‹ Paul DuvertChapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les quatre cavaliers saluèrent de la main leurs camarades et s'élancèrent rapidement dans la direction qui leur avait été indiquée.

Alors le gros de la troupe se remit en marche tranquillement et les conversations

recommencèrent à demi-voix, comme auparavant.

— Dites-moi, grand Christophe, demanda l'un des derniers cavaliers, jeune homme d'un blond roux, à l'air niais, et qui consultait comme un oracle le vétéran qui était à côté de lui, pourriez-vous m'expliquer, vous qui avez la connaissance des choses, pourquoi le lieutenant Quentin, qui est d'ordinaire 'si zélé pour le service, n'est pas ici à notre tête, au lieu de ce vieux dur-à-cuir de brigadier qui n'a pas l'habitude?

Le grand Christophe prit cet air de crânerie que le vétéran garde toujours en face du soldat plus jeune que lui, et répondit avec mystère :

— Un autre te dirait que le lieutenant est à ce grand bâtiment que tu vois là-bas, et qui s'appelle la forge de Boussac, pour s'entendre avec le maire de la commune, M. Van

Baert, je crois, un gros qui est né en Hollande, et qui a peur que les malfaiteurs en question ne mettent un beau jour le feu à sa manufacture;... mais ce n'est pas pour cela, vois-tu, que le lieutenant n'est pas avec nous. Mon opinion est qu'il a une autre raison...

— Quelle raison, grand Christophe? contemoi donc ça ?

— Eh bien, tu n'en diras rien au moins... mais je suis siir, là, entre nous... que le lieutenant est amoureux de la fille du maître de forge, de ce Van Baert... c'est chez moi, vois-tu, une opinion... bien arrêtée...

— Amoureux! le lieutenant Quentin?

— Oui... il paraît même qu'il veut épouser la petite, joli minois, ma foi! et riche comme une reine... Je l'ai vue un jour que j'avais été envoyé de Rhodez pour porter des dépêches à son père: et ma foi, entre nous

le lieutenant n'a pas fait là un mauvais rêve !

— Mais le papa, le vanne-à-tair, que ditil des projets du lieutenant? Allons, grand Christophe, ne fais pas le discret! Tu sais que j'aime le lieutenant et...

Christophe fit entendre un petit rire saccadé qui ressemblait assez à un accès de toux.

— Eh, eh! mon garçon, reprit-il d'un air narquois, le père m'a l'air d'un finaud qui veut faire aller le pauvre lieutenant. Je me suis laissé dire qu'il lui avait promis sa fille s'il parvenait à faire arrêter les malfaiteurs qui ravagent par l'incendie cette commune... Or, mon cher, comme tu sais quelle est mon opinion à cet égard... Eh, eh, le pauvre M. Quentin aura le temps d'attendre.

— Si cependant, grand Christophe, ces

malfaiteurs existent réellement, et si nous parvenons à mettre la main dessus?

— Pourquoi me demandes-tu mon opinion alors? dit Christophe avec humeur.

En ce moment la troupe était arrivée à l'auberge dite des Forgerons, cette halle si ardemment désirée par les cavaliers et leurs montures.

C'était un cabaret assez pauvre et de chétive apparence, où les ouvriers de l'usine et les paysans de la vallée venaient senivrer une ou deux fois par semaine.

Comme une pareille habitation n'avait pas une écurie bien vaste, il fallut attacher la plupart des chevaux aux quelques arbres qui s'élevaient devant la porte et entretenaient un peu de fraîcheur autour de la maison.

Quant aux gendarmes, après s'être assurés que leurs chevaux ne manqueraient de

rien, ils entrèrent dans l'auberge pour se reposer et se rafraîchir en attendant de nouveaux ordres.

La salle où se réunissaient d'ordinaire les paysans aveyronnais, les ivrognes les plus fieffés de France, comme on sait, ne contetenait aucun étranger en ce moment.

Seulement le brigadier faisait déjà subir un interrogatoire à l'hôte, qui semblait fort ennuyé de répondre à toutes ces questions dans un moment où tant de pratiques à servir réclamaient impérieusement ses soins.

— Mais enfin, demandait le gendarme d'un ton brusque, vous devez savoir ce que fait ce jeune homme, où il va, d'où il vient, quel est son nom, son état, s'il connaît quelqu'un dans la commune?

— Et que diantre voulez-vous que j'aille lui demander tant de choses, moi? répondait l'aubergiste en regardant autour de lui avec

impatience; est-ce que ses affaires me regardent? Ce que je sais, c'est que c'est un brave jeune homme plein de politesse, qui mange fort peu et qui me paie exactement chaque soir sa dépense de la journée. Depuis huit jours qu'ils est ici, il n'a fait que se promener dans le voisinage, mais sans mauvais dessein, j'en mettrais la main au feu...

— Mais enfin oii est-il maintenant? Ne puis-je le voir, l'interroger?

— Ma foi, il était là tout à l'heure, dit l'aubergiste en désignant la fenêtre qui donnait sur la montagne. Il est sorti sans doute.

— Ah ! il est sorti du moment qu'il nous a vus de loin, dit le brigadier; cela me paraît suspect ; il faut que nous le retrouvions, et tout de suite. Holà ! Durand, Favard , préparez-vous à monter à cheval !

— Eh pardieu! il n'est pas nécessaire

d'aller le chercher si loin, dit l'hôte en perdant patience, le voici.

Eu même temps il montra au brigadier l'un des deux prisonniers que le gendarme Bourguignon introduisait dans la salle d'un air de triomphe.

