CHAPITRE XVII
Plus ils approchaient de l'endroit où les gendarmes étaient en embuscade, plus ils redoublaient de précautions pour que le bruit de leurs pas ne donnât pas l'alarme aux mystérieux habitants de la grotte. Quand ils quitté-
rent le grand chemin pour avancer de rocher en rocherjusqu'au bouquet dubois, ils virent des têtes apparaître silencieusement derrière chaque anfractuosité de la montagne. Au moment où ils touchèrent du pied la petite plate-forme où s'élevaient les trois chênes, celui qui était en sentinelle à ce poste demanda à voix basse en faisant craquer la batterie de sa carabine: — Qui vive ?
— C'est nous, Bourguignon , répondit le lieutenant; est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau?
— Rien, lieutenant; ils n'ont pas bougé. : — Avez-vous entendu quelque chose?
— Il y en a un qui a poussé des gémissements toute la nuit, comme s'il était sur le point de rendre l'âme... Nous entendionsla voix d'un autre qui semblait l'encourager et le consoler.
— Voilà qui est bien singulier, reprit Vau Baerl. Cependant, messieurs, je crois qu'il fait déjà assez clair pour que vous agissiez surle-champ : il faut marcher à l'ennemi, qui ne me paraît pas très-dangereux pour le moment.
Le lieutenant approuva d'un ges^^ et Bourguignon ût signe à ses camarades qui apparurent comme par enchantement, sans cependant quitter encore le poste qui leur avait été assigné. Ils avaient jeté leurs manteaux pour être plus libres dans leurs mouments, et tous avaient leur carabine à la main, prêts à faire feu au besoin.
Sur l'ordre de leur chef, tous se rapprochèrent sans faire de bruit, de manière à former une ligne de plus en plus serrée autour du rocher. Le mouvement s'opéra en silence, et les soldats n'étaient plus qu'à une douzaine de pas environ de l'entrée de la
grotte considérée comme centre, lorsque le lieutenant fit entendre le commandement de halte l d'union bref. Ceux que l'on traquait venaient enfin de s'éveiller, et un bruit de voix sorti de l'intérieur du rocher annonça que quelqu'un d'eux allait paraître.
En effet, une minute après, un homme en haillons, tout ébouriffé, se frottant les yeux des deux mains à la fois, comme s'il eiit été éveillé en sursaut au plus fort de son sommeil, se montra à l'entrée de la grotte : c'était Sylvain. Il leva d'abord les yeux au ciel pour consulter le temps, suivant l'habitude commune aux campagnards et aux marins; puis il étendit les bras, ouvrit une bouche démesurée et fit entendre un long bâillement.
Mais tout à coup un changement complet s'opéra dans toute sa personne. En rabaissant les regards vers la terre, il venait d'aper-
cevoir les gendarmes qui le cernaient de tontes parts. Or nous savons déjà qu'il y .avait une haine mortelle dans le cœur de l'insensé pour tous ceux qui portaient cet uniforme. En les voyant si près de lui, au moment le plus inattendu, ses yeux se contournèrent d'une manière effrayante, son teint s'anima, ses lèvres se serrèrent , et il bondit en arrière comme s'il se fût trouvé subitement sur le bord d'un abime. Puis, jetant un nouveau regard autour de lui, et ne voyant partout que des ennemis, il s'accula à une pointe de rocher qui formait une des parois de la grotte, el, sans pousser un cri, sans prononcer un mot, il tira de sa poche un de ces terrribles couteaux poignards que lesAveyronnais appellent capuchadous, et il se prépara dans un calme farouche à faire une énergique résistance.
A cette vue, tous les gendarmés s'élance-
rent sans attendre d'ordre pour le désarmer. Mais M. Van Baert, qui, debout à quelque distance, contemplait froidement cette scène, vit d'un coup d'œil que, s'il laissait les agents de la force publique se livrer à leur ardeur , l'arrestation de Sylvain ne pourrait avoir lieu sans une effusion de sang qu'il voulait éviter. Les abords de la grotte étaient difficiles et rocailleux; d'un autre côté, Sylvain, comme nous l'avons dit, était de haute taille et d'une force athlélique , il avait l'avantage du terrain, et il était plus que probable que le premier qui arriverait à sa portée sentirait l'atteinte de son couteau avant que les autres eussent pu venir au secours. Aussi cria-t-il d'une voix impérieuse :
— Arrêtez, messieurs, arrêtez donc. Il est inutile d'employer la violence quand on peut se servir des moyens de douceur. Diable ! vous ne connaissez pas la puissance d'une
pareille arme dans les mains de ce gaillardlà ! Il est certain que l'un de vous au moins la connaîtrait à ses dépens..
— Les gendarmes s'arrêtèrent encore d'un air mécontent et comme ennuyés de toutes les lenteurs du prudent maître de forges. Celui-ci, sans s'inquiéter de leurs murmures, s'avança d'un pas aussi ferme que possible, vers le vieil insensé, qui attendait dans un silence menaçant ce qui allait se passer.
— Eh bien, qu'est-ce que cela, Sylvain? dit-il d'une voix sévère. Ne savez-vous pas que j'ai défendu dans toute la commune de porter sur soi de pareils couteaux? Voyons, remettez-moi tranquillement votre capuchadou, et ne faites pas de résistance, car vous voyez quelle est inutile.
