CHAPITRE VII
Quelques heures après, tout le monde était réuni dans une espèce de salle à manger, aussi nue et aussi délabrée que le reste de la maison.
Paul, encouragé par toutes les preuves de
bienveillance que lui donnait madame Bianchi, n'était plus aussi embarrassé de son rôle que dans les premiers moments de son arrivée. Il se livrait à toute sa gaieté et, comme il l'avait annoncé à son ami, il ne se gênait pas pour s'amuser en secret aux dépens de sa prétendue tante ; seulement il interrogeait de temps en temps, du regard, le véritable Charles sur ce qu'il devait dire, et celui-ci trouvait le moyen de lui exprimer ses idées de la même manière.
Charles semblait véritablement mal à l'aise ; ses traits étaient pâles, et, soit fatigue, soit agitation morale, de temps en temps il frissonnait comme s'il avait la fièvre.
Madame Bianchi elle-même était plus grave et moins expansive que le matin, et elle semblait scruter avec attention chaque
parole, chaque sentiment du taux Labeccio.
Enfin Thérésa et Césario étaient là aussi, Thérésa occupée exclusivement en apparence de servir les étrangers, Césario observant tout du bas bout de la table, où il était assis, avec cet air de sagacité et de défiance qui, dans ce moment, pouvait être de mauvais augure pour les deux jeunes amis.
Le dîner tirait à sa fin, et, bien que Paul eut paru beaucoup plus occupé de faire sa cour à madame Bianchi que de donner carrière à son riche appétit habituel, il ne semblait pas très-content du menu de ce repas, préparé cependant presque exclusivement pour lui.
Madame Bianchi, en effet, avait voulu que l'on servît à son neveu un dîner ta la manière
corse, et il faut convenir que ce repas netait ni bien délicat ni bien varié. Excepté quelques viandes et quelques poissons accommodés d'une manière bizarre, il se composait de mets dont la fécule de châtaigne était toujours la base.
Ainsi, le pain (pisticcine), le potage, les entremets, les fritures (fritelli), les tourtes (frandoline), tout était de celte éternelle farine de châtaigne. Seulement , comme le véritable Charles semblait plus difficile que son compagnon, et comme madame Bianchi ne pouvait raisonnablement exiger d'un hôte étranger ce qu'elle exigeait de son parent, quelques platsaccommodés à la manière ordinaire avaient été servis pour le Parisien, comme elle l'appelait, et le pauvre Duvert, en examinant du coin de l'œil certains mor-
ceaux appétissants qui restaient intacts sur l'assiette de son ami, eût bien désiré abdiquer pour un moment la parenté qui l'obligeait à de si pénibles sacrifices gastronomiques.
Sans doute Thérésa s'était aperçue de cette secrète répugnance, car au moment où l'on servait le dessert, dont la châtaigne taisait encore les plus grands frais , elle dit timidement à madame Bianchi :
— Me permettrez-vous de vous faire remarquer, ma bonne tante, que Charles ne paraît pas encore habitué à nos mets nationaux, et qu'il préférerait peut-être...
Le gourmand de Paul allait remercier avec chaleur sa prétendue cousine de cette obligeante observation , mais il cacha bien vite ses sentiments en voyant quel effet elle avait produit sur la vieille dame. Madame
Bianchi abandonna son assiette de hrilloli, bouillie de châtaignes et de lait qui faisait presque sa seule nourriture , et elle dit en regardant sa pupille d'un air sévère :
— Taisez-vous, mademoiselle; Carlo, sans doute, n'est pas habitué à notre ordinaire corse, mais, s'il est réellement aussi enthousiaste qu'il le dit de nos goûts et de nos usages, ces mets doivent lui plaire parce que ce sont ceux de son pays natal. Du reste, il est le maître ici et il peut commander comme il l'entendra.
La pauvre jeune fille baissa la tête et parut prête à pleurer.
— Ne la grondez pas, ma tante, ne la grondez pas, je vous prie, dit Paul avec vivacité, car c'est moi seul qui ai tort. J'avouerai franchement que clans les premiers mo-
mens ce que je viens de manger m'a paru étrange, et ma cousine a bien pu s'en apercevoir; mais voire dîner était excellent ; demain, j'en suis sur, je m'habituerai à tous ces mets, et d'ailleurs, comme vous le diles, ce sont les me(s nationaux de la Corse, de ma patrie , de ma véritable patrie , où tout esl bien, où tout est bon, où tout est beau...
Madame Bianchi sourit d'un air satisfait.
— C'est là une admiration louable, Carlo, reprit-elle ; mais ce qui m'intéresse surtout, c'est de savoir si, dans cette France où vous avez vécu, vous avez réellement partagé les idées et les sentiments que l'on suce ici avec le lait.
La vieille dame s'arrêta afin de laisser à son neveu le temps de bien peser ces paroles, en même temps que son regard vif
et pénétrant se fixait sur lui. Charles donna un coup de coude à son ami, comme pour l'avertir de prendre garde. Ainsi interpellé , Paul répondit avec une parfaite assurance qu'il ne savait trop ce que sa tante entendait par les idées et les sentiments particuliers à la Corse; que pour lui on lui avait toujours dit qu'il avait le caractère bien connu de ses compatriotes, et qu'il s'en ferait toujours gloire.
— Fort bien, mon garçon, dit la vieille en s'agitant sur son siège; mais vous ne comprenez pas bien encore; supposez, continua-t-elle en scindant ses paroles en petites phrases brèves, pendant que son regard restait toujours attaché sur les traits de Paul : supposez que nous en soyons encore au temps où la vengeance particulière, cette
vendetta corse dont on parle tant en France, s'exerçait sans contrainte parmi nous;... supposez qu'on ait injurié, assassiné un de vos parents ou même de vos alliés, et que l'adversaire dût rester impuni , qu'eussiez -vous fait, vous, en pareille circonstance ?