Le premier était une espèce de paysan d'une cinquantaine d'années, dont les vêtements tout déguenillés attestaient une grande misère.

Ses pieds étaient nus, son pantalon et son habit, d'étoffe grossière, étaient rapiécés en mille endroits de morceaux de diverses couleurs, et son chapeau en forme de bateau, comme celui de la plupart des paysans aveyronnais, était déchiré en plusieurs endroits.

Malgré cette équipage misérable, le prisonnier ne semblait ni humilié ni effrayé de son arrestation.

C'était un grand gaillard robuste et bien

découplé, à figure bronzée par le haie et el dont le regard un peu égaré ne manquait pourtant ni de dignité ni de courage.

Il se drapait dans ses haillons sans baisser les yeux et supportait sans embarras le minitieux examen dont il était l'objet.

Seulement sa main droite s'était portée à la poche de sa veste, où elle semblait caresser un de ces couteaux à lame longue et effilée que les habitants du Rouergue portent toujours avec eux et qui ne sont autre chose que les stylets espagnols, sous le nom de capuchadou. Ce malheureux inspirait à la fois la crainte et la pitié.

L'autre prisonnier; celui que l'aubergiste avait désigné comme l'étranger établi depuis quelques jours à son auberge, présentait un constrate frappant avec son compagnon d'infortune.

G!était un jeune homme de vingt-quatre

— ^4 — ans enyiron, bien rais, aux manières distinguées, et qui, évidamment appartenait à une classe un peu élevée de la société.

Quoique son costume fut très simple, on n'y reconnaissait pas moins l'élégance et le bon goût d'un habitant d'une grande ville; ses traits étaient blancs et délicats, ses yeux doux et mélancoliques.

Evidemment, il fallait des ordres aussi sévères que ceux donnés aux gendarmes pour motiver l'arrestation d'un homme qui ne semblait êlre autre chose qu'un paisible voyageur, retenu quelques jours seulement par la curiosité.

Aussi semblait-il surpris et humilié .de la violence qu'on lui faisait subir, et la rougeur de l'indignation colorait ses traits, sans que pourtant aucune plainte s'échappât de sa bouche avant le moment où il croirait convenable de parler.

oo

Le gendarme Bourguignon présenta les prisonnier à son chef en lui disant d'un air de satisfaction orgueilleuse :

— Voilà, brigadier, deux gaillards qui m'ont paru suspects et qui, si je ne me trompe, seront de bonne prise. Tous les deux venaient de l'auberge et gagnaient les champs lorsque je suis parvenu à mettre la main dessus. Inlerrogez-les; leurs réponses ne m'ont pas paru très naturelles, surtout, ajouta-t-il en désignant le paysan déguenillé, celles de ce vieux drôles-là.

En achevant ces mots, il s'empara sans façon d'un verre qui était placé sous sa main, et sans s'inquiéter du propriétaire il le portait à ses lèvres de l'air d'un homme qui avait bien mérité cette petite douceur, lorsque le gendarme Christophe, qui de tout temps avait eu une pointe de jalousie contre Bourguignon, s'aprocha de son camarade et lui dit

d'un ton goguenard en désignant le paysan :

— Pardieu, camarade, tu as fait là une fameuse trouvaille ! Arrêter ce pauvre père Sylvain, l'homme le plus connu du département, un ancien fermier à qui des malheurs ont tourné la tête et à qui jamais un habitant de ce pays n'a refusé un gite ou une place à sa table!... Je te félicite, ma foi, tu connais Ion monde!

— Serait-il vrai? dit Bourguignon en se mordant les lèvres.

— Eh! te voilà, mon pauvre Sylvain, dit l'hôte en sapprochant à son tour du vieux prisonnier en riant. Ah çà! que diable as-tu donc à démêler avec la justice? — Messieurs, ajoula-t-il à voix basse en se tournant vers les gendarmes, vous ne savez donc pas que cet homme est un pauvre fou très-inotl'ensiî et dont vous répondra M. le maire luimême î

— Que signifie ceci? demanda le brigadier du n ton sévère.

— Que voulez-vous que je vous dise ! rédondit le gendarme d'un ton d'humeur; j'ai vu un homme en guenilles effaré qui s'enfuyait à louîes jambes devant nous, j'ai cru...

— Il est vrai, dit l'aubergiste, que Sylvain naime guère messieurs les gendarmes, depuis le jour où ils sont venus arrêter son fils, qui était conscrit réfractaire, pour le conduire au régiment où il est mort... Sylvain, vous le voyez, tout fou qu'il est, à bien mie cerlaine raison dans sa haine, car il aimait joliment son fils, je vous assure.

— N'importe, dit Bourguignon, blessé dans son amour-propre en présence de lous ses camarades ; qu'on fasse bien attention à ce que je dis : c'est que cet homme n'est pas étranger aux incendies qui désolent le pays. et si on voulait bien le presser de questions...

— Cela peut-être, dit Christophe, qui voulait pousser jusqu'au bout la mystification de son rival ; demandez-lui, Bourguignon, qui il accuse de tous ces crimes...

Bourguignon regarda d'un air de défiance celui qui venait de parler ; cependant il donna dans le piège et demanda au paysan avec précipitation ;

— N'est-ce pas, vieux, que tu sais quel est l'auteur de l'incendie de la ferme de Gransac ?

— Je le sais, dit le vagabond en levant les yeux au ciel avec une sorte d'exaltation mystique.

— Et qui donc?

— C'est saint Michel archange qui vient châtier les crime des méchants en brîàlani leurs maisons et leurs moissons !

Page 1