‹ Paul DuvertChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE Via · texte numérisé non relu

CHAPITRE Via

Le même soir, toute la famille van Baert était réunie dans la salle à manger pour un souper d'apparat auquel assistait le lieutenant Quentin , fiancé , comme nous le savons, de la jeune demoiselle van Baert.

L'heure était assez avancée, parce qu'il avait fallu attendre l'officier de gendarmerie qui , pendant une partie de la journée, avait parcouru le pays à cheval , pour remplir la mission qui lui avait été donnée de s'emparer à tout prix des incendiaires qui désolaient la commune.

Mais ce retard n'avait fait qu'exciter l'appétit des convives , et le maître de la maison surtout faisait honneur aux mets étalés devant lui avec une prodigalité toute campagnarde.

Le lieutenant, malgré le rôle d'amoureux qu'il avait à soutenir en présence de sa fiancée, ne restait pas trop en arrière d'appétit avec son beau-père présomptif.

Jeune et robuste , il avait besoin de réparer les fatigues de la journée , et Anna observait malicieusement à part elle, de l'autre côté de la table, que les compliments

un peu langoureux que lui adressait parfois son prétendant , ne lui faisaient pas perdre une bouchée.

Madame van Baert seule opposait un contraste frappant, par son air pensif et mélancolique, à la gaieté douce, à la sérénité peinte sur tous les autres visages , et , contre son ordinaire , elle oubliait d'avoir pour l'étranger ces petites attentions que toute maîtresse de maison croit devoir à ceux qu'elle reçoit chez elle.

Il est vrai que son mari n'éprouvait pas les mêmes distractions, et encourageait de la voix et de l'exemple son convive à bien faire.

Deux vieux domestiques de confiance servaient à table sans raideur et sans cérémonie, ne se gênant pas même de temps en temps pour placer leur mot dans la conversation.

SBSS.

Une grande lampe, dont la flamme était enfermée dans un globe de cristal dépoli , jetait dans toute la salle une vive clarté , et malgré l'air souffrant et contraint de la maîtresse du logis, ce petit festin avait une apparence d'entrain , de simplicité , de bien-être qui faisait plaisir à voir.

— Lieutenant, demanda en riant M. van Baert, vous avez oublié de me donner votre rapport officiel sur vos courses d'aujourd'hui, ijue diable ! quoique je n'aie pas mis mon écharpe de maire , je n'en suis pas moins le chef de cette expédition ! J'avouerai que , tout entier au plaisir de vous voir arriver pour nous mettre à table , je n'ai pas songé jusqu'ici à vous presser de questions. Cependant causons un peu de l'affaire qui vraiment en vaut la peine. Avez-vous fait quelques découvertes aujourd'hui? vos hommes ont-ils arrêté quelqu'un de suspect?

— Personne que je sache, monsieur; cependant j'ai envoyé des délachenienls dans toutes les directions, et il est impossible que le coupable puisse longtemps se soustraire à nos recherches. Du reste, comme vous l'avez désiré, tout ce que l'on apprendra vous sera immédiatement transmis et on ne fera rien sans vos ordres.

— Eh bien , pour commencer à exercer mon autorité , lieutenant Quentin , je vous annonce que le quartier-général est établi ici même chez moi; et comme vous êtes mon état-major , j'entends que vous logiez ici tant que le besoin de votre service vous retiendra dans le pays. A votre santé, lieutenant ! -

— Je ne me plaindrai pas d'un pareil ordre s'il ne contient rien qui puisse être désagréable à ces dames, dit le militaire avant de porter à ses lèvres le verre qu'il

venait de saisir pour faire raison à son hôte. Le maître de forges vida le sien lestement et reprit avec gaieté :

— Je vous disais donc, Quentin , que nous ne saurions mettre trop de soin à découvrir les auteurs de tous ces affreux incendies. Savez-vous que, de bon compte, voilà cinq fermes ou habitations qui ont été brûlées par ces misérables? Véritablement, lorsque je me suis adressé au préfet pour obtenir une force armée imposante dans cette commune, je commençais à trembler pour moi-même.

Si un malheur arrivait à cette usine, qui est toute ma fortune et ( notez bien, lieutenant, notez bien cela) toute la fortune de ma fille, je serais complètement ruiné. Aussi, pas de ménagements, morbleu! arrêtez, arrêtez tout le monde... Diable ! c'est que cela n'est pas une plaisanterie !

— Les ordres sont déjà donnés à mes

hommes, monsieur, et soyez assuré de leur zèle comme du mien pour préserver vous et votre aimable famille des malheurs dont vous parlez. Je crains même que nos gens ne soient trop sévères et qu'ils ne commettent encore des erreurs très-fàcheuses pour ceux qui en sont l'objet. Aujourd'hui même, làbas, à l'auberge des Forgerons , n'ont-ils pas eu la maladresse d'arrêter deux personnes bien inoffensives...