Un profond silence témoigna de l'attention de tous.
— Ce que j'eusse fait, dit Paul avec l'énergie nécessaire à son rôle, je me serais vengé moi-même. Car bien que j'aie été élevé loin de la Corse, ma tante, je n'en connais pas moins votre proverbe national: Non siete uomo si non ne fatela vendetta (1), et je m'en souviendrais dans l'occasion. . Rien ne pourrait peindre la joie qui
(1) Vous n'êtes pas homme si vous ne savez pas vous venger.
brilla sur le visage de madame Bianchi en entendant sortir de la bouche de son prétendu neveu ce proverbe que Paul n'avait appris que depuis le matin, et qui résumait tout ce qu'il savait de la langue corse. Elle bondit sur sa chaise.
— Vous êtes véritablement démon sang, Carlo, dit-elle avec effusion, et je vois que vous n'avez rien de votre faible et timide mère. Mais pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, supposez encore qu'une querelle vous survienne maintenant dans un pays asservi comme le nôtre à des lois sévères, mais impuissantes à réparer certaines flétrissures, qu'eussiez-vous fait, encore une fois.
— Je ne suis pas un grand légiste, répondit Paul avec un air d'insouciance affectée ;
mais si les lois étaient impuissantes pour laver mon injure, je saurais bien me venger sans m'inquiéter des lois et de ceux qui les appliquent.
— Courageux enfant! s'écria madame Bianchi avec enthousiasme; mais, reprit-elle en faisant un effort'pour paraître très-calme, vous, élevé dans les villes, vous ne pourriez avoir ni la force ni l'habileté qu'il faut pour une vendetle dans nos campagnes sauvages ; vous ne savez pas...
— Je sais tirer un coup de fusil aussi bien que qui que ce soit, dit Paul avec orgueil, et je ne pense pas qu'un homme soit plus difficile à tuer qu'un perdreau quand on le lient à l'œil et quand la main ne tremble pas. Que diable ! ma tante, je n'en suis pas venu à l'âge où je suis sans avoir eu quelques peti-
tes affaires; j'ai passé par trois duels qui en valaient bien d'autres, et je ne m'en suis pas trop mal tiré, je vous jure.
— Vous vous êtes battu en duel! répéta madame Bianchi hors d'elle-même; mais vous êtes véritablement un homme, Carlo, un homme fort, énergique, résolu, tel que je les aime! Cependant je frémis quand je songe que dans ces duels que vous avez affrontés, vous pouviez trouver la mort ! A quoi songiez-vous donc en risquant ainsi votre vie pour des fadaises de jeunes gens, tandis qu'ici vous étiez attendu avec tant d'impatience! Mais je serais morte moi-même de douleur, mon Carlo bien-aimé, si vous aviez quitté le monde sans que je vous eusse vu près de moi!... Vous ne sentez pas, vous ne pouvez pas sentir combien je suis heureuse !
Et en effet, la vieille dame s'appuya sur la table, à demi évanouie par suite des émotions diverses dont elle était accablée. Thérésa voulut la secourir, mais madame Bianchi la repoussa doucement.
— L'instant est favorable, dit Charles à l'oreille de son ami, maintenant parlez-lui de mon père.
Paul fit un signe d'assentiment, mais au moment où il allait entamer celle importante négociation, madame Bianchi se redressa vivement ; ses traits avaient repris leur calme ordinaire.
— A quoi bon hésiter davantage? dit-elle d'une voix ferme; Carlo, vous avez dépassé toutes mes espérances! J'avais adressé à votre père des reproches qu'il n'avait pas mérités
et que je tiens à réparer; votre voyage aura
tout le succès que vous en attendiez. La lettre que voici et qui partira demain matin est adressée à mon banquier d'Ajaccio; elle contient l'ordre d'envoyer immédiatement à mon frère, non pas une somme de soixante mille francs dont il a rigoureusement besoin , mais une somme de quatre-vingt mille ; le surplus est un cadeau que vous faites à votre père.
Paul resta tout abasourdi.
Charles, que ce succès subit et inespéré touchait plus vivement, ne put retenir un cri de joie et se leva debout comme par un mouvement involontaire.
Mais madame Bianchi ne remarqua pas cette circonstance, et au moment où Paul, revenu enfin de sa première surprise, commençait à lui exprimer sa gratitude d'une
manière convenable, après avoir pressé furtivement la main de son ami :
— Attendez, reprit madame Bianchi, je n'ai pas tout dit encore, et d'ailleurs, j'aurai des conditions à vous proposer. Non, je n'ai pas tout dit, mon neveu, car je crois que je puis réaliser dès à présent un rêve qui a toujours été mon rêve favori. Carlo, que pensez-vous de votre cousine Thérésa ?
Paul fut réellement désarçonné par cette question à brûle-pourpoint. Il balbutia d'un air embarrassé que mademoiselle Thérésa était une jeune personne charmante et que s'il ne craignait pas de blesser sa modestie...
— Mon neveu, reprit la vieille daine d'un ton sec, vous avez dû vous apercevoir que je n "aimais guère les phrases et les compli-
menis. D'ailleurs le temps nous presse, et nous n'avons pas un moment à perdre en grimaces et en petits ménagements... Carlo, consentiriez-vous à épouser ma nièce Thérésa. l'héritière de tous mes biens?