‹ Paul DuvertChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE X\I · texte numérisé non relu

CHAPITRE X\I

Tous les travailleurs dont le maître de forges pouvait disposer ne formaient pas plus d'une quinzaine de personnes, y compris les quatre gendarmes et le lieutenant Quentin, qui, il est vrai, ne s'é- II. 18

pargnèrent pas plus que M. Van Baert luimême.

En un clin d'œil on vil cette petite troupe courir sur les toits menacés, frappant avec une espèce de fureur la charpente et les tuiles qui volaient en éclats.

Les haches brisaient tout ce qu'elles ne pouvaient couper, et au bruit des poutres qui tombaient, de la crépitation des flammes qui consumaient ce qu'on leur avait abandonné, M. Van Baert, nu tête, à quelques pieds seulement du foyer de, l'incendie, encourageait les travailleurs de la voix et de l'exemple.

Cependant, telle était la chaleur qui se dégageait de la houille embrassée, que le moment paraissait prochain où les travailleurs devraient reculer devant cette épouvantable température.

Des bois situés à peu de distance s'enflam-

maient sans qu'aucune étincelle en fût approchée, et les murailles qui formaient les parois de la cour s'étaient fendues de haut en bas par la force du feu.

M. Van Baert lui-même, dont la hache tout émoussée avait déjà fait disparaître autour de lui une aile entière d'un des hangars, pensa qu'il faudrait reculer encore devant ces terribles flammes auxquelles sans doute on n'avait pas fait une assez large part.

Au moment ou il jetait autour de lui un regard de mortelle angoisse, il aperçu tout en face de lui, sur la muraille qui longeait le cour de la rivière im travailleur dont les flammes et la fumée qui s'élevaient enire eux deux ne lui permettaient pas de distinguer les traits. Cet homme debout, n'ayant pour tout vêtement qu'un pantalon et sa chemise, qu'il semblait avoir mouillés à l'avance dans l'eau de la rivière, bravait la tempéra-

lure infernale qui devait l'accabler à ce poste périlleux, et armé d'une des barres de fer qu'on trouvait à chaque pas empilées dans les cours et les ateliers, travaillait avec une ardeur inconcevable à desceller les pierres et à faire une brèche dans la muraille. M. Van Baert comprit aussitôt quel devait être le résultat de celte manœuvre; la cour était au-dessous du niveau de la rivière, et quand la brèche serait assez profonde, l'eau, se précipitant dans la cour, éteindrait en quelques minutes cet immense brasier. Il semblait que le travailleur fut depuis longtemps à l'ouvrage, car plusieurs grosses pierres avaient déjà roulé dans la fournaise et il ne restait plus que quelques efforts à faire pour atteindre le point où les eaux devaient faire irruption.

A cette vue, M. Van Baert ne put contenir sa joie. Il ballil des mains avec un en-

Ihousiasme d'enfant et cria d'une voix retentissante au courageux travailleur :

— Bien, bien, camarade! c'est cela ! Vous allez nous sauver tous... et je vous récompenserai comme un roi du service que vous me rendez!... Courage, vous autres, continua-t-il en s' adressant aux sapeurs, encore un moment et ce brave jeune homme que vous voyez là-bas aura fait cesser tout le danger...

Le travailleur ne sembla pas avoir entendu ces promesses et ces encouragements, soit que le bruit de l'incendie et des coups de hache eussent couvert la voix de M. Van Baert, soit que le danger fiit trop pressant pour qu'il eiit le loisir de répondre.

Quelques minutes se passèrent encore pendant lesquelles la chaleur devint si insupportable autour des ouvriers que plusieurs furent forcés de reculer. Leur poste

n'était plus tenable sur un talus de briques déjà miné par le feu. M. Van Baert jeta les yeux dans la direction où il avait aperçu un moment auparavant l'ouvrier de la muraille, mais une vaste nape de flamme s'était élevée entre eux et il ne paraissait plus.

— Oh ! il a péri, pensa le maître de forges avec un profond désespoir.

Au moment où il parlait, un bruit épouvantable se fit entendre au dessous de lui; c'était comme le bouillonnement des laves liquides dans le cratère d'un volcan, un grondement sourd comme celui d'un tonnerre lointain; en même temps, des tourbillons d'une vapeur noire et épaisse mêlée de cendre et de fumée montèrent rapidement vers le ciel et obscurcirent l'atmosphère illuminé un instant auparavant par une brillante clarté. M. Van Baert comprit que les eaux

venaient enfin défaire irruption au milieu du foyer de l'incendie.

— Eloignez-vous, éloignez-vous tous!

cria-t-il aux travailleurs; vous serez étouffés par celte vapeur brillante ! Laissez faire la rivière, mes amis ; elle est plus puissante que nous.

En effet, un quart d'heure après, la cour était entièrement inondée et le dernier charbon s'était éteint en sifflant dans l'eau noire et fétide qui se répandait dans l'usine. Quant aux poutres et aux charpentes qui brûlaient au-dessus du niveau d'eau, quelques coups de hache en eurent bientôt fait justice, et au moment où le jour parut il n'y avait plus rien à craindre pour les bâtiments principaux, qui tous étaient restés intacts.

Au moment où tout finissait, les ouvriers employés à l'usine et les paysans du voisinage accouraient de tous côtés pour porter

des secours. L'alarme s'était répandue rapidement ; mais la scène que nous venons de décrire avait été si courte que tous ces renforts arrivèrent lorsqu'il n'y avait plus rien à faire qu'à réparer les dégâts. Quand M. Van Baert, suivi des autres travailleurs, descendit dans la cour principale, où la foule était réunie, rien n'eût pu distinguer l'opulent maître de forge du dernier de ses forgerons. Ses vêtements étaient briilés en plusieurs endroits, son visage était noirci par le charbon et la fumée, sa hache brisée entre ses mains et il semblait épuisé de fatigue.

Il s'arracha promptement aux transports de sa femme et de sa fille et, élevant la voix, il demanda à ceux qui l'entouraient :

— Mes amis! quel est celui de vous qui, au péril de sa vie, a pratiqué cette brèche à la muraille et nous a tous sauvés? Où est-il,

que je l'embrasse, que je le remercie! Je lui dois plus que la vie!

Tous les auditeurs se regardèrent en silence, et un de ceux qui avaient travaillé avec le plus d'ardeur répondit tristement :

— Je crains bien, maître, que celui dont vous voulez parlez ne reçoive jamais vos remercîments. Je n'étais pas bien loin de lui, et au moment où l'eau a commencé à se précipiter dans la cour je l'ai perdu de vue toutà-coup, et je crains bien...

— Oh ! cela n'est pas possible ! un si brave homme! Je donnerais la moitié de ce que je possède pour que vous vous soyez trompé. Mais au moins quelqu'un a-t-il remarqué ses traits? pourrait-il le reconnaître?

Personne ne répondit cette fois.

— Voilà qui est bien extraordinaire! dit M. Van Baert avec chagrin.

En ce moment un autre ouvrier qui re-

venait du lieu même qui avait été le théâtre de l'incendie fendit la foule et présenta à M. Van Baert une redingote et une barre de fer toute souillée de sang qu'il avait trouvées sur la muraille près de la brèche. La redingote était à moitié consumée, et cependant on reconnaissait encore à la finesse du drap" à l'élégance de la coupe, qu'elle n'avait pas du appartenir à un ouvrier.

— Tenez, maître, voici ce que nous avons trouvé, dit l'arrivant d'un air de tristesse ; le pauvre diable qui a porté ce vêtement et qui s'est servi de cette barre n'est probablement plus de ce monde !

— Je reconnais cette redingote, dit le gendarme Bourguignon d'un air étonné, c'est celle du prisonnier qui s'est évadé cette nuit...

— Et vous dites qu'il est mort ! demanda madame Van Baert d'une voix tremblante.

— Tout le prouve, madame !

La pauvre femme tomba dans les bras de son mari en murmurant :

— Vous voyez bien qu'il était digne de vous! il est mort pour sauver votre fortune!

Le surlendemain du jour (il faudrait dire peut-être de la nuit) où s'étaient passés les événements que nous venons de raconter, M, Van Baert et le lieutenant Quentin, enveloppés de leurs manteaux, gravissaient péniblement la crête d'une de ces montagnes arides et nues dont nous avons cherché à donner une idée au commencement de cette histoire. Il était environ quatre heures du matin et les étoiles ne faisaient que commencer à s'éteindre une à une dans la teinte légèrement orangée qui se répandait à l'Orient. Toute la vallée au-dessous des voyageurs était encore enveloppée dans des ombres et des brouillards qui ne permettaient

d'en saisir aucun détail. Une brise humide et froide qui sifflait par rafales sur les rocs calcinés justifiait la précaution qu'avaient prise les voyageurs de se munir de leurs manteaux, précaution qui eût pu paraître extraordinaire, au cœur de l'été, à des gens peu habitués aux températures extrêmes des pays montueux.

En arrivant au sommet de la montagne, à l'endroit d'où le regard pouvait embrasser à la fois et la vallée riante au milieu de laquelle s'élevaient les forges de Boussac et le pays désert et désolé qui s'étendait à partir du revers opposé, M. Van Baert s'arrêta un moment pour reprendre haleine, et s'asseyanl sur un rocher au bord du chemin, il dit à son compagnon à voix basse, comme s'il eût craint d'être entendu au milieu de cette solitude :

— Ouf! voilà le plus difficile de fait!

Pourvu que ma femme et ma fille n'apprennent pas à leur réveil que j'ai voulu prendre part à cette petite expédition ; elles seraient de force à venir dans leur calèche merelancerjusqu'ici. Mais quelque soitla confiance que j'ai en vous, mon cher Quentin , je ne veux m'en rapporter qu'à moi pour opérer l'arrestation de ce misérable fou, qui a fait à lui seul dans la commune plus de ra-

vage que toute une armée ennemie. Elesvous siir au moins que vos dispositions sont bien prises et qu'il lui est impossible de nous échapper?

— Ne craignez rien à ce sujet, répondit Quentin du même ton. A vingt pas de ces arbres, conlinua-t-il en désignant du doigt le bouquet de chênes dont nous avons parlé, vous pouvez déjà apercevoir sur la gauche l'entrée de la grotte où ce misérable Sylvain s'est réfugié. Hier au soir deux de mes

hommes qui rôdaient dans le voisinage, en habit de bourgeois, l'ont poursuivi et l'ont vu entrer dans ce rocher. Ils allaient s'emparer de lui quand, en s'approchant, ils ont entendu distinctement plusieurs voix dans l'intérieur. Alors pensant avec raison que ce Sylvain pouvait avoir des complices qui profiteraient de l'obscurité de la nuit pour s'échapper si l'on n'était en force pour s'emparer de tous à la fois, l'un d'eux est venu me prévenir tandis que l'autre restait en observation à quelques pas de là. Vous savez le reste; j'ai posté tout le monde à l'entour, de manière à ce que personne ne puisse sortir sans être aparçu^ et maintenant que voici le jour, il est certain qu'aucun n'échappera. Tenez, voyez- vous déjà ces points noirs et immobiles qui forment comme un cercle autour delà grotte? La nuit a du être rude pour ces pauvres diables I

— C'est bien, Quenlin; je reconnais votre zèle et votre sagacité ordinaire; on ne peut prendre trop de précautions contre un homme aussi dangereux. Cependant je vous avouerai que je ne crois pas aux complices qu'on lui suppose; le maître de cette auberge quia été briilée avant-hier a déclaré positivement que Sylvain était le seul coupable; on l'avait vu entrer un moment avant le sinistre dans l'écurie où l'incendie a d'abord commencé, et il a été bien reconnu que personne n'avait pu l'aider dans l'exécution de cet abominable projet...

— Mais, monsieur, vous oubliez que Sylvain n'aurait pu pénétrer chez vous la même nuit lorsque le feu s'est déclaré dans votre usine, s'il n'avait eu quelque complice à l'intérieur...

— Je vous comprends, monsieur, dit Van Baert d'un air sévère : toujours les mêmes

288 — soupçons injustes contre le jeune homme qui m'a rendu celte nuit-là de si grands servivices! Mais vous oubliez aussi qu'il a été constaté que de l'extérieur de l'usineon avait très-bien pu jeter par-dessus la muraille un corps enflammé quelconque capable de déterminer l'incendie du charbon; vous oubliez Qu'il a été constaté encore qu'au moment où ce jeune homme a trompeta surveillance de ses gardien, l'incendie était dans toute sa force et devait déjà avoir couvé pendant plusieurs heures... Enfin, monsieur, je crois vous avoir dit qu'actuellement je connaissais parfaitement cet étranger, et que si, par bonheur, il existait encore, je vous demanderais d'avoir pour tuiles égards et l'affection que vous pourriez portera mon propre fils... Que diable! ajouta-t-il en s'interrompant, vous m'en feriez dire plus que je ne voudrais! , — Votre fils! répéta Quentin d'une voix

altérée; avant de consentir adonner la main de votre fille à ce jeune homme, quel que soit son rang, je vous ferai remarquer...

— Donner la main de ma fille à ce jeune homme !

— Ce n'est qu'ainsi que je puis m'expliquer l'affection que vous, madame Van Baert et surtout mademoiselle Anna, lui portez tous.

— Voilà bien des sornettes, monsieur le

lieutenant, dit Van Baert d'un ton moqueur

en se levant, et si vous saviez la vérité... mais

je ne vous dirai qu'une chose: c'est que, lors

même que Léon aurait échappé à la mort,

ce qui est possible, puisque son corps n'a été

retrouvé nulle part, ni dans la rivière ni dans

les décombres de l'incendie, ce ne serait pas

l'affection que nous lui portons et celle qu'il

peut avoir pour nous qui seraient cause de

la rupture de votre mariage avec ma fille... II. 19

Mais ce n'est pas de tout ceci qu'il s'agit. Voici le jour qui se lève et il est temps de rejoindre vos hommes. Ainsi donc prenez votre gourde, buvez un coup, car ce brouillard est très-malsain, et en marche: nous causerons de tout cela plus lard.

Quentin, un peu rassuré, accepta sans se faire prier la petite bouteille d'osier que lui tendit le maître de forge. Chacun y porta fraternellement les lèvres à son tour; puis les deux voyageurs commencèrent dans la meilleure intelligence à descendre la montagne.

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