— Il n'y a pas de mal, pas de mal en vérité, lieutenant! Que voulez-vous? on peut se tromper, mais il ne faut négliger aucune précaution. Quand il s'agit de l'intérêt, de la sûreté même d'honnêtes citoyens qui ne demandent qu'à vivre de leur industrie , on ne peut montrer trop de zèle à rechercher les coupables et trop de sévérité à les punir. Sans cela on serait pillé , brûlé , assassiné chez soi à chaque instant... Vous offriiai-je

une aile de ce poulet, lieutenant ? il est vraiment délicieux.

Le lieutenant accepta et répondit :

— Mais vous ne savez donc pas que les deux personnes arrêtées étaient de votre connaissance? L'une est un malheureux insensé qui vit en état de vagabondage, mais que je crois très-peu dangereux...

— Ah ! oui, Sylvain , l'archange Michel , interrompit van Baert en riant ; le pauvre hère, en effet, n'est pas dangereux! D'ailleurs, il a été une des premières victimes de ces incendiaires, à moins toutefois , comme on le prétend, que ce soit tout simplement le tonnerre qui ait mis le feu à sa ferme...

— L'autre personne, continua Quentin, est le jeune étranger dont ces dames ont parlé aujourd'hui môme et à qui j'étais chargé de transmettre une invitation de votre part...

Madame van Baeii, qui jusqu'ici avait paru ne pas écouler la conversation, releva la tête et demanda avec beaucoup de vivacité ;

— Que nous dites-vous là, monsieur?

Quoi! ce jeune homme a été arrêté?...

— Oh ! un moment seulement, madame, et on s'est empressé de le relâcher aussitôt qu'on a eu reconnu l'erreur.

— N'importe , monsieur Quentin , dit d'un ton boudeur Anna, qui n'avait pas encore parlé, il est indigne qu'on ail pu soupçonner un jeune homme qui paraît si poli, si bien élevé !

— Celui qui a commis cette méprise a été puni, mademoiselle, et j'ai dii réprouver la violence avec laquelle on avait traité un étranger auquel vous et votre mère vous sembliez vous intéresser!

— A propos de ce jeune homme, dit M. van Baert en cessant tout à coup de

manger, savez-vous que je lui ai trouvé un air et des manières bien extraordinaires? Ce que vous me dites là, lieutenant, me donne quelques soupçons. Après tout je ne sais pas qui il est, moi; je ne le connais que pour l'avoir vu rôder autour de ma forge. Vous savez combien ces dames m'ont tourmenté pour que je lui accorde l'autorisation qu'il ne me demandait pas, dans la supposition, vraie ou fausse, que c'était un jeune homme désireux de s'instruire, et qui n'osait s'adresser à moi par timidité. Eh bien, savezvous comment, après avoir reçu cette invitation par votre entremise, s'est conduit cet étranger? Il est tombé ici comme une bombe à la fin de la jo.urnée, et m'a remercié d'une manière entortillée de mon obligeance, me disant qu'il était pressé de partir et que demain il aurait quitté le pays; il nous tenait les discours lesplusinintelligibles, ilpleurait,

il soupirait; c'était inimaginable, si bien que j'ai cru et que je crois encore qu'il est un peu timbré. Mais ce que vient de me dire Quentin est comme une révélation pour moi! Que diable, si on voulait mal interpréter l'insistance de ce jeune homme à pénétrer dans mon étabissement...

— Oh ! mon ami, pouvez-vous avoir de pareils soupçons ! demanda madame van Baert avec chaleur ; croyez- vous que la physionomie puisse être si trompeuse, et n'avezvous pas compris que ce jeune homme...

— Eh ! eh ! je ne crois pas aux physionomies, moi, quand il s'agit de la sûreté de ma propriété!... Enfin, lieutenant, sait-on quel est son nom? ce qu'il vient faire ici?

— Il n'a qu'un prénom, dit le lieutenant en souriant, si j'en crois le brigadier qui a vu son passeport. Quant à la cause de son séjour dans la commune, il n'en donne pas

d'autre que le désir de satisfaire sa curiosité.

— Tout cela ne me semble pas bien naturel, lieutenant Quentin, dit le maître de forges en secouant la tête, et sur ma parole, si demain ce jeune homme n'a pas quitté le pays, comme il l'a promis, il faudra que nous nous informions adroitement , sans l'humilier toutefois. . .

En ce moment un bruyant coup de cloche se fit entendre à la porte extérieure de la première cour.

Tous les assistants se regardèrent avec étonnement.

Page 1