‹ Paul DuvertChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les dernières paroles du maître de forges semblèrent vaincre les irrésolutions secrètes de madame Van Baerl, spectatrice silencieuse sinon indifférente de la scène dont nous venons de rendre compte.

Elle se leva d'un air de détermination et s'approchant du petit tribunal innprovisé, elle dit à son mari d'une voix calme et insinuante :

— Mon ami, pardonnez-moi si je désire intervenir, quoique ce ne soit pas l'usage, sans doute, dans l'enquête judiciaire que vous êtes chargé de poursuivre. Je ne puis vous dire comment m'est venue cette pensée, mais je jurerais devant Dieu que ce jeune homme n'est pas un misérable incendiaire, comme vous paraissez le croire. Je soupçonne, continua-t-elleen s'animantà mesure qu'elle parlait, que cet étranger se fait victime de quelque sentiment généreux dont il a seul le secret; vos menaces, vos reproches ne font qu'exalter son énergie et le raffermir dans sa résolution. Laissez-moi l'interroger moi-même, peut-être ce qu'il ne veut pas dire à des hommes revêtus d'un caractère

officielle, il le dira à une femme dont il a excité la pitié et qui trouvera, je l'espère, un moyen de le justifier à vos yeux.

— Vousavez raison, Cécile, de penserque voire intervenfion n'est pas légale, dit M. Van Baert avec hésitation; cependant si vous pouvez nous aider a découvrir la vérité et si ce jeune homme consent...

— Oh! il consentira! dit madame Van Baert en cherchant à prendre un ton de confiance tranquille ; oh ! oui, n'est-ce pas, monsieur, que vous ne refuserez pas de me faire connaître l'important secret qui rend votre justification impossible? Vous êtes si jeune, vous ne pouvez encore désirer de mourir, et vous le savez, monsieur, il y va de la vie si vous laissez peser sur vous une pareille accusation ! Ecoutez : s'il le faut, je vous promettrai de ne révéler ce secret que lorsque vous m'y aurez autorisée. Vous ne le confie-

lez qu'à moi... tout le monde s'éloignera a6n que je puisse seule vous entendre ! Et puis, vous le savez, une femme trouve parfois des expédiens auxquels un homme n'eut pas songé, surtout lorsqu'il se trouve dans l'état de trouble et d'agitation où vous êtes maintenant. Je vous en conjure, ne me refusez pas! J'ai la pensée que je pourrai convaincre ces messieurs de votre innocence.

Léon versa quelques larmes et resta un moment sans pouvoir parler. Puis enfin joignant les mains d'un air d'enthousiasme.

— Oh! merci, madame, merci de votre pitié, de votre générosité ! s'écria-t-il ; vous me croyez donc enfin innocent quand tous les autres me croient coupable ? Vous voulez donc me sauver quand tout se réunit pour me perdre ? Oh ! merci encore une fois ; mais votre bonté, votre compassion ne font que me confirmer dans ma résolution ; l'a-

veu que vous me demandez pourrait entraîner de grands malheurs pour d'autres à qui mon devoir est de tout sacrifier... Madame, pardonnez-moi ce que vous appellerez mon obstination et qui n'est rien que le sentiment de mon devoir, mais je ne puis pas vous répondre...

— Jeune homme, réfléchissez, je vous en prie, vous vous perdez... Je ne vous connais pas, je ne vous ai vu qu'une fois, et déjà je m'intéresse à vous comme une amie!... Oh! parlez, parlez de grâce. Je vous le demande au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de votre mère!

— Ma mère, répéta Léon avec un accent déchirant et en attachant sur madame Van Baert un regard de feu. Oh! Dieu m'est témoin que vous n'auriez pas vainement invoqué son nom si ce n'était d'elle-même et de son bonheur qu'il s'agit...

— Voire mèreest donc dansce pays? C'est pour elle peut-être...

Léon recula d'un pas et détournant la tête:

— Oh! par pitié, ne m'interrogez pas!

s'écria-t-il, ne croyez pas mes paroles! Vous voyez bien que ma tête s'égare, que je ne sais plus ce que je dis... Kon, ne me croyez pas, je suis fou, je ne puis rien dire!... Je ne dis rien!...

Et il reprit sa place en proie à un désordre d'idées qui tenait du délire. Madame Van Baert, dans un état peu différent du sien, alla se rasseoir à côté de sa fille, qui avait approuvé de la voix et du geste les généreux efforts qu'elle venait de tenter pour sauver l'étranger.

— Vous le voyez, dit le maître de forge en * s'adressant à son acolyte, les prières, comme les menaces, échouent contre cette indomp-

lable opiniâtreté , il n'y faut plus penser. On ne cache ainsi que des projels coupables que les juges apprécieront. Pour nous, songeons à clore le procès-verbal.

— Jean, continua-t-il en s'adressant au domestique, tu conduiras le prisonnier et ceux qui seront chargés de le garder à vue dans le pavillon de la cour des lamineurs; c'est un bâtiment entièrement isolé d'où l'incendie ne pourrait se propager dans le cas oii... enfin suffît, je m'entends. On ne se repent jamais d'avoir pris trop de précautions.

— Avant de terminer l'interrogatoire, dit le lieutenant Quentin, un peu plus exercé que le digne maire aux formes de l'instruction judiciaire, ne devrions-nous pas visiter cette valise dont l'accusé était porteur au moment de l'arrestation? Elle contient peutêtre des indices qui nous mettront sur la voie des découvertes...

