II
remarquée aux infamants débats d'un procès criminel...
— En effet, mademoiselle, il serait possible que ce jeune homme eiit aussi osé vous aimer et...
— Quel que soit l'amour-propre que suppose un tel aveu, monsieur Quentin, je contiens que j'ai quelques raisons de le croire. Je n'ai parlé qu'aujourd'hui pour la première fois à ce jeune homme, mais pendant huit jours je ne pouvais faire un pas hors de la maison sans rencontrer son regard doux et mélancolique fixé sur moi. Cependant, je n'avais pas encore conçu les soupçons que je vous exprime en ce moment, lorsque j'ai remarqué qu'aujourd'hui en m'adressant la parole, sa voix était tremblante. Tous ces signes sont peut-être trompeurs; mais il me semble impossible d'expliquer la conduite et les paroles de cet étranger sans quel-
que motif secret, tel que celui dont je vous parle. Or, vous comprenez, monsieur Quentin, quel regret j'aurais toute ma vie si le moment d'attention que ce jeune homme m'a accordé et sa délicatesse à ne pas prononcer mon nom, parce .qu'il sait peut-être que je suis promise à un autre, lui coûtaient une plus longue captivité ou de nouveaux cha-
grins !
Quentin resta quelques minutes rêveur et muet; ce que venait de lui dire la jeune fille avait fait sur lui une grande impression; mais différente de celle qu'avait sans doute voulu produire mademoiselle Van Baert.
— Que ce jeune homme vous aime , mademoiselle, reprit-il d'un air chagrin , c'est ce que je m'explique sans peine; mais que vous-même insistiez avec tant d'instances... je pourrais supposer...
— Je vous comprends, monsieur ; mais
la pitié que j'éprouve pour lui, l'estime que ■ je ne puis m'empêcher de ressentir pour son caractère ne sont pas dénature à donner de l'ombrage à l'époux que je pourrai me choisir plus tard . quel qu'il soit. Dans toute autre circonstance, ce jeune homme, après s'être justifié toutefois de l'accusation qui pèse sur lui, ne pourrait trouver en moi qu'une sœur et une amie.
En ce moment la voix de madame Van Baert se fit entendre dans la chambre voisine.
La vieille servante , qui s'était endormie pendant celte conversation , s'éveilla en sursaut et entra précipitamiiienl chez sa maîtresse. Anna se leva aussi pour aller auprès de sa mère; mais avant de quitter son fiancé elle lui demanda d'un ton ferme :
— Eh bien, monsieur, ai-je votre parole? Me promettez-vous de rendre la liberté à ce jeune homme?
— Mais, mademoiselle , songez qu'il y va de mon honneur ! Je serai deslilué, déshonoré... Pourquoi ne pas vous adresser à voire père, qui seul a le pouvoir de renvoyer ce jeune homme sans rendre de compte à personne?
— Parce que mon père , homme positif, rirait peut-être de ce qu'il appellerait mon amour-propre de coquette ; parce que mon père, tout bon qu'il est, redoute si fort un malheur pour son usine qu'un pareil soupçon est à ses yeux un crime digne de châtiment; parce qu'avant dem'adresser à lui j'ai voulu confier à votre honneur et à votre générosité Mais j'oublie , monsieur , que la
nuit est très-avancée et que ma mère a peutêtre besoin de mes soins. Je ne vous retiens pas davantage...
La servante sortit en ce moment de la chambre voisine.
• — Madame désire parler à M. votre père à l'instant même , dit-elle à Anna.
— C'est bien , Marie , je vais le prévenir. Quant à vous , montrez à monsieur la
chambre qui lui a été préparée.
Puis elle prit cérémonieusement congé du pauvre lieutenant atterré par cette rupture inattendue, et elle sortit précipitamment en murmurant avec courage :
— Eh bien ! je le sauverai seule !
Un moment après , M. Van Baert entra dans la chambre de sa femme. Celte pièce, meublée avec toute l'élégance et le confortable qu'on peut se procurer dans une campagne, était à peine éclairée par une seule bougie qui jetait sur tous les objets environnants un reflet mélancolique.
A cette lueur douteuse le maître de forge aperçut sa femme à demi couchée sur un canapé, en proie à une violente agitation.
Les pommelles de ses joues élaienl rouges de fièvre, et ses yeux si doux et si calmes d'habitude avaient un éclat extraordinaire.
A la vue de son mari , elle se leva précipitamment et fit quelques pas au-devant de lui.
M. van Baert lui prit la main pour la reconduire à sa place en lui disant avec l'accent de la plus tendre affection :
— De grâce, ma bonne Cécile, ne vous fatiguez pas; eh bien, cette fâcheuse indisposition est-elle enfin passée? Oh! si vous saviez quelle mortelle inquiétude j'éprouve depuis quelques heures !
— Sommes-nous seuls? demanda madame van Baert en entrouvrant la porte pour voir s'il y avait quelqu'un dans la première pièce.
— Pourquoi cela, ma bonne? dit son mari au comble de l'étonnement.
— Parce que j'ai à vous révéler des cho-
ses qui ne doivent être entendues que de vous.
— Que voulez- vous dire, Cécile? vous avez un secret à me confier? Allons, quelque enfantillage encore, n'est-ce pas?
Madame Van Baert, par un mouvement subit, se jeta à genoux devant lui et s écria avec explosion en joignant convulsivement les mains :
— Oh ! laissez-moi, laissez-moi prendre la seule attitude qui me convienne en votre présence !
— Vous à genoux devant moi , Cécile?
qu'avez-vous donc fait? relevez- vous, je vous en prie...
Non , monsieur , je ne me relèverai pas , dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, avant que vous ayez fait grâce à mon fils et à moi !
Les traits de M. van Baert se rembruni-
rent tout à coup et pirent une expression sinistre.
— Votre fils! répéla-t-il en reculant d'un pas; ne m'aviez-vous pas dit que vous n'aviez plus de fils? Vous m'avez donc trompé?
Vous avez donc menti? Mais ce fils, où estil? De qui me parlez-vous donc? Je ne vous comprends pas, madame, ou plutôt j'ai mal entendu.
— Oh ! pitié , monsieur , dit la pauvre femme d'une voix brisée, pitié pour moi et pour le malheureux qui me doit la vie , car un mot de votre bouche peut nous tuer tous deux...
— Il est donc vrai! s'écria M. Van Baert avec un accent de rage, vous avez trahi vos devoirs, vous à qui j'avais déjà pardonné! et vous osez avouer que ce misérable, arrêté comme vagabond et incendiaire...
— Est l'enfant que j'avais cru mort et
dont je vous ai avoué la naissance avant de m'unir à vous! Ohl monsieur, je vous jure que si je vous ai trompé, c'est que j'ai été trompée moi-même , et aujourd'hui pour la première fois j'ai su ce qu'avaient fait des amis imprudents pour me sauver du déshonneur et de la honte... Monsieur, avant de condamner une femme qse vous avez aimée ne lui accorderez-vous pas du moins la faveur de l'entendre?
M. Van Baert, revenu du premier mouvement de surprise et de colère, alla s'asseoir à quelque distance de sa femme en murmurant d'une voix étouffée :
— Vous avez raison, madame; je vous écoule.