CHAPITRE XIV
Cécile resta un moment sans pouvoir parler; des sanglots soulevaient convulsivement sa poitrine et des larmes inondaient son visage.
Pendant cet intervalle de silence, son
mari ne se retourna pas vers elle et demeura sombre et irrité.
Enfin, surmontant sa douleur et son effroi, elle reprit d'un ton plus calme :
— Vous vous souvenez de mon père, M.Lambert, et vous savez avec quelle rigidité, quelle sévérité inflexible il asurveillé]mon éducation. Je fus privée presque en naissant de ma mère, qui eût adouci peut-être par son indulgence et sa bonté les chagrins de mes premières années. Toute enfant, je gémissais de l'isolement dans lequel on me laissait et de la rigueur avec laquelle j'étais traitée.
M.Lambert, négociant et manufacturier, croyait ne devoir à sa fille que cette justice ijgoureuse mais froide et sévère qu'il montrait à ses ouvriersel à ses correspondants. Il avait cherché à m'inspirer du respect et de la crainte, jamais de l'affection et de la con-
fiance; à dix-huit ans, je ne connaissais aucun de ces sentiments d'amitié qu'on éprouve pour une mère, une compagne ou une amie.
Vous vous souvenez sans doute comment.
à l'âgedont je vous parle, ma santé, affaiblie par la vie sédentaire et triste que je menais depuis m'on enfance, nécessita l'air de la campagne.
M. Duvernay, ancien associé de mon père, s'était retiré depuis quelques années avec sa sœur, mademoiselle Duvernay, bonne et digne femme à qui l'expérience du monde manqua plus tard pour me défendre, dans une jolie habitation qu'ils possédaient à une vingtaine de lieues de Paris.
Ce fut à ces bons amis que M. Lambert me confia, et sa soupçonneuse prévoyance ne devina pas alors à quels dangers sa faiblesse pour moi allait laisser exposée une
jeune fille ignorante, et qui, pour la première fois, se trouvait affranchie de l'autorité paternelle.
Vous savez combien je fus imprudente et coupable, continua madame Van Baert en baissant les yeux. Un jeune officier, parent de Duvernay, se trouvait en même temps que moi à D***, et je ne sus pas fuir le danger que je ne connaissais pas et contre lequel personne n'avait songé à me prémunir. Nos amis ne s'aperçurent de ma faule qu'au moment où j'allais être mère.
Cette nouvelle fut pour eux comme un coup de foudre! Quel compte terrible allait leur demander M. Lambert de l'enfant qu'il leur avait donné en garde?
Cependant rien ne semblait encore désespéré; mon séducteur, honteux de son crime, voulut le réparer en m'épousant; maison savait que mon père avait déjà des engage-
menls envers vous. Duvernay flt a celte époque un voyage à Paris pour tâcher de le sonder sur ses projets à mon égard .
Duvernay revint sans avoir osé risquer cet aveu terrible; l'attitude de M. Lambert l'avait épouvanté pour moi et pour lui-même ; il nous eût tués tous les deux.
Mais ce n'était pas tout encore, un événement imprévu vint compliquer encore ma position déjà si affreuse. Mon séducteur, forcé de rejoindre son régiment, fut tué en duel avant même d'avoir pu me rendre l'honneur et donner son nom à notre enfant.
Je me trouvais donc condamnée au plus affreux supplice pour le reste de ma vie.
Heureusement on parvint à cacher à M.
Lambert le malheur qui me frappait ; on lui écrivait de temps en temps que ma santé s'améliorait , mais que pour arriver à une guérison parfaite j'avais encore besoin de
l'air de la campagne, et ainsi il me fut possible de donner le jour à mon fils sans éveiller les soupçons.
Cet enfant , monsieur , est né sous de tristes auspices.
A peine fut-il né qu'on l'arracha de mes bras , sans me donner le temps de l'embrasser. On le plaça en nourrice dans un endroit éloigné , et je ne l'ai jamais revu.
Quand je témoignai des craintes sur son avenir, on me dit que son père avait remis en mains si!ires, au moment de partir, une somme assez considérable pour constituer sur la tête de l'infortunée petite créature une rente viagère, et d'ailleurs Duvernay me donna sa parole d'honneur qu'il veillerait sur elle et qu'il lâcherait ainsi de réparer la faute qu'il avait commise en ne me défendant pas contre le danger.