— Il est bien lard, Quenlin-, cependant vous avez raison, jetons toujours un coup d'œil sur cette valise, que nous examinerons demain plus à loisir.

— Ma valise! répéta Léon avec effroi; oh! de grâce, messieurs, veuillez m'épargner cette douleur; ma valise ne contient que quelques papiers qui ne jetteront aucune lumière nouvelle sur les causes de ma présence ici, et qui sont pour moi du plus grandprix! Ce sont les lettres d'un ami qui n'est plus, du seul ami que j'aie eu jamais dans le monde...

— J'ai regret de vous refuser, monsieur, mais l'importance que vous mettez à soustraire ces papiers aux yeux de la justice est une raison de plus pour que nous insistions pour les voir... Il faut que nous remplissions les devoirs de notre ministère.

— Faites donc, messieurs.

Sans attendre celte permission dont ils n'avaient pas besoin, les gendarmes avaient apporté la valise sur le bureau et l'avaient ouverte afin que M. Van Baert piàl procéder à l'inventaire de ce quelle contenait.

Quelques effets simples, mais propres et de bon goiit, un peu d'argent, deux ou trois volumes dépareillés formaient toute la fortune présente du jeune étranger ; mais ce qui occupa le plus les deux inquisiteurs fut un portefeuille de cuir usé par un long service, et d'où s'échappa, dès qu'on l'ouvrit, une volumineuses correspondance.

M. Van Baert et le lieutenant cherchèi'ent avidement parmi ces lettres, toutes écrites par la même personne et de dates déjà assez anciennes, quelques notes, quelques pièces de nature à jeter un peu de clarté^ sur les mystérieux événements qui avaient amené l'ar-

restalion de Léon ; mais ils ne trouvèrent rien.

Ces lettres, pour la plupart froissées et maculées, peut-être par des larmes; étaient, avec le passeport que nous connaissons déjà, tous les papiers et tous les titres du prisonnier.

— Ces lettres sont toutes de la même main, dit le maire en les comparant rapidement, . et la signature est illisible.

Voyez, Quentin, vous qui avez des yeux jeunes et clairvoyants, si vous pourrez déchiffrer ce griffonnage. . . le nom surtout ; ditesnous le nom de celui qui a aligné tant de patles de mouches. Pour moi j'y renonce, je l'avoue...

L'officier étudia un moment cette signature et lut enfin avec hésitation :

— Londres, 1827... Louis Duvernay.

En entendant prononcer ce nom encore

une fois, madame Van Baert se dressa parun mouvement machinal, les yeux hagards, le visage couvert d'une pâleur livide.

Le maître de forge, sans remarquer ce mouvementélrange, continua en s'adressant toujours à Quentin :

— Allons, mon cher lieutenant, encore un peu de courage ! Tâchez de déchiffrer quelque passage de l'une de ces lettres, au hasard, afin que nous sachions quelle était la nature des relations de notre prisonnier avec ce correspondant inconnu.

Quentin retourna la lettre dont il venait de lire la signature avec tant de peine et qui paraissait être l'une des plus récentes en date, puis il lut avec peine la première page, qui commençait ainsi :

c< Mon cher enfant, vous devenez de « jour en jour plus pressant pour que je « vous révèle le nom de votre malheureux

« père et celui de la pauvre femme à qui « voire naissance a coiité tant de larmes. Je « vous ai dit pourtant bien des fois que cette « révélation pouvaient amener de grands « malheur pour vous et pour d'autres perce sonnes qui doivent vous être chères. Votre c< père, vousle savez, est mort avant m.ême voce tre naissance, et quant à votre mère, elle « est aujourd'hui mariée et mère d'un au- « tre enfant... »

Un cri d'Anna interrompit tout à coup

cette lecture :

— ^ Au secours ! disait la jeune fille d'une voix perçante. Maman se trouve mal ! elle est mourante... Au secours!

En effet; madame Van Baert venait de se laisser tomber presque inanimée dans ses bras.

Son mari et Quentin s'élancèrent pour la secourir.

."'liais déjà le domestique Jean l'avait placée dans un fauteuil.

Anna se désespérait ; M. Van Baert avait perdu tout son sang-froid et semblait presque aussi effrayé que sa fille.

Tous s'empressaient autour de la malade sans lui porter de secours efficaces ; et une vieille bonne, qui était accourue au bruit, ne faisait qu'accroître le trouble et la confusion.

Pendant que ceci se passait, l'autre extrémité de la salle était le théâtre d'une lutte inégale et non moins bruyante.

Léon, aucri qu'avait poussé Anna, s'était retourné vivement, et voyant madame Van Baert chanceler et tomber enfin évanouie dans les bras de sa fille, il avait voulu s'élancer vers elle.

Mais au premier mouvement qu'il fit. le gendarme Bourguignon, qui ne l'avait pas

perdu de vue uae seconde depuis le commencement de ce long interrogatoire, craignant sans doute qu'il ne voulût profiter de ce moment de désordre pour s'enfuir, était accouru avec ses camarades et se mettait en devoir de le lier de nouvean.

La rage du jeune homme était à son comble ; il se débattait avec frénésie entre les mains de deux gendarmes vigoureux qui s'étaient emparés de lui.

— Misérables! disait-il, laissez-moi approcher d'elle! C'est moi qui la tue. Oh! j'avais prévu ce malheur! Laissez-moi implorer mon pardon, la suplier à genoux... Oh ! laissez-moi, je ne m'enfuirai pas, mais je veux la voir I

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