‹ Paul DuvertChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ces paroles prononcées d'une voix saccadée furent perdues au milieu du tumulte, et personne ne chercha le sens mystérieux qu'elles pouvaient contenir.

Enfin, forcé de rester immobile et con-

vaincu de son impuissance, Léon tomba dans un morne abattement.

Cependant Tévanouissement de madame Van Baert ne cessait pas. Anna, tout éperdue, s'agitait autour d'elle, pleurant, suppliant, appelant sa mère qui ne pouvait l'entendre, son père qui ne la comprenait pas.

— Pauvre Cécile! s'écria-t-il, je n'aurais pas dû souffrir qu'elle assistât à ce maudit interrogatoire ! elle a prisa cœur les chagrins de ce jeune drôle, comme si le sort d'un pareil scélérat pouvait la toucher! Au diable, les incendiaires, les procès-verbaux, les interrogatoires ! . . . nous verrons tout cela demain. Maintenant je ne dois penser qu'à ma pauvre femme. Allons, mes amis, prenez chacun un bras dufauteiul afin que nous la transportions ainsi dans sa chambre... Anna, aide-moi à la soutenir...

Les domestiques obéirent et on commen-

çait à transporter avec toutes sortes de précautions la dame évanouie, quand M. Van Baert, à qui son inquiétude présente à l'égard de sa femme ne faisait pas oublier son inquiétude à l'égard de son usine, dit aux gendarmes en s'éloignant:

— Vous, messieurs, emmenez le prisonnier au pavillon que j'ai désigné, et qu'on le garde à vue. Demain il sera livré à la justice; vous me répondez de lui.

Cinq minutes après, ks gendarmes, conduits par un domestique de la maison, traversaient un corridor qui conduisait au pavillon destiné à servir de cachot pour cette nuit.

Léon semblait ne plus avoir ni pensée ni volonté ; il était plongé dans cet étal d'anéantissement qui suit souvent les grandes émotions, et il se laissait conduire sans résistance et sans plainte.

Cependant, au moment où il passait devant la porte de l'appartement de madame Van Baert, il sembla se réveiller tout à coup en apercevant Anna qui s'élançait pour aller chercher quelque objet dont sa mère avait besoin :

— Anna... mademoiselle ! s'écria-t-il d'une voix suppliante, dites-moi, de grâce...

— Elle va mieux, elle commence à reprendre ses sens, répondit la jeune fille en le rej^ardant d'un air de pitié.

Puis elle ajouta tout bas de manière à n'être entendu que de lui : — Espérez.

Avant que Léon eût eu le temps de comprendre ce mot, la jeune fille avait disparu à l'extrémité du corridor, et les gendarmes l'entramaient de nouveau avec brutalité.

Ouf! dit Bourguignon aussitôt qu'il put donner carrière à sa verve de caserne sans avoirà craindre le contrôle de ses supérieurs,

je ne sais si je me trompe, mais je crois que M. Léon Tout-Court ne couchera pas cette nuit dans de beaux draps.

— C'est mon opinion, répondit le grand Christophe d'un ton bourru.

Il élait environ une heure du matin, et pourtant personne encore aux forges de Boussac n'avait songé à prendre du repos.

Le séjour du prisonnier et de ses gardiens dans l'usine, l'évanouissement extraordinaire qui avait donné de si vives inquiétudes sur la santé de la maîtresse de la maison, avaient tenu jusque-là tout le monde sur pied.

A chaque instant Anna descendait à l'office pour donner denouveaux ordres; un domestique était parti à cheval et ventre à terre pour aller chercher un médecin à.Aubin. et M. Van Baert, ne pouvant surmonter son impatience, venait à chaque instant demander des nouvelles de sa femme, qui, revenue

de celle violenle crise, avait désiré êlre seule quelques inslanls.

Anna, assistée de sa vieille gouvernante, se tenait dans la pièce qui précédait la chambre de sa mère, prêle à accourir au moindre appel.

Assise près de la porte , elle écoutait sa respiration entrecoupée de sanglots, n'osant entrer contre la volonté expresse de la malade.

Depuis un moment il semblait qu'un peu plus de calme régnât chez madame Van Baert, lorsque deux ou trois coups timides et discrets furent frappés à la porte extérieure.

Anna se leva légèrement et alla ouvrir, s'attendant à trouver son père qui, de cinq minutes en cinq minutes, venait demander des nouvelles de sa pauvre Cécile.

Mais pour cette fois elle s'était trompée.

Ce fui le lieutenant Quentin qui entra sur la pointe du pied en disant à voix basse :

— Eh bien, mademoiselle Anna, comment va votre bonne mère? Cette terrible crise est-elle enfin passée? *

Anna fit signe à son fiancé de s'asseoir près d'elle sans bruit.

Le lieutenant parut ravi d'une pareille faveur.

