II
son mari. Toute la maison semblait endormie.
On n'a pas oublié que M. Van Baert avait jugé prudent de placer le prisonnier dans un bâtiment isolé, où il était gardé à vue. Pour arriver à ce pavillon, qui avait servi jadis de logement à l'un des principaux commis de l'usine et qui était situé à l'extrémité de la dernière cour, il fallait traverser de vastes ateliers qui, pendant le jour, regorgeaient d'ouvriers, mais qui dans cemoment étaientdésertset où l'on n'entendait que le bruit sourd et monotmie de l'écluse voisine. M. et madame Van Baert, muets et pensifs tous les deux, traversaient l'un de ces ateliers, lorsque tout à coup, dans les profondeurs obscures de cette vaste pièce, ils aperçurent une ombre blanche et légère qui semblait chercher à se dérober à leurs regards. Ils s'arrêtèrent tous les deux.
les yeux fixés vers cette espèce de fantôme, qui resta immobile. Cécile se rapprocha de son mari avec un vague sentiment d'effroi; mais celui-ci, plus étonné qu'effrayé par cette apparition, marcha droit au fantôme, qu'il saisit brusquement par le bras et qui poussa un petit cri de douleur. C'était sa fille Anna.
— Vous , mademoiselle , demanda-t-il avec sévérité, vous ici, à cette heure, courant la maison sans lumière ! Que signifie ceci , je vous prie ?
La pauvre fille était si émue qu'elle ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles.
— D'où viens-tu donc ainsi, mon enfant? demanda sa mère avec plus de douceur ; je ne comprends pas que tu ne sois pas couchée, comme je te l'avais ordonné.
Anna , ne pouvant ou ne voulant pas ré-
pondre, se mit à pleurer à chaudes larmes en baissant la tête.
— Voilà qui est bien extraordinaire ! dit AL van Baert, ne sachant plus que penser ; allons, parlez, Anna ; il ne s'agit pas de pleurer maintenant. Qu'est-ce que c'est que cette clef que vous avez là à la main? Dieu me pardonne, conlinua-t-il en l'examinant, c'est la seconde clef du pavillon où a été enfermé le prisonnier ! Que vouliez-vous faire de cette clef?
Anna, voyant qu'il ne lui était plus possible de garderie silence, prit le parti d'avouer toute la vérité.
— Mon cher papa , ma bonne maman , dit-elle enjoignant ces deux mains d'un air suppliant, ne m'accablez pas de votre colère!
— Encore une fois, méchante enfant, qu'as-tu donc fait?
— Le prisonnier...
— Eh bien !
— Je lui ai rendu la liberté; il s'est enfui.
— Enfui! mais c'est impossible! il étai] gardé à vue !
Anna tout étonnée de voir que. son père ne faisait pas retomber sur el le 4ë terrible orage qu'elle avait redouté , reprit avec plus d'assurance :
— Pardonnez-moi, mon bon papa, ce que j'ai fait; mais je ne sais quelle voix secrète m'ordonnait de secourir cet étranger. Maman m'a dit qu'elle était sûre qu'il était innocent, et je l'ai vue pleurer en le voyant accuser; tout cela m'a décidée à le sauver. J'ai demandé sa grâce à M. Quentin , il me l'a refusée ; vous, mon père, vous me l'eussiez refusée aussi. Alors, je ne sais comment m'est venu tant de courage ; mais j'ai pris cette clef qui ouvre la petite porte du pavil-
— 262:. — Ion; j'ai attendu le moment où les hommes qui le gardaient étaient profondément endormis* Je suis entrée sans bruit, je lui ai fait signe de me suivre et je l'ai accompagné jusqu'à la petite porte sans qu'on se soit aperçu de sa fuite... Oh ! de grâce , si j'ai mal fait , pardonnez-moi...
— Embrasse-moi , ma fille, dit madame Van Baert avec enthousiasme , tu as obéi, sans le savoir, à un sentiment sacré ! Et dis-moi, Léon... ce jeune homme a-t-il fait quelques difficultés pour s'éloigner?
— Oui, maman ; et j'ai même été obligée de lui dire...
— Quoi donc?
— Que c'était vous qui m'aviez envoyée. Alors il m'a baisé la main et il m'a dit d'une voix dont le souvenir ne me quittera plus : « Mademoiselle, votre mère et vous avez le
droit de me demander les plus grands sacrifices, car...
— Tout ceci est très-mal , mademoiselle, interrompit M. Van Baerl d'une voix qu'il cherchait à rendre sévère. Vous ne savez pas combien de personnes vous avez compromises par vos folies romanesques et...
