CHAPITRE VI
La chambre où se trouvait en ce moment madame Bianchi était une grande pièce du premier étage, noire, triste, lambrissée en châtaignier, et dont la peinture rougeàtre. qui n'avait pas été rafraîchie depuis bien des
années, s'était fendillée de manière à former une espèce de marbrure désagréable à l'œil.
Quoique la maison parût à lextérieur solidement bâtie, il était impossible de remuer dans ce vieil appartement sans faire trembler les vitres et sans éveiller dans toutes les parties des cloisons et du plancher une foule de craquements peu harmonieux.
D'immenses placards qui entouraient la chambre tenaient lieu des meubles qui servent d'ordinaire à enfermer les effets de toute nature, et il est à remarquer que quelquesuns de ces placards étaient fermés avec un soin qui prouvait qu'ils n'étaient pas vides.
Du reste, excepté un lit en noyer qui s'étalait dans un coin de la chambre au-dessous
d'un vieux baldaquin muni de rideaux blancs, tout avait la même teinte sombre et enfumée.
Les sièges et la table étaient en châtaignier comme les cloisons, et dataient sans doute de la même époque.
Les dorures de deux ou trois cadres qui renfermaient desgravurescommunes avaient disparu sous les injures des mouches et du temps, et excepté un grand crucifix de cuivre que la piété de Thérésa avait soin de conserver toujours brillant de propreté au-dessus de la cheminée, excepté la petite glace de Venise que la coquetterie de la jeune fille lui ordonnait de ne pas négliger si elle ne voulait être réduite aux fontaines du voisinage pour voir sa gracieuse image, il semblait que l'on n'eût rien essayé pour embellir cet an-
tique appartement depuis le jour où il avait été occupé pour la première fois.
Madame Bianchi elle-même ne faisait aucune disparate avec cet intérieur lugubre et mesquin à la fois : elle était à demi couchée dans un fauteuil à la Voltaire, seul meuble moderne qui eût trouvé place au milieu de ces vieilleries, et ses pieds enveloppés de flanelle témoignaient de son état presque continuel de souffrances.
Par contraste avec l'énergie de caractère dont elle avait donné si souvent des preuves dans le cours de sa vie. la tante de Labeccio ptait une imperceptible petite vieille, maigre jusqu'à l'étisie, asthmatique, et qui semblait toujours près de rendre l'âme à chaque acres d'une toux opiniâtre qui ne la quittait presque pas.
Sa figure jaune, ridée, souffreteuse, disparaissait presque entièrement sous une énorme coiffe dont il serait assez difficile de se faire une idée, attendu qu'elle n'appartenait à la mode d'aucun temps et d'aucun pays. Deux yeux verts, brillant comme deux émeraudes derrière les garnitures de dentelle qui les voilaient à demi, donnaient cependant un air de vivacité, de ruse et d'intelligence â cette figure bilieuse et livide.
Le reste de sa personne était perdu dans une vaste robe de soie verte dont la capacité devait être en partie remplie par de volumineux jupons, car, à voir les mains microscopiques qui sortaient de cet amas de vêtements, il était impossible de croire à l'embonpoint de leur propriétaire.
Tout cela formait une créature assez dis-
gracieuse, et certes si, comme le croit le vulgaire, la laideur physique est souvent l'indice d'un caractère acariâtre, on pouvait supposer que madame Bianchi ne rendait pas parfaitement heureux ceux qui l'approchaient et qui vivaient sous sa dépendance immédiate.
Cependant, au moment où les deux jeunes voyageurs, conduits par Thérésa, s'avançaient vers la maison, la vieille Corse avait t'ait trêve un instant à cette humeur revêche qui lui était habituelle.
Etendue dans son fauteuil, dont une de ses mains serrait le bras pendant que l'autre était appuyée sur une petite table chargée de registres, elle écoulait son intendant Césario lui rendre compte de l'entrevue qu'il venait d'avoir avec le prétendu Charles Labeccio.
11 y avait sans doute dans ce récit quelque chose qui flattait bien agréablement la vieille dame, car elle faisait répéter cent fois la même chose à son complaisant interlocuteur, puis elle riait, toussait, et prononçait quelques mots entrecoupés, que venait bientôt interrompre un nouvel accès de rire et de toux.
— Ainsi donc, mon pauvre Césario, ditelle d'une petite voix aigre dans un intervalle entre deux quintes, le jeune gaillard est bien tel qu'on l'a représenté... un véritable ouragan? et tu dis qu'il a six pieds de haut et des mains larges comme des battoirs? et tu dis qu'il est vif, emporté, audacieux... qu'il a voulu te battre ? Ah ! ah ! ah ! Ne m'as-tu pas dit qu'il t'avait battu?
Un fou rire, compliqué de toux, força en-
core madame Bianchi de s'arrêter. Césario attendit avec respect que sa maîtresse fût calmée, et il reprit d'un air de flagornerie :
— Ai-je dit qu'il m'avait battu? Non, non, madame, quoique je croie qu'il ne serait pas prudent d'échauffer la bile à ce bon monsieur Carlo. Non, il ne m'a pas battu ; mais, comme je vous l'ai dit, Marliani l'a échappé belle...
— Et Marliani aussi! s'écria la joyeuse vieille; quoi! il a été sur le point de prendre querelle avec Marliani sans le connaître, sans savoir... Oh ! mon Dieu, mon Dieu, que je vous remercie ! continua-t-elle en se renversant dans son fauteuil et en levant les mains au ciel, tous mes vœux vont être comblés à la fois ! J'en deviendrai folle! J'en mourrai de joie!