— Elle est mieux, je vous remercie mille fois, M. Quentin. Quand elle est revenue à elle, elle a pleuré comme un enfant, et elle a prononcé des paroles incohérentes que personne ne pouvait comprendre. Mais maintenantelle est plus calme ;toutà l'heure, j'ai entrouvert la porte et je l'ai vue assise dans son fauteuil, toute pensive et aussi immobile que si elle eiil été endormie... C'est que cet évanouissement a été si terrible !

— Qui aurait pu penser que madame Van

Baert prendrait un si vif intérêt à ce jeune homme?

— C'est que ma mère et moi, monsieur Quentin, nous sommes convaincus que ce jeune homme n'a pas commis le crime affreux qu'on lui reproche.

— J'avoue, mademoiselle, que le crime ne me paraît pas suffisamment prouvé jusqu'ici, et que si, dans l'instruction, de nouvelles charges ne s'élèvent pas contre cet étranger, il sera sans doute renvoyé absous. Cependant...

— Et cependant vous vous intéressez à lui? dit la jeune fille avec empressement. Tout-à-l'heure ne m'avez vous pas permis de lui envoyer dans le pavillon qui lui sert de prison tout ce dont il peut avoir besoin? Vous avez permis aussi qu'on ôlat les cordes qui gênaient ses mouvements et déchiraient ses membres; oh ! oui, vous êtes bon, mon-

sieur Quentin, et je sais que vous ne refuserez jamais votre pitié aux malheureux qui l'invoqueront.

— Oui, sans doute, mademoiselle, pourvu que cette pitié ne nuise en rien aux devoirs rigoureux de mon service.

— Seulement dans ce cas? demanda la jeune fille en attachant ijn regard inquiet sur son fiancé : est-il bien vrai, monsieur, que vous croyez toujours devoir sacrifier vos sentiments personnels de générosité aux impérieuses exigences de votre état?

— Toujours, mademoiselle, répondit le lieutenant, piqué d'un pareil doute ; le devoir doit être plus cher à un soldat que toute considération, que la vie même.

— Vraiment! dit mademoiselle Van Baert, blessée à son tour, et d'un ton sec. Eh bien ! si je vous disais, moi : monsieur Quentin, à tort ou à raison, je m'intéresse à

voire prisonnier: son innocence me paraît clairement prouvée, et je vous demande comme une grâce de lui rendre la liberté ?

— Vous savez d'avance, mademoiselle, ce queje répondrais à une pareille demande. Je puis faire à mademoiselle Anna, qui connaît bien mon amour et mon respect pour elle, tous les sacrifices possibles, excepté celui de mon honneur. Si elle a connaissance de quelque circonstance de nature à disculper légalement l'accusé, qu'elle me l'apprenne, ou plutôt qu'elle l'aprenne à M. Van Baert, qui commande ici avant moi, et si l'explication paraît suffisante à iM. le maire, j'aurai le plus grand plaisir à relâcher mon prisonnier; sinon...

— C'est bien, reprit la jeune fille de plus en plus blessée, vous voulez dire, monsieur, que vous ne ferez aucun sacrifice à une personne que vous dites aimer et que ses désirs

ne sont pas des ordres pour vous I Mais voici encore, monsieur, ce que je pourrais ajouter : vous avez sollicité ma main et vous avez obtenu le consentement de mon père et de ma mère, mais vous avez encore à obtenir le mien, et, comme vous m'avez refusé la première marque d'estime et de confiance que je vous aie demandée, vous ne l'obtiendrez jamais...

Quentin, menacé dans ses plus chères espérances, se relâcha de la gravité officielle qui le quittait rarement, et il reprit avec inquiétude :

— Vous êtes cruelle, Anna, et je ne puis comprendre la cause d'un caprice qui me met dans la douloureuse alternative de choisir entre vous et mon devoir. De grâce, retirez les cruelles paroles que vous venez de prononcer; jamais je n'ai compris comme aujourd'hui ce qu'il y a de pénible et de ri-

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Vous savez que je ne suis enlré depuis peu de temps dans la gendarmerie que pour être le plus souvent possible près de vous, pour habiter le même pays que vous, en attendant que no.us ne soyons plus séparés; eh bien, si ces fonctions vous répugnent, si ce terrible devoir militaire qui se place entre vous et moi vous épouvante pour l'avenir, dites un mot... et à l'instant même j'enverrai ma démission...

Anna haussa les épaules d'un air dédaigneux. Quentin reprit bientôt :

— Au moins, mademoiselle, apprenezmoi comment ce jeune homme à pu exciter à ce point votre intérêt ; dites-moi pour quel motif vous mettez tant d'insistance...

— Je pourrais vous répondre, monsieur, que si vous avez réellement pour moi l'affection et le dévouement dont vous m'avez

si souvent parlé, il doit vous suffire de savoir que ma mère et moi nous désirons une chose pour que vous nous l'accordiez... Cependant, je veux bien convenir avec vous que l'intérêt que je porte à ce jeune homme a un motif réel qui excusera sans doute mon insistance.

— Oh ! parlez, de grâce, mademoiselle, dit Quentin en se rapprochant.

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