Tout à coup, la voix expira sur ses lèvres; il pâlit et resta immobile dans l'attitude de l'attention et de la terreur. Au milieu du silence de la nuit, la cloche qui pendant le jour appelait les ouvriers de l'usine au travail venait de se faire entendre tout à coup, sonnée à grande volée par une main invisible, et en même temps une voix lugubre fit entendre à l'autre extrémité de la maison le terrible cri d'alarme : Au feu ! au feu !
M. van Baert bondit comme un lion qui vient de se sentir blessé. Ses traits prirent une indicible expression d'effroi et de colère.
Il s'élança à l'autre extrémité de l'atelier, en ouvrit la porte et de là il aperçut un vaste incendie allumé dans la cour où l'on réunissait d'ordinaire la houille et les autres combustibles pour les besoins de la forge.
Les deux pauvres femmes l'avaient suivi machinalement; quand elles aperçurent la cause de cette alerte , elles commencèrent à pousser des cris lamentables en cherchant à fuir. Mais M. Van Baert, les saisissant chacune d'une main avec une force surnaturelle, les força de contempler les flammes qui commençaient à s'élever au niveau des bâtiments, et leur dit avec un singulier mélange d'ironie et de rage :
— Regardez ce que vous avez fait toutes deux : voilà , mademoiselle , comment se venge de moi celui que vous avez sauvé ! Voilà, madame, comment votre fils reconnaît les bienfaits dont je voulais le combler.
— Mon fils, ce n'est pas lui, monsieur! Je vous jure que ce n'est pas lui !
— Votre fils? s'écria Anna, quoi ce jeune homme que je viensde sauver. ..Oh! je m'explique donc enfin ce sentiment inconnu...
M. Van Baert ne les écoutait plus ; il s'était précipité comme un fou vers la maison en appelant au secours.
Bientôt l'usine entière ne présenta qu'un tableau d'horreur et de confusion.
Les chefs d'ateliers , les ouvriers privilégiés, les domestiques qui logeaient à la forge s'étaient levés au signal d'alarme qui venait de se faire entendre.
Les gendarmes, dont la surveillance avait élé mise en défaut, élaient accourusau bruit, espérant peut-être que ce tumulte était causé par l'évasion de leur prisonnier, auquel on ne songeait guère, et qu'ils pourraient répa-
rer promptement leur faute en s'emparant de lui encore une fois.
Le lieutenant Quentin parut aussi, ignorant la cause de cette alarme subite, et M. Van Baert n'eut qu'un mot à dire, en désignant la partie de l'usine où il avait aperçu le commencement d'incendie, pour être compris ; tous s'élancèrent à sa suite en s'encourageant l'un l'autre.
Les bâtiments de l'usine, dans leur ensemble, formaient une espèce de carré long dont un des petits côtés faisait face à la grande avenue, et dont le côté opposé était adossé à la rivière.
L'intérieur de ce carré était occupé, outre la cour d'honneur que nous connaissons déjà, et où était située l'habitation du propriétaire, par trois autres cours dont Tune, parallèle à la cour d'honneur, avait la même largeur, et dont les deux autres plus petites
étaient séparées seulement par une espèce d'atelier dont les machines étaient mises en jeu par la grande roue placée dans le courant d'eau à l'extérieur des bâtiments.
C'était dans une de ces cours, séparée ainsi de la rivière par un simple mur, assez élevé cependant pour que dans les inondations l'eau ne pût passer par dessus, qu'étaient placées les principales provisions de combustibles; des amas de houille et de bois remplissaient les hangars dont elle était . entourée.
On comprend par cette disposition qu'il avait été facile d'aller et de venir dans la partie antérieure de l'usine sans s'être aperçu de l'incendie, qui couvait à l'autre extrémité dans l'angle le moins fréquenté de l'habitation.
Du pavillon même où Léon avait été en-
fermé dans la cour voisine on n'avait pu rien voir, jusqu'au moment où l'incendie prenant de l'intensité s'était attaqué aux charpentes des hangars, et tous ceux qui s'étaient rendus au pavillon ou qui en étaient sortis avaient eu probablement assez à s'occuper de leurs affaires pour ne pas faire attention à ce qui se passait derrière une muraille voisine.
Dès que M. Van Baert arriva, il reconnut d'un coup d'oeil qu'il y avait possibilité d'arrêter l'incendie en coupant promptement la communication des toitures et en isolant les matériaux en ignition entre les quatre murailles qui entouraient la cour.
Il communiqua rapidement son projet au lieutenant Quentin, qui l'approuva d'un signe; et, saisissant une hache qui était à sa portée, il cria à ceux qui l'entouraient:
— Allons, mes amis, du courage! Le
dommage ne sera peut-être pas très considérable si nous arrivons à temps. Il s'agit de votre existence comme de la mienne! Allons, ferme ! à l'ouvrage ! Sur les toits et coupons tout ! Il faut que nous allions plus vite que le feu !