à découvrir le bout d'oreille. Enfin, monsieur Charles, songez que vous serez près de moi, que vous ne me quitterez pas d'un instant, que je serai toujours à portée de recevoir vos renseignements, vos instructions, vos conseils...
— Eh bien ! Paul, j'accepte, dit Labeccio
convaincu, en pressant la main de son compagnon, je mets toute ma confiance en vous. Songez qu'il y va de l'honneur et de la fortune de mon père, et si nous réussissons, je vous devrai plus que la vie.
— Ne parlons pas encore de reconnaissance, reprit le Flamand en jetant un regard rapide autour de lui; si je ne me trompe, nous allons arriver dans quelques moments à l'habitation de notre digne parente, et vous n'avez pas de temps à perdre, si vous voulez que je sois convenablement au fait de certains détails intimes sur votre famille.
Charles se hâta en effet dedonner les renseignements les plus nécessaires afin que son compagnon pût remplir son rôle sans trop debévues,etilsétaientencoreabsorbéstousles deux par celte conversation, quand de nou-
veaux personnages vinrent attirer leur attention.
Depuis qu'ils avaient quitté l'individu qui s'était donné le nom de Marliani, les deux jeunes gens étaient arrivés enfin à la nouvelle vallée riante et boisée à l'extrémité de laquelle se trouvait l'habitation de madame Bianchi.
Cette vallée , située à la dernière limite de la région montagneuse, semblait être lavant-cour de ces immenses plaines que les voyageurs avaient aperçues des plateaux supérieurs et qui s'étendaient jusqu'à la mer.
En face d'eux était une petite gorge formée par l'écartementde deux collines, et ils pouvaient, à travers cette ouverture, observer mieux qu'auparavant ce pays plat couvert de
flaques d'eau croupissante et fétide, entrecoupé de champs ensemencés et de ces taillis impénétrables si célèbres en Corse sous le nom de maquis.
Des bouffées d'un vent chaud et humide, chargé des exhalaisons méphitiques des marais, arrivaient déjà jusqu'à eux; ils touchaient à cette partie de l'île qui, pour être la plus fertile et la mieux cultivée de la Corse, est justement redoutée à cause des fièvres et des autres maladies qu'engendre son insalubrité. *
C'était portant dans cette position malsaine et dangereuse que demeurait depuis trente ans madame Bianchi.
La maison s'élevait à l'entrée même de cette gorge qui débouchait dans la plaine, et elle était mal défendue par les hauteurs voisines
contre ses exhalaisons méphitiques dont les voyageurs ressentaient déjà les atteintes.
C'était un édifice lourd, sombre, écrasé, assez semblable à une petite citadelle, et dont les vieux murs de pierre eussent pu au besoin résister au canon.
Des mousses, des joubarbes, des orpins et d'autres plantes parasites couvraient le toit tout entier comme d'une croûte impénétrable; des lierres et des vignes sauvages serpentaient autour des fenêtres étroites et profondes.
Ce qu'il y avait de singulier dans cette habitation, dont tant de plantations et de terrains en parfait rapport étaient les dépendances, c'était qu'elle n'était entourée d'aucun de ces bâtiments accessoires qui partout accompagnent une fermé; pas de granges
pour les blés et les fourrages, pas d'étables pour les bestiaux, pas de cours pour conserver les divers instruments du labourage; chez madame Bianchi comme dans la plupart des maisons rustiques de la Corse, les grains étaient embarqués aussitôt après la moisson, et les bestiaux n'avaient la nuit d'autre asile que les maquis et les pâturages du voisinage.
Aussi, malgré quelques masures qui s'élevaient à quelques centaines de pas de l'habitation et qui étaient occupées par les journaliers attachés à l'exploitation des propriétés, la maison élaitisolée, sombre et silencieuse au milieu d'un massif de châtaigniers et de noyers qui la cachait en partie.
Mais les voyageurs n'eurent pas le loisir de faire toutes ces observations, car une jeune fille et une espèce de paysan qui semblaient
les avoir aperçus de la maison, s'avançaient précipitamment à leur rencontre et étaient déjà tout près d'eux.
La jeune fille avait une tournure élégante et gracieuse qui, dès le premier coup d'œil, la distinguait des pauvres montagnards du voisinage; sa robe d'indienne était de la plus grande simplicité, mais la coupe était d'une mode récente. Une petite mantille noire à l'espagnole et un chapeau de paille dont les rubans flottaient avec grâce, complétaient un négligé que n'eût pas dédaigné une coquette parisienne à la campagne.
Du reste, son visage était régulièrement beau, malgré la teinte dorée que le soleil avait donnée à ses traits, et cette teinte même, relevée par deux grands yeux noirs comme du jais et des cheveux en bandeau aussi noirs
que les yeux, donnait un charme de plus à sa vive et expressive physionomie italienne.
Quand elle fut à une certaine distance des deux amis, elle baissa les yeux, et ralentissant sa démarche comme à regret, elle adressa à voix basse quelques observations à son compagnon, qui, n'ayant pas les mêmes convenances à garder, ne se gênait pas pour faire des arrivants une inspection scrupuleuse.
Cet homme, de son côté, était digne d'exciter l'attention de deux voyageurs qui n'avaient quitté pour la première fois la France continentale que depuis quelques jours.
C'était un descendant de ces Grecs qui, sous la conduite des Comnène, vinrent en 1676 demander un asile à la Corse et s'établirent à Cargèse.
Cette race laborieuse et patiente qui s'est
conservée jusqu'à nos jours pure de lout mélange avec les autres populations corses, avait introduit dans l'île, dès cette époque reculée, le goût de l'agriculture et y avait fait faire des progrès importants à cette science, la mère de toutes les sciences.
Aussi, était-il d'usage, depuis bien des années, dans les riches familles indigènes, de choisir quelqu'un de ces Grecs agriculteurs pour diriger les travaux d'exploitation, et madame Bianchi, dans son respect pour les vieilles coutumes de son pays, n'avait eu garde de manquer à celle-là, d'autant plus qu'elle y avait trouvé son profit. Le bruit courait dans le voisinage que Césario, le personnage en question, avait été le principal agent de la fortune de sa maîtresse, et réellement ce bruit était fondé.
Du reste Césario élait un homme de 45 à 50 ans, de moyenne taille, aux traits pâles sous le hàle qui les couvrait et dont les yeux obliques avaient une singulière expression d'astuce et de vivacité.
Son costume différait essentiellement de celui des paysans corses et avait un caractère particulier.
Il avait sur la tète une de ces calottes si vulgaires de nosjourssous le nom de calottes grecques, et qui, pour lui, n'était qu'une partie nécessaire du costume traditionnel de ses pères. Il portait une veste assez semblable celle des autres , habitants du pays, mais son vêtement inférieur était une sorte de culotte très-large et flottante, serrée au-dessous
du genou et qui rappelait un peu, dans l'effet
général la foustanelle blanche des Grecs modernes.
Enfin, loutson extérieur semblait un compromis entre le présent el le passé, et chacune des deux époques avait sa part dans ce costume hétéroclite.
A la vue de ces deux personnes, les voyageurs s'arrêtèrent pour les attendre.