Je savais qu'il était incapable de manquer
à un engagement si solennel , et je dus me contenter de ces détails.
A cette époque je fus rappelé par M.
Lambert.
Vous étiez déjà à Paris, et l'époque fixée par votre père et le mien pour l'accomplissement de leurs projets élait arrivée.
On me signifia que j'eusse à vous épouser dans un bref délai.
Vous avez su mes souflrances et mes larmes; mais je ne voulais pas tromper un honnête homme qui recherchait ma main.
M. Duvernay^ avec qui j'entretenais une correspondance très-aclive et à qui je racontais tous mes chagrins, m'encourageait dans ces sentiments, et cependant je voyais dans chacune de ces lettres percer le regret que tout mon avenir eût été perdu par une seule faute.
Quoi qu'il en soit , au milieu des crises
terribles que j'avais à chaque instant avec mon père, je reçus à l'insu de tout le monde, par une lettre de Duvernay, la nouvelle que mon pauvre enfant, à peine âgé de quelques mois, venait de mourir chez sa nourrice.
Je ne doutai pas un instant de la réalité de ce malheur, que la santé chancelante de ' mon fils rendait possible, et je pleurai sincèrement dans le secret de mon cœur.
Cependant mon père devenait plus pressant de jour en jour et sa violence me faisait une nécessité de prendre promptement un parti. Je connaissais déjà assez votre caractère pour comprendre tout ce qu'il y avait en vous de noblesse d'âme et de générosité ; je n'hésitai pas, je vous dis toute la vérité, je vous racontai l'histoire de ma vie , mes fautes , mes malheurs , mes remords , et je m'aperçus bientôt que vous étiez digne de toute ma confiance.
Quoique bien jeune alors , vous avez excusé mes fautes et vous avez pleuré avec moi; vous avez renfermé dans votre cœur ce secret, ce secret terrible dont la révélation m'eiit fait rougir devant tout autre que devant vous qui m'aviez pardonné ! En m'épousant vous vous êtes contenté de l'estime et de l'affection que je pouvais vous donner.
Oh! monsieur, après vingt ans d'une union si heureuse quelquefois et toujours si calme, laissez -moi vous remercier encore de n'avoir pas désespéré d'une pauvre femme qui au début de sa vie avait été coupable et pour qui tous les autres eussent été bien sévères, si vous n'aviez eu pitié d'elle !
Tout ce que je puis vous dire maintenant, monsieur, ne sera que des suppositions qui cependant ont pour moi tout l'évidence de la vérité.
M. Duvernay, dans son zèle imprudent à
me servir, a cru sans doute que je devais le malheur de toute ma vie à ce pauvre enfant, dont sa sœur et lui connaissaient seuls Texistence.
Il a eu le triste courage de me tromper, de déchirer mon cœur de mère... et depuis il ne leur a pas été possible de revenir sur un aveu mensonger qui avait déjà changé mon sort.
Cet enfant a grandi loin de moi, obscur et ignoré, sans famille, sans nom ; à en juger par cette lettre dont on vous a lu aujourd'hui un passage, l'infortuné, qui se trouvait ainsi en dehors de la condition commune, gémissait de son isolement et suppliait Duvernay, son bienfaiteur, de lui révéler le secret de sa naissance.
Duvernay â résisté longtemps, sans doute ; il y allait de votre bonhe.ur, du mien, de celui de notre fille ; j'ignore comment,
après la mort de mon ancien ami, le malheureux jeune homme a appris toute cette triste et honteuse histoire de sa naissance; mais ses actions, ses paroles, son émotion à ma vue, tout me porte à croire qu'il n'ignore rien de notre situation présente et des sacrifices qu'elle lui impose.
Et maintenant, monsieur, il vous est facile d'expliquer les causes du voyage de ce jeune homme dans notre province, les démarches inexplicables qu'il a faites pour pénétrer dans cette maison, démarches qui ont fait supposer de si coupables intentions...
Sitôt qu'il a connu ce terrible secret, il n'a pu résister au désir de visiter le pays qu'habite sa mère, cette femme qui lui a donné le jour et qu'il n'a jamais vue, qui ne lui a jamais prodigué aucune caresse, qui ignorait même son existence!
11 s'est arrêté comme un passant et un voyageur sur le seuil de celte maison pour entrevoir sa mère, sa sœur, pour mendier un de leurs regards !
