‹ Paul DuvertChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La lune n'élait pas encore sortie de dessous l'horizon, elles teintes pâles que laisse après lui le soleil couchant s'étaient fondues depuis longtemps avec la couleur uniforme et foncée du ciel, en sorte que les étoiles seu-

les jetaient une lueur scintillante et mobile sur la campagne.

Cependant, à mesure que le voyageur avançait dans la direction de l'auberge des Forgerons, un reflet rougeâtre colorait, comme une sorte d'aurore boréale, l'extrémité supérieure des arbres de l'avenue.

Léon, tout entier à ses réflexions, profitait, pour se conduire, de cette lueur sinistre, sans même songer à en rechercher la cause, quand tout à coup des cris lointains , mais qui lui arrivaient distincts à travers une atmosphère limpide et immobile , le firent tressaillir.

Il s'arrêta, et rendu alors au sentiment de la réalité présente, il jeta autour de lui un regard d'étonnement et de crainte.

Les cris qu'il avait entendus se renouvelaient de moment en moment dans la même

direction, el le reflet lumineux semblait augmenter rapidement d'intensité.

Léon se remit en marche, impatient de savoir ce qui se passait à l'autre bout de l'avenue, et bientôt, à un détour du chemin, il poussa une exclamation d'effroi en apercevant tout à coup la cause de cette clarté extraordinaire qui se répandait sur la campagne : l'auberge des Forgerons était en proie à un incendie qu'il ne semblait déjà plus possible d'arrêter.

Léon crut d'abord que cette masse de feu n'était autre chose que laBuegne, cette montagne brûlante dont il avait déjà admiré plus d'une fois le solennel et terrible aspect pendant la nuit ; mais une seconde de réflexion suffit pour lui faire repousser cette idée ; la Buegne ne jette que fort rarement des flammes, et jamais par un temps chaud et sec comme celui de cette belle soirée; d'ailleurs

elle se trouvait dans une direction presque opposée à celle de l'auberge incendiée.

Alors seulement il se souvint des menaces que Sylvain l'insensé avait proférées le jour même contre l'auberge et les gendarmes qui l'occupaient, et il commença à soupçonner que la folie de cet homme pouvait bien ne pas être aussi innocente qu'on le croyait généralement.

En quittant la forge, il n'avait plus aperçu Sylvain, et maintenant qu'il se souvenait des avertissements vagues et incohérents que lui avait donnés cet homme, il ne pouvait plus douter que l'insensé ne l'eiit précédé à l'auberge pour accomplir quelque affreux projet.

Tl doubla donc le pas, plein d'inquiétude sur le sort de plusieurs papiers importants qui étaient avec sa valise dans une chambre de l'auberge.

A mesure qu'il approchait, les imprécations, les cris devenaient plus bruyants; on entendait aussi un cliquetis d'armes et un galop de chevaux.

Léon allait enfin entrer dans la sphère lumineuse formée par l'incendie, quand il se sentit brusquement heurté par un homme qui s'esquivait en silence et dont les épaules étaient chargées d'un fardeau.

Léon porta vivement les mains en avant et saisit avec force le rôdeur de nuit en demandant d'une voix menaçante :

— Où allez-vous? qui êtes-vous?

Mais le mystérieux personnage, sans chercher à s'éloigner , se débarrassa de son étreinte avec une vigueur remarquable, et en même temps un éclat de rire sauvage et saccadé fit reconnaître Sylvain.

— Vous ici, misérable! dit Léon, que

celte rencontre inattendue venait de confirmer dans ses soupçons.

Sans faire attention à ces paroles et au ton dont eiles étaient^ prononcées, le fou répondit en ricanant:

— Je vous l'avais bien dit que l'archange Michel passerait par là ce soir ! Mais il vous protège, vous. Tenez, voici vos effets... Il n'en voulaitqu'aux gendarmes, elles gendarmes ont échappé. Mais laissez faire, il saura Ijien les retrouver.

En même temps il remit à Léon une valise dont il était chargé et que le jeune hom me reconnut sur-le-champ pour la sienne.

— Où avez-vous pris cette valise? s'écriat-il; que signifie tout ceci? Malheureux, savez-vous que vous avez commis un crime horrible et que bientôt...

— Silence! interrompit brusquement l'in-

sensé en prêtant l'oreille, les voici ; sauvezvous...

En même temps il se jeta ki-même dans l'ombre que projetaient les arbres de l'avenue et disparut sans que le bruit de ses pieds nus sur le gazon put trahir sa retraite.

Un cavalier arrivait au grand galop sur eux, guidé par le murmure de leurs voix, et Léon, autant pour éviter d'être renversé dans l'obscurité que pour atteindre Sylvain qui s'enfuyait, s'élançait déjà dans la direction opposée, lorsqu'une main robuste tomba sur son épaule, et en même temps la voix forte de Bourguignon appela au secours.

— A moi, camarades! s'écria-t-il; je le tiens, je liens le coupable ! Par ici ! ...

A ses cris trois autres gendarmes, dont un était à pied, comme Bourguignon, accoururent précipitamment ets'emparèrentdeLéon, qui, du reste, ne faisait aucune résistance et

se contentait de protester énergiquement de ta voix.

— Pardieu, dit Bourguignon en le traînant dans un endroit plus éclairé et en l'examinant d'un air goguenard, c'est notre homme d'aujourd'hui, M. Léon Tout-Court.

Ah! ah! il paraît que monsieur s'amuse à briller des maisons ! Eh bien î on me rendra la justicede convenir que je m'en étais douté.

— Je vous assure, messieurs, qu'il y a ici une erreur, s'écria le prisonnier ; j'ai quitté l'auberge depuis plus de quatre heures, et je reviens des forges de Boussac, où j'ai eu le plaisir de voir M. Van Baert, le maire de cette commune.

— C'est ce que nous allons tirer au clair, reprit le gendarme ; mais, en attendant, notre devoir est de nous assurer de vous. A propos, que tenez-vous là? quelle est cette valise?...

— Ce sont mes effets, que Sylvain, ce paysan atteint de folie, a sauvés de l'incendie et qu'il vient de me rendre ici à l'instant même... Je l'ai rencontré par hasard, et je ne doute pas que ce malheureux ne soit le véritable coupable.

— Ah bah ! monsieur Léon Tout-Court, voilà une histoire un peu extraordinaire, et vous croyez que nous buvons de ce bouillonlà? Merci! il y a longtemps que nous ne sommes plus des conscrits. Avez-vous des cordes, vous autres? Je me défie des jambes de M. Léon Tout-Court : il en fait trop bon usage !

En même temps il se mettait en devoir de garrotter le malheureux jeune homme, à qui toute résistance était impossible.

— Messieurs, s'écria-t-il avec fermeté, songez à la grande responsabilité que va faire peser sur vous une pareille arrestation. Je

suisçlranger, il est vrai, mais je trouverai des amis, des prolecleurs; votre chef le lieutenant Quentin lui-même.,.

Les trois autres gendarmes, qui n'avaient pas, comme Bourguignon, un motif d'animosité personnel contre Léon, semblaient disposés à mettre plus de douceur dans leurs procédés envers lui et à écouler ses explications avec patience; mais Bourguignon, qui était le chef, reprit d'un ton tranchant :

— Je prends sur moi toute cette responsabilité. J'ai été chargé de veiller sur cette maison, qui a été incendiée sans qu'on sache comment; un étranger, inconnu atout le monde, est trouvé la nuit à quelque distance de l'endroit du sinistre et s'enfuyant avec ses effets sauvés on ne sait comment; ses réponses sont embarrassées, sesexcuses inadmissibles ; nous devons en déférer aux autorités supérieures. Si, comme il le dit, le coupable est ce fouva-

gabond quej'avais arrêté aujourd'hui, il faudra que monsieur explique ses relations avec lui; aujourd'hui il lui adonné de l'argent devant témoins, on les a vus faire route ensemble pour aller aux forges; le fou a sauvé les effets de M. Léon Tout-Court pendant que tout le reste était la proie des flammes; il y a dans tout ceci des présomptions assez fortes pour justifier l'arrestation de ce jeune homme, et je l'arrête. D'ailleurs c'est moiqui commande, et s'il y a des reproches à craindre, c'est sur moi qu'ils retomberont. Ainsi donc, à la besogne, et dépêchons.

Les gendarmes parurent convaincus par les raisons de Bourguignon, qui réellement de son point de vue pouvaient paraître spécieuses.

Ce fut vainement que Léon supplia, menaça; on ne l'écouta pas, et enfin convaincu de l'inutilité de ses efforts, il sembla se ré-

signer à son sort, espérant qu'il lui serait facile de se justifier devant des hommes plus intelligents que ceux qui s'emparaient de lui. Quand il eut les mains solidement liées derrière le dos, Bourguignon saisit une corde qu'on avait passée autour des reins du prisonnier et donna l'ordre à ses gens de monter à cheval.

— Où donc allons-nous le conduire? demanda un de ses compagnons.

— Où donc pourrions-nous aller sinon aux forges de Boussac, chez M. le maire ? Le lieutenant Quentin doit y souper ce soir, et ils feront de M. Léon Tout-Court ce qu'ils voudront,

— Quoi ! s'écria le jeune homme avec un accent déchirant, vous allez me conduire ainsi lié et garrotté, comme un criminel, dans cette maison où tout à l'heure encore...

— Eh bien, reprit Bourguignonen goguenardant, voulez-vous donc que nous mettions chapeau bas et que nous vous priions poliment de passer le premier !...

— Mais, Bourguignon, dit un des gendarmes en désignant l'auberge, dont une partie s'écroulait déjà au milieu des flammes, nous laisons là ces malheureux sans secours...

— Il y a assez de monde de ce côté, et notre service nous appelle. Allons! en route, et au trot....

— Mais je ne pourrai jamais vous suivre, dit Léon avec un douloureux gémissement ; je suis épuisé de fatigue.

— C'est fâcheux! mais nous sommes pressés.

Et il murmura plus bas: — J'avais bien dit que tu me payerais mes deux jours d'arrêts.

Léon détourna la tête d'un air de mépris, et la caravane reprit rapidement le chemin des forges deBoussac.

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