— Je ne veux pas troubler la félicité de ma chère et respectable maîtresse, dit l'intendant avec humilité; mais je l'engage, avant d'exécuter ses projets, à bien examiner...
— Tais-toi, tais-toi, Césario, dit madame Bianchi d'une voix sévère, songe que pendant le séjour de mon neveu lu n'es plus rien ici, rien que le premier de ses domestiques : non, je ne veux plus t'entendre! N'est-ce pas toi qui m'avais tourné la tête avec tes soupçons ridicules? N'est-ce pas toi qui m'avais fait croire un moment que mon frère avait voulu me tromper , que Charles n'était qu'un petit mirliflor de Parisien comme celui qui l'accompagne? Tu te crois bien fin, Césario, et tu as pensé faire un coup de maître en prévenant à mon
insu Marliani de l'arrivée de Carlo Labeccio ! tu n'as fait que seconder mes projets, vois-tu! On saura du moins dans le pays que notre vieille famille a encore un bon défenseur. Toi, aussi bien que les autres, tu ne connais pas mes secrets! Parce que je te consulte quelquefois, tu te crois l'insolence permise; prends garde de te faire ici l'ennemi de ceux qui bientôt peut-être seront tes maîtres!
A cette terrible mercuriale, Césario s'inclina si bas, que son front touchait presque les pieds de sa maîtresse, et il allait s'excuser peut-être, lorsque le bruit des pas des arrivants se fit entendre dans l'escalier.
Madame Bianchi prêta un moment l'oreille, puis tout à coup repoussant avec une
énergie surnaturelle la flanelle qui enveloppait ses jambes, elle saisit une canne en béquille qui était à portée de sa main et elle se leva debout. Puis, au grand étonnement de Césario, elle s'avança seule vers la porte, comme si la joie venait d'opérer sur- elle une guérison instantanée et miraculeuse.
— ?Se faut-il pas que je reçoive dignement le fils de mon frère, le précieux rejeton de ma famille? dit-elle d'un air fier, en se plaçant en face de la porte.
La première personne qui entra fut Thérésa, qui en voyant marcher sa tante qu'elle avait laissée faible et si souffrante un moment auparavant, ne put retenir un cri de surprise.
Quant aux deux jeunes gens, en apercevant tout à coup devant eux celte étrange créature haute tout au plus de trois pieds et demi, appuyée sur sa béquille, empaquetée dans ses vêtements , ridée et hideuse comme la petite fée malfaisante et bossue des contes d'enfants, ils restèrent pétrifiés à la même place.
Paul Duvert surtout , qui s'attendait à trouver dans la terrible et inflexible madame Bianchi une femme imposante et majestueuse, fut sur le point de laisser échapper un bruyant éclat de rire. Heureusement un regard suppliant de Charles le retint à temps, et tous les deux cachèrent l'expression de leur visage, quelle qu'elle fut, par une profonde inclination.
— Je vous salue, messieurs, dit madame
Bianchi avec un air de dignité qui sembla la grandir aux yeux des assistants; le jour de votre arrivée est un jour de bonheur pour Casabella et pour tous ceux qui l'habitent. Monsieur Duvert, continua-t-elle en se tournant vers Charles avec une politesse froide, considérez celte maison comme la vôtre. Et vous, mon neveu, ajouta- t-elle en regardant Paul avec des yeux où se peignirent à la fois l'admiration, la joie et l'orgueil, embrassez votre tante, votre amie, celle qui veut être pour vous une véritable mère.
Ces paroles furent suivies d'un geste affectueux et impératif à la fois, qui indiquaient clairement à Paul ce qui lui restait à faire.
Malheureusement Paul ne s'était pas préparé à cet accueil par trop bienveillant, et il hésita à remplir une formalité qu'il avait
trouvée si douce quelques instants auparavant à l'égard de ïhérésa Bianchi. Un geste de son ami lui montra ce qu'il ne voyait que trop bien.
Aussi se retournant brusquement, il dit d'une voix altérée , comme si l'émotion l'empêchait de comprendre exactement le sens de l'invitation qui lui était adressée :
— Ma tante, ma bonne tante, ma bienaimée tante... je ne sais comment vous exprimer le plaisir, le saisissement...
— Dans mes bras! dans mes bras! répéta madame Bianchi d'une voix tremblotante en joignant le geste aux paroles.
Cette fois, il n'était pas possible d'éluder la volonté nettement exprimée de la vieille Corse. Cependant Paul hésitait encore; il fallut que Charles le poussât par un mouve-
ment inaperçu des assistants dans les bras de labien-aimée tante. Le pauvre garçon s'exécuta en jetant sur son ami un regard de douloureux reproche.
La petite scène que nous venons de décrire avait duré tout au plus une minute; cependant madame Bianchi sembla en éprouver quelque fatigue, et Charles, qui s'en aperçut, lui offrit poliment son bras pour la reconduire à son fauteuil.
— Non, non, pas vous, dit-elle avec un dédain peut-être involontaire ; toute faible que je suis, vous paraissez aussi faible que moi. Soutenez-moi, mon neveu. Votre bras est robuste, à vous; vous pourrez être un ferme appui pour votre vieille tante!
De ce moment , Charles comprit quel
eût été son sort s'il se fût présenté à sa parente sous son véritable nom. Il n'avait pas d'illusion à se faire : dès le premier abord, il avait complètement déplu.