Quand, par une erreur funeste, il s'est trouvé sous le poids d'une accusation criminelle, il a mieux aimé supporter l'humiliation, l'infamie, paraître enchaîné devant deux femmes qu'il aimait, et qui devaient le mépriser, que de révéler à qui que ce fiât ce secret qui allait détruire à jamais la tranquillité de celte maison!...
Il n'a pas prévu sans doute, en se résignant à souffrir seul, à porter seul tout le poids de celle honte, que j'aurais aussi le courage, moi, d'implorer pour lui votre pitié; qu'après \ingtans d'affection, d'estime et ce respect pour l'homme généreux à qui je dois plus que la vie, je viendrais me traîner encore à ses pieds en lui disant:
Grâce, monsieur, grâce pour une première faute que vous avez déjà pardonnée à répouse coupable! Grâce pour mon pauvre fils, qui ne doit pas porter la peine de mes erreurs !
Pendant ce long récit, M. Van Baerl, d'abord si irrité et si sombre, avait rapproché peu à peu son siège de celui de sa femme.
A mesure qu'elle s'animait et qu'elle s'accusait noblement des fautes de sa jeunesse, s'en remettant tout entière à sa générosité, les nuages amassés sur le front du maître de forges se dissipaient; vers la fin du récit il s'était emparé de la main de sa femme, qu'il pressait doucement dans les siennes, et quand elle eut cessé de parler, il lui ouvrit les bras en murmurant avec l'accent d'une profonde pitié :
— Ma pauvre Cécile !
Ils confondirent un moment leurs larmes et leur douleur.
— Oh! mon ami, s'écria madame Van ]>aerl avec explosion, je savais bien que je ne m'adresserais pas vainement à votre cœur ! Vous m'avez purifiée par votre affection d'honnête homme, vous m'avez relevée à mes propres yeux en me montrant que j'étais digne encore d'estime et de respect... Eh bien ! mettez le comble à vos bienfaits en sauvant mon fils.
— J'ai aussi à me faire pardonner ma violence de tout à l'heure, Cécile, mais, je vous en prie, ne parlons plus du passé, et songeons surtout au présent. L'existence de ce jeune homme, je vous l'avouerai, me semble un malheur et pour vous et pour moi, car il s'est placé entre nous comme le souvenir vivant d'une époque que je vou-
drais oublier et vous faire oublier à tout prix. Cependant je serai conséquent avec moi-même; je vous ai pardonné sa naissance le jour où vous m'avez révélé ce fatal secret : il faut maintenant que je tâche d'assurer sinon son bonheur, du moins sa tranquillité. Cependant il faut avant tout que nous sachions si vous ne vous êtes pas trompée dans vos suppositions, si ce jeune homme est digne...
— Oh I il est digne de vos bienfaits ! interrompit Cécile avec chaleur; voyez avec quel dévouement il a gardé le silence, quand un mot de sa bouche pouvait me perdre, moi qui l'ai abandonnée, quand par une parole il pouvait expliquer sa conduite et obtenir sa liberté! Oui, mon ami, c'est un noble et généreux jeune homme, et en ce qui concerne les preuves de sa naissance, soyez sûr que je n'ai commis aucune erreur.
— Eh bien ! ma Cécile, je vais me rendre au pavillon à l'instant même.
— Et je vous accompagnerai, ajouta Cécile en se levant rapidement.
— Vous, Cécile! mais songez donc que vous êtes malade, épuisée par les souffrances de celte affreuse soirée ! je crains...
— Oh ! j'aurai de la force, mon ami ! mais je veux être témoin de son élonnement et de sa joie quand il saura tout, car il saura tout, n'est-ce pas? Je veux qu'il vous aime, qu'il vous adore comme un Dieu ! Et puis, s'il le faut, si notre repos à tous l'exige, je me séparerai de lui, je lui dirai adieu pour toujours... Mais il saura du moins ce que vaut l'excellent homme qui nous aura tous comblés de bienfaits !
En parlant ainsi, elle s'était enveloppée dans un grand châle, et, saisissant la bougie qui était sur la table, elle s'avança vers la
porte avec une force et un courage incompréhensibles pour quelqu'un qui l'eût vue si faible et si abattue un moment auparavant. Son mari s'approcha avec inquiétude pour la soutenir; mais elle le repoussa doucement et elle marcha d'un pas ferme et assuré.