CHAPITRE IX
— Qui peut sonner ainsi à pareille heure? demanda Van Baerl en interrompant son souper.
— Vous oubliez, monsieur, dit le lieutenant, que votre forge est maintenant le
quartier-général de toutes nos troupes. Ce sont sans doute mes hommes qui viennent faire leur rapport, ou qui nous amènent des prisonniers...
— Vous croyez? Eh bien, Jean, allez voir ce que c'est, et si ce sont les gendarmes, revenez nous prévenir.
Le domestique sortit pour obéir aux ordres qu'il venait de recevoir, et M. Van Baert reprit en se mettant à table avec gaieté:
— Allons, lieutenant, voilà sans doute des aft'aires qui nous viennent : mettons à profit les minutes qui nous restent encore.
Mais cette fois ses exhortations et son exemple furent perdus pour tout le monde.
Le lieutenant, tout préoccupé par la responsabilité qui pesait sur lui, avait repris subitement toute sa gravité, et les deux dames étaient inquiètes et tremblantes dans l'attente de ce qui allait arriver.
— 105 ~ Cinq minutes après le domestique rentra et parla bas à son maître. M. Van Baert se leva si précipitamment qu'il pensa renverser la table, et il s'écria d'une voix terrifiée :
— L'auberge des F'orgerons a été incendiée et l'on nous amène l'un des coupables, dites-vous? Voilà d'étranges nouvelles! Allons, lieutenant, à notre poste; il faut interroger ce misérable! C'est une capture importante. Vous, continua-t-il en s'adressant au domestique, faites entrer l'escorte et le prisonnier dans mon bureau, nous allons nous y rendre à l'instant.
— Oh ! mon Dieu, que s'est-il donc passé? demanda madame Van Baert.
— Jean, interrompit le maître de forges en retenant le domestique qui allait sortir, recommandez bien aux gendarmes d'avoir toujours l'œil sur leur prisonnier! Diable, s'il allait metire le feu ici ! Qu'ils ne le perdent
pas de vue une seconde... Enfin, continuat-il, à quelque chose malheur est bon. On dédommagera le propriétaire de l'auberge, et on n'aura plus àcraindre à l'avenir de pareils crimes dans le pays! Allons, lieutenant, allons bien vite savoir à qui nous avons affaire... probablement à un de ces vagabonds dont je n'ai pu encore délivrer entièrement le pays...
— Mon bon petit papa, dit la jeune fille avec curiosité, je voudrais bien le voir , pern^ettez-vous...
— Y penses-tu, petite folle! il te ferait peur, j'en suis sur; et d'ailleurs cela n'est pas convenable.
— Et moi, demanda madame Van Baerl avec agitation , me refuseriez-vous aussi la permission d'assister à cet interrogatoire?
— Comme vous voudrez, Cécile.... mais dépéchons.
Eu même lemps il entraîna le lieutenant, et tous les deux sortirent de la salle, séparée seulement du bureau par une porte de communication.
Au moment où cette porte s'ouvrit, Mme Van Baert, qui hésitait encore à profiter de la permission que lui avait accordée son mari , et Anna , dont la défense expresse de son père avait augmenté la curiosité , jetèrent un regard rapide dans la pièce voisine.
Plusieurs bougies étaient allumées sur la table , et les gendarmes se tenaient près des portes et des fenêtres , pour garder les issues; le prisonnier était assis tout seul près de la table , le front appuyé sur sa main.
Un coup-d'œil suffit aux dames pour le reconnaître. Madame Van Baert pâlit et chancela.
— C'est l'étranger qui est venu ici au-
jourd'hui ! s'écria la jeune demoiselle avec saisissement.
Madame Van Baert sembla faire un violent effort pour surmonter sa faiblesse et posa un doigt sur sa bouche pour ordonner le silence à sa fille; puis elle s'avança vers la porte d'un pas mal affermi.
— Maman, ma bonne maman , qu'avezvous donc? demanda Anna avec effroi ; vous paraissez souffrante... Est-ce que vous avez peur aussi?
— Non , ma fille , murmura la mère d'un ton mystérieux et solennel; car je suis siire, vois-tu, je suis sûre que ce jeune homme est innocent!
— Oh ! oui, il esl innocent , répéta Anna avec vivacité, et si je pouvais vous dire...
Mais Cécile, sans l'écouter, se glissa furtivement dans le bureau et s'assit dans un coin obscur de manière à voir et à entendre
ce qui allait se passer sans attirer l'atlention sur elle.
Quand M. Van Baert et l'officier de gendarmerie avaient paru , le prisonnier s'était levé avec une politesse qui chez lui semblait naturelle et avait salué en silence ceux qui allaient décider de son sort.
Dans le mouvement qu'il fît, un rayon lumineux tomba sur ses traits et le fit reconnaître au maître de forge, qui, oubliant toulà-coup l'impassibilité qu'exigeaient ses fonctions, s'écria avec indignation :
— Quoi! c'est vous , monsieur, vous qui aujourd'hui même... Oh! je comprends maintenant pourquoi vous rôdiez sans cesse autour de ma forge , et pourquoi vous aviez si grand désir d'y pénétrer ! Quand je songe au danger que j'ai couru , moi qui étais assez fou pour vous appeler chez moi... Misérable! Mais, dites-moi, quel était votre but en mé-
ditant ce crime? Qui vous y a poussé? Que vous ai-je fait, à vous?
— Arrêtez, monsieur, interrompit Léon avec beaucoup de fermeté; votre colère vous fait oublier les égards que l'on doit à un accusé, et avant de m'injurier il faut au moins que vous soyez siir que je suis coupable et que je ne suis pas de nouveau l'objet d'une cruelle méprise.
— Ce jeune homme a raison, dit M. Van Baert avec confusion ; je me suis laissé emporter comme un enfant, et mes craintes de propriétaire n'auraient pas dii me faire oublier que je ne suis ici que le maire de Boussac. Excusez-moi donc, monsieur, et soyez assuré que j'ai un désir sincère de vous trouver innocent.
En prononçant ces paroles, qui corrigeaient noblement son emportement instantané, il
s'assit en face du prisonnier dont il ordonna qu'on déliât les mains.
Le lieutenant Quentin prit place à côté de lui pour l'assister comme greffier, et fit signe à Bourguignon qui avait commandé l'escorte de s'approcher et de rendre compte des circonstances qui avaient motivé l'arrestation.
Après avoir écouté attentivement ce rapport, le maire adressa au prisonnier les questions d'usage sur son nom et son âge.
Personne ne remarqua l'émotion pénible de madame van Baert, au moment où il déclara qu'il était sans famille et qu'il était né dans les environs de Paris en 1804.
L'interrogateur poursuivit et demanda à Léon comment il expliquait sa présence dans le pays et quelle réponse il pouvait faire aux soupçons qui s'élevaient contre lui.
— Je l'ai déjà dit, monsieur, répliqua le
jeune homme avec une simplicité courageuse ; je me suis arrêté dans ce pays par une curiosité, par caprice, si vous voulez, et je ne puis donner d'autre motif à mon séjour dans le voisinage de votre usine Quant au crime affreux que vous m'imputez, réfléchissez, monsieur, qu'il se rattache à d'autres crimes qui l'ont précédé bien antérieurement à mon arrivée à Boussac ; je puis le prouver. Celui qui a incendié l'auberge des Forgerons est le même, sans niîl doute, qui a déjà incendié d'autres habitations dans ce canton. Or le coupable est, j'en suis certain, ce malheureux insensé qui est connu sous le nom de Sylvain, et que j'ai vu aujourd'hui pour la première fois. Je ne sais par quelle bizarrerie il s'est intéressé à moi, mais il m'a suivi, il m'a fait dans son langage mystique des confidences relatives à certains malheurs qui menaçaient l'auberge incendiée; confidences
dans lesquelles je n'avais cru voir rien de sérieux. Il est probable qu'en obéissant à l'aveugle instinct de destruction qui l'a poussé à ce crime, il a voulu me donner une preuve de l'intérêt inexplicable qu'il m'a voué. C'est au moment où il venait de me remettre ma valise que le bruit des gendarmes l'a fait fuir; je courais à sa poursuite pour lui demander des explications et pour livrer moimême à la justice un homme dont la terrible monomanie est devenue un fléau pour cette localité, lorsque j'ai eu le malheur d'exciter les soupçons.
M. Van Baert réfléchit quelques secondes et hocha la tête d'un air de doute en regardant le lieutenant occupé déjà à transcrire l'interrogatoire.
— Je vous avouerai, reprit-il en s'adressanl à Léon, que votre récit me semble sur plusieurs points un peu difficile à croire.
Cette liaison d'un jeune homme bien né en apparence avec un vagabond privé de la raison, cette rencontre, cette valise sauvée d'une manière si étrange, tout cela me semble bien obscur et bien romanesque. Pour savoir jusqu'à quel point on peut accorder créance à cette histoire, il faudrait avoir des renseignements plus précis que ceux que vous donnez sur votre personne, sur les causes de votre voyage, sur la conduite inexplicable que vous avez tenue vis-à-vis de moi. • — Ainsi donc , monsieur, dit le jeune homme avec regret, vous aussi me croyez coupable? les raisons que je vous ai données ne vous paraissent pas suffisantes ! Mais réfléchissez donc, de grâce ! quel intérêt peut avoir un étranger, un voyageur, à incendier une pauvre auberge de village où il a laissé ses effets? D'ailleurs j'étais encore ici, près de vous, au moment où l'incendie a éclaté.
Quel intérêt? je n'en sais rien, car tout est mystère dans vos actions et dans vos paroles. Pour ce qui est de l'alibi que vous invoquez, mon devoir est de m'assurer s'il est réel ou même s il est possible. Gendarmes, à quelle heure a éclaté l'incendie?
— A huit heures et demie environ, répondit Bourguignon après un instant de réflexion.
— Et vous, jeune homme, poursuivit le maître de forge, à quelle heure êtes-vous parti d'ici pour retourner à l'auberge?
— Mais, répondit Léon avec embarras, j'étais si troublé !... Je ne me souviens pas...
Van Baert attacha sur lui un regard soupçonneux et pénétrant.
— Et ce trouble ne pouvait-il pas provenir, reprit-il sévèrement, des reproches que vous adressait déjà une mauvaise conscience? Quelle raison donnerez-vous?...Mais jen'ou-
blierai pas que mes défiances personnelles ne doivent pas peser dans la balance de la justice. Cependant, pour en revenir à l'alibi que vous invoquez, je pourrais, en rappelant mes souvenirs, vous prouver que vous avez eu le temps de retourner à l'auberge une heure au moins avant le moment où a commencé le sinistre; mais j'aime mieux invoquer deux témoignages qui vous seront peutêtre moins suspects que le mien... Faites appeler ma femme et ma fille, dit-il au vieux domestique auditeur muet de l'inlerrogaloire.
En écoutant cet ordre, le sang-froid et le courage qui avaient soutenu Léon jusque là parurent l'abandonner tout à fait. Il cacha son visage dans ses mains et murmura en sanglotant:
— Paraître ainsi devant elles! oh! quelle humiliation, mon Dieu!