Le vagabond reconnut sur-le-champ M.VanBaert, et, quittant son attitude menaçante, il porta la main à son front pour y
chercher le vieux chapeau déchiré qu'il portait d'ordinaire. Autant il avait horreur des gendarmes, autant il respectait l'honnête homme qui était devant lui et qui plus d'une fois lui avait fait l'aumône. Cependant il ne livra point le couteau que le maître de forge lui demandait si impérieusement, etil répondit avec cette espèce de dignité mystique qui était un des caractères extérieurs de sa
folie :
— Avec quoi donc se défendra l'archange Michel ! si vous lui prenez son capuchadou?
— Il est bien question de l'archange Michel, reprit M. Van Baert avec impatience; voyons, exécutez-vous de bonne grâce, ou sinon...
— Ah! vous ne savez pas, reprit Sylvain en relevant la tête avec orgueil, que c'est moi qui suis l'archange Michel ! Je puis le dire
maintenant, mamission est Gnie... Dieu m'avait donné le pouvoir de brûler sept maisons dans celle commune, parce que la commune avait péché... Mais Dieu m'a puni à mon tour parce que j'ai mis le feu aux forges de Boussac!... C'est \q jeune homme, vous savez? qui me l'a dit. Aussi vous ne croyez pas quejesuis l'archange Michel, parcequejen'ai plus mes ailes dorées et ma lance de feu... — Mais, vieux radoteur que vous êtes , interrompit le maitre de forges, oubliant dans sa colère qu'il s'adressait à un fou incapable de le comprendre, vous n'êtes pas plus l'archange Michel que je ne suis le grand Turc, et si vous avez eu jamais des ailes, ce n'a pu être que des ailes d'oison... Je sais bien que ce n'est pas avec votre lance de feu que vous avez brûlé tant de fermes et que vous avez été sur le point de me griller moi-même avec ma maison et tout mon
monde, mais bien avec des mèches soufrées que vous alliez faire dans les montagnes et que vous jetiez par-dessus les murailles... Mais je me laisse là emporter! Voyons, livrezmoi votre couteau de bonnegrâce, ou ilvous arrivera malheur.
— Mais, reprit Sylvain en baissant la voix et en désignant du gesle l'entrée de la grotte, qui donc le défendra, lui, si je n'ai plus mon capuchadou?
— Mais de qui donc parlez-vous? demanda le maître de forges, qui dans le premier moment avait oublié que Sylvain avait un compagnon.
Une voix faible et souffrante appela Sylvain de l'intérieur du rocher.
— L'entendez-vous? dit l'insensé d'un air mystérieux, c'est moiquil'ai caché là! Quand je le trouvai là-bas dans l'eau, il était presque mort... J'ai mis sur sa blessure des her-
bes que je connais, et il va mieux... mais il ne faut pas que les autres le voient, ils l'amèneraient et ils le tueraient, comme Laurent.
On appela encore Sylvain, et M. Van Baert tressaillit; le son de celte voix, quoique altéré par la souffrance, était bien celui de Léon. Le maître de forges, oubliant tout le reste ^ s'avançait déjà pour éclaircir ses soupçons, quand tout à coup l'habitant delà grotte lui-même parut à l'entrée.
C'était en effet le mystérieux jeune homme qu'on n'avait pas revu depuis le moment où l'incendie de l'usine avait cessé. Il n'était pas difficile de reconnaître en lui l'ouvrier courageux de la nuit précédente, car il était encore dans le même équipage qu'au moment où on l'avait vu travailler avec tant d'ardeur à saper la muraille de la cour au charbon. Un de ses bras était soutenu par sa cravate attachée en forme d'écharpe, et il
se servait de l'autre pour s'appuyer péniblement contre la paroi de la caverne, comme s'il n'eût pas 'eu la force de marcher. Ses vêtements étaient tachés de sang en plusieurs endroits, et il était pâle comme un mourant.
Il jeta un regard lent et douloureux autour de lui, et en apercevant les gendarmes qui cernaient le rocher, il poussa un cri de terreur. M. Van Baert courut à lui en s'écriant avec joie: — Ah! c'est vous, enfin! Je savais bien que vous existiez encore!
Mais ces paroles ne furent pas entendues, et les gendarmes voyant le maire s élancer vers le jeune étranger;, crurent qu'il voulait s'emparer de lui. Tous coururent donc à la fois vers la grotte, eten unclin d'œil Sylvain, occupé de ce qui se passait entre le maître de forges et Léon, fut saisi et désarmé avant d'avoir pu faire aucune résistance. Quelques-uns,
parmi lesquels était Bourguignon, voulu rent aussi porter la main sur Léon, qui. vaincu par la faiblesse et la douleur, ne se soutenait qu'avec le secours du bon maître de forge, mais celui-ci les repoussa avec violence et dit d'une voix forte et sévère :
— Ce jeune homme est mon meilleur ami ; c'est lui qui, avant-hier, a sauvé ma fortune par le plus admirable dévueoment. Je défends que personne le touche...
— Mais, monsieur le maire, dit Bourguignon avec insistance, ce jeune homme est le prisonnier qu'on avait confié à ma garde et qui s'est échappé ; la compagnie dans laquelle on le trouve...
— Silence! dit le lieutenant Quentin; M. Van Baert commande seul ici, et il est seul responsable vis-à-vis de l'autorité : ceci ne nous regarde plus.
— Je vous remercie, monsieur Van Baert, dit Léon avec un sourire de bonheur.
— Ce n'est pas tout, reprit le maître de forge ; M. Léon est malade, blessé par suite de la courageuse entreprise qui a sauvé ma forge ; je veux qu'il n'ait pas d'autre maison que la mienne, et on va le transporter surle-champ chez moi...
Léon s'agita avec inquiétude et fit signe qu'il voulait parler en particulier à M. Van Baert. Tout le monde s'éloigna de quelques pas.