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CHAPITRE XVIII

XYIII

Dès que iM. Van Baert el Léon furent seuls, le jeune homme reprit à voix basse :

— Je vous remercie mille fois encore, monsieur, de votre générosité, mais je ne puis accepter cette faveur... Je ne puis demeurer chez vous... Si vous saviez...

— Je sais tout ce qui vous concerne, F.éon, répondit de même le maître de forge. Je sais que le pauvre enfant abandonné, sans parents, sans amis, a voulu voir une fois sa mère et sa sœur, qu'il ne connaissait pas... que ses démarches secrètes afin de no pas troubler la tranquillité d'une famille qui le repoussait ont donné lieu à d'absurdes soupçons, et que le pauvre enfant, plutôt que de compromettre les personnes qui lui élaient si chères, a préféré...

— Oh ! mon Dieu ! mais elle a tout deviné... elle vous a tout dit...

— De plus, comme j'ai de grands îorts à réparer envers vous, je veux que vous me deviez votre bonheur à venir... je veux d'abord qu'on vous transporte chez moi ; votre mère et votre sœur, qui vous aiment déjà, vous serviront de garde- malade, et plus

tard, moi, je vous demanderai si vous voulez que je vous adopte pour mon fils...

Léon, en écoutant ces paroles, se jeta dans les bras du bon M. Van Baerl et ne put que murmurer :

' — Ah! c'est trop, c'est trop... mon père !

Pour tous les assistants et même pour le lieutenant Quentin, cette scène, ces larmes, cette intimité qui semblait régner entre M. Van Baert et le jeune inconnu étaient inexplicables. Cependant, après avoir attendu avec déférence que leur émotion à tous les deux eût eu le temps de se calmer, le lieute- * nant s'approcha du maître de forge et lui dit en lui montrant le vieux Sylvain lié et étroitement gardé par les gendarmes à quelques pas de là :

— Je pense, monsieur, qu'il n'y a aucun doute que ce malheureux ne soit véritablement le seul auteur des incendies qui ont

éclaté dans celle commune. On vienl encore de trouver sur lui plusieurs de ces mèches soufrées dont il s'est servi pour commettre les crimes dont on l'accuse. Je vais, si vous le voulez bien, donner l'ordre qu'on le conduise à Rhodez, où les médecins n'auront pas de peine à constater son état d'aliénation mentale...

— Ordonnez, mon cher, et surtout qu'on veille bien sur lui... Diable, s'il s'échappait, je crois qu'il n'aurait pas pour moi des intentions très-bienveillantes, et s'il s'avisait d'essayer encore une fois de briàler ma pauvre usine...

— Monsieur Van Baert, dit Léon à son tour en se rapprochant avec peine des deux interlocuteurs, je sais que, cet homme a été la cause de bien des malheurs et que la sécurité du pays exige qu'on lui enlève sa liberté. Cependant permettez-moi d'appeler

votre pitié sur un pauvre insensé qui n'avait plus l'usage de sa raison lorsqu'il plongeait tant de familles dans le deuil. Peut-être des soins, de la douceur, le ramèneront- ils à la raison et à des sentiments d'humanité... Enfin, ajouta-t-il en baissant la voix, souffrez que je vous rappelle que c'est à cet infortuné que j'ai du la vie, pendant cette nuit terrible où j'eus le bonheur de vous rendre service; au moment où les eaux se précipitèrent dans la brèche que je venais d'ouvrir, il s'éleva de la houille embrasée un tourbillon de vapeur ardente qui me suffoqua ; je voulus me cramponner aux débris de la muraille, mais j'étais déjà blessé au bras et je ne pus conserver l'équilibre; je tombai dans la rivière, où j'eusse péri sans doute, si cet homme qui m'observait à quelque distance et qui en allumant cet incendie n'avait eu d'autre but, il faut bien que je i'avoue, que de trouver

une occasion de me délivrer au milieu du tumulte, ne se fût exposé à périr pour me sauver. Il m'a porté ici, croyant que je ne pourrais trouver un asile plus sûr que celui qu'il m'offrait, il a veillé sur moi, il m'a prodigué tous les faibles secours dont il pouvait disposer Enfin, monsieur, quelque

coupable que soit cet homme, je vous supplie d'employer tout votre pouvoir pour qu'il ne soit pas traité avec trop de rigueur...

M. Van Baert sourit avec bonté.

— C'est bien, Léon, répondit-il, je vois que vous n'êtes pas ingrat pour les services qu'on a pu vous rendre, et je vous promets de ne pas oublier votre recommandation... Mais il est déjà tard, et vous pouvez faire vos adieux à ce malheureux pendant que je vais aviser au moyen de vous faire transporter chez moi sans fatigue pour vous, car votre

faiblesse ne vous permettrait pas de marcher jusqu'à Boussac.

En même temps il s'éloigna de quelques pas et se mit à causer à voix basse avec Quentin. Léon, épuisé pac les efforts qu'il avait faits jusqu'ici pour ne pas défaillir, s'assit sur une pierre à l'entrée de la grotte et appuya son front contre le rocher ; puis il fit signe au vagabond d'approcher, car il ne pouvait aller à lui. Sylvain, toujours accompagné des deux gendarmes qui se tenaient à ses côtés, bien qu'il fiit lié de manière à ne pouvoir se servir de ses mains, s'avança d'un air indifférent, et Léon lui dit d'une voix faible et sans changer d'altitude :

— Sylvain ! pauvre Sylvain ! Dieu vous a-t-il laissé assez d'intelligence pour comprendre mes paroles? Quand j'élais sans appui, persécuté, prisonnier, vous seul, sans en savoir la cause sans doute , vous vous êtes

intéressé à moi, vous m'avez défendu, protégé, vous avez exposé votre vie pour moi,

vous m'avez aimé comme votre enfant

Vous ne pouvez m'entendre, et cependant je souhaiterais que si jamais Dieu vous accordait un moment de raison, vous puissiez vous souvenir que dans l'élat d'abaissement où vous êtes tombé, il y a quelqu'un qui vous aime et qui ne vous oubliera pas...

Mais ces simples et touchantes paroles furent perdues pour l'in.-ensé; aucune corde ne vibrait plus dans son âme brisée.

— Vous avez raison, monsieur, répondit-il d'un ton sombre, l'archange Michel a péché et Dieu le punit. 31ais cette punition ne durera pas... Il paraît que ceux-là ne vous feront pas de mal; c'est bien. Venez plus tard me trouver dans le Tindoul ou ici... l'archange Michel vous protégera encore.

Adieu!

Léon détourna la lèle, comme si cet étal de dégradation d'une intelligence humaine eiit produit sur lui une douloureuse impression, elles gendarmes commencèrent à entraîner leur prisonnier vers le grand chemin.

En ce moment le soleil se débarrassant des nuages de pourpre qui l'avaient enveloppé jusque-là, se montra radieux au-dessus de la montagne et illumina tout à coup le paysage. Cette nature, tout aride et triste qu'elle était, recevait en ce moment des personnages de cette histoire une animation extraordinaire qui lui donnait un caractère pittoresque et original. Les gendarmes avec leur costume aux couleurs éclatantes et leurs armes qu'on voyait briller d'une grande distance, formaient des groupes variés et mobiles, et quelques paysans de la campagne voisine où le bruit de cette petite expédition s'était répandu dès la veille, se montraient

çà et là sur les hauteurs et regardaient avec curiosité ce qui se passait autour de la grotte.

M. Van Baert, toujours occupé du désir de faire transporter Léon à l'usine, cherchait du regard parmi les curieux quelques hommes de connaissance à quii! put confier celle mission, lorsque tout à coup il aperçut sur le grand chemin une voiture qui descendait la montagne avec rapidité. A celle vue il s'approcha vivement de Léon d'un air joyeux :

— Courage, mon enfant, s'écria-t-il ; voilà ce que j'avais prévu ! ces dames ont appris en s'éveillant la cause démon absence, et elles accourent bien vite, comme si j'avais graad besoin de leurs secours... Cependant cette fois elles ont été bien inspirées en venant me troubler dans les fonctions de ma charge; elles vous conduiront jusqu'à Boussac dans leur calèche...

Dès les premiers mots du maitre de forge,

Léon s'élait levé. La force lui était revenue comme par enchantement, et il resta debout, les bras tendus vers la route que suivaient les voyageuses, le visage animé d'une sublime expression de joie. Bientôt la voiture s'arrêta en face de la grotte, madame et mademoiselle Van Baert en descendirent précipitamment, et, apercevant le maître de forge qui s'avançait au-devant d'elles, elles se jetèrent dans ses bras en s'écriant toutes les deux à la fois :

— Mon père! — Mon ami ! pourquoi vous exposer ainsi? Nous étions dans des inquiétudes mortelles...

M. Van Baert, sans répondre, les prit l'une et l'autre par la main et les entraîna rapidement vers Léon, qu'elles n'avaient pas encore remarqué. En le reconnaissant, la mère et la ûlle poussèrent un cri de joie et voulurent s'élancer; mais la vue de plusieurs

personnes qui étaient encore autour de lui les intimida tout ù coup, et elles s'arrêtèrent toutes pâles et frémissantes, les yeux fixés sur lui.

M. Van Baert les devina et reprit assez haut pour être entendu des assistants :

— Ma femme, ma fille, voici celui qui a sauvé notre usine au péril de sa vie ; vous devez aussi des remercîments à notre courageux ami; embrassez-le, vous, Cécile, comme un fils, vous, Anna, comme un frère.

Les deux femmes toutes tremblantes d'émotion déposèrent un baiser sur le front du jeune homme, qui, au comble du bonheur^ ne put que prononcