‹ Paul DuvertChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

A l'appel de son mari, madame Van Baert sortit lentement du coin obscur de la salle où jusqu'ici personne n'avait remarqué sa présence.

Elle était pâle, el sa physionomie portail

la trace des efforts qu'elle avait dû faire pour comprimer une pensée toujours prêle à s'échapper de ses lèvres.

Quant à Anna, sans doute elle n'était pas bien loin au moment oiison père avait donné l'ordre de la faire venir, carelle avait ouvert la porte de la salle à manger aussitôt que son nom avait été prononcé.

Toutes les deux s'avancèrent timidement, et M. Van Baert leur demanda encore une fois si elles se souvenaient de l'heure à laquelle Léon avait quitté l'usine.

— Il était sept heures environ, répondit madame Van Baert d'une voix altérée; les ouvriers venaient de quitter les ateliers.

— Oui, sept heures, ajouta la jeune fille toute intimidée de cet appareil imposant, et sans comprendre l'importance de ce qu'elle disait.

— Vous l'entendez ! reprit le maître de

forges d'un air de satisfaction ; vous êtes parti d'ici une heure et demie environ avant le moment où l'incendie s'est déclaré, et il ne faut à de jeunes jambes comme les vôtres qu'une demie-heure pour aller d'ici à Tauberge des Forgerons. Vous voyez donc bien que l'alibi ne peut être admis et que vous devez chercher d'autres moyens de défense si vous voulez que j'ordonne votre mise en liberté.

Mais Léon ne l'écoulait plus ; il se tourna vers les dames et leur dit en attachant sur elles un regard de reproche:

— Et vous aussi, mesdames, vous vous placez parmi mes accusateurs et mes juges ? Ah! je n'avais pas songé à ce malheur; le plus grand et le plus poignant de tous! Eh bien, puisque tout le monde m'abandonne, puisque je suis sans amis, sans protecteurs, pourquoi défendrai-je ma liberté et ma vie,

que personne sur la terre ne peut songer à défendre?

11 se laissa tomber accablé sur son siège et resta comme anéanti.

Un silence pénible régna un moment dans la salle; la plupart des spectateurs étaient profondément émus.

M. Van Baert lui-même ne pouvait se défendre d'un peu de pitié pour ce jeune et malheureux étranger, qui, bien que les apparences fussent contre lui, protestait si énergiquement de son innocence.

Cependant, comme on a pu le deviner par la passion mal dissimulée qui perçait dans ses questions, l'honnête industriel était préoccupé d'un sentiment d'intérêt personnel qui pouvait lui exagérer les charges réelles de l'accusation.

La pensée d'un incendie qui eut dévoré cette magnifique usine dont il était si-fier

étouffait les sentiments d'indulgence qu'il eiit ressentis pour un coupable ordinaire , et la possibilité d'un crime accompli sur un autre.

Enfin il songeait avec terreur à la vengeance que l'accusé pourrait exercer sur lui plus tard, si lui, Van Baert, commettait la faute de rendre la liberté à un vrai coupable.

Toutes ces réflexions se succédèrent rapidement dans son esprit, et il reprit bientôt en secouant l'attendrissement qui l'avait emporté pendant quelques secondes sur .ses craintes égoïstes.

— Ne vous désolez pas, jeune homme, et écoutez un peu le langage de la raison. Les charges qui s'élèvent contre vous sont fortes, il estvrai; mais, encore une fois, une grande franchise, un récit véridique des événements peuvent en diminuer et peut-être en détruire entièrement l'effet. C'est le mystère dont

vous vous entourez qui donne à chaque circonstance de l'accusation une gravité nouvelle. Avouez toute la vérité ; la position dans laquelle vous vous trouvez est assez impérieuse pour que vous fassiez des sacrifices d'amour- propre, et pour que vous passiez sur bien des considérations. Dites-nous dans quel but vous vous êtes arrêté si longtemps dans ce pays; dites-moi surtout (et vous comprenez combien j'a,i le droit de tenir à une réponse catégorique), dites-moi quel a été le motif de cette opiniâtre investigation que vous avez exercée sur ma maison. Je sais maintenant que la mission que je vous supposais de surprendre mes secrets de fabrication n'était pour rien dans vos projets; vous en êtes à peu près convenu vous-même. Si j'en croyais des apparences... trompeuses, je n'en doute pas, mais enfin des apparences auxquelles les circonstances actuelles don-

nent un certain poids, je pourrais croire plutôt que quelque concurrent jaloux vous a donné une mission encore plus coupable, celle de détruire par l'incendie cette propriété qui est toute ma fortune. Je n'accuse pas, remarquez-le bien ; je ne fais que tirer la déduction logiquedes apparences... Ehbien, rassurez-moi par un aveu sincère , prouvezmoi que vos intentions n'avaient rien de criminelles, ni contre moi ni contre personne; je ne demande qu'à être convaincu de votre innocence.

Cette question , qui, ainsi posée, semblait présenter à l'accusé une voie de salut, excita au plus haut point l'attention des assistants.

Tous les regards s'attachèrent sur lui, et on attendit avec impatience et curiosité ce qu'il allait répondre.

— Monsieur le maire, dit Léon d'une voix ferme, vous avez eu raison de penser

que mon voyage et mon séjom^ ici avaient un but secret, mais je repousse de toute la force d'une conscience pure les intentions criminelles que vous m'avez supposées. Loin de vouloir du mal à vous et à tout ce qui vous touche, j'aurais appelé plutôt toutes les bénédictions de Dieu sur votre maison... Mais voilà tout ce que je puis répondre à votre question. Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas. il intéresse le bonheur et le repos de plusieurs personnes qui me sont chères, et dussé-je mourir de honte, je ne les sacrifierai pas à ma propre sûreté.

Un soupir de regret sorti de toutes les poitrines accueillit ce refus franc et énergique du mystérieux étranger; plusieurs des auditeurs et M. Van Baert peut-être lui-même avaient conçu un espoir que cette résigna-

lion inconcevable venait de renverser tout à coup.

Anna se relira à l'autre bout de la salle pour cacher les larmes qui sillonnaient ses joues.

Quant à Mme Van Baert. elle était en proie à une agitation intérieure qui d'un moment à l'autre devait faire explosion au dehors.

— Allons, dit le maître de forges d'un air de dépit en se retournant du côté du lieutenant, puisque ce jeune homme ^st si obstiné, il ne nous reste plus d'autre parti à prendre que de valider son arrestation et de le mettre en lieu de sûreté jusqu'à demain. Notre tâche est finie, c'est au juge instructeur de commencer la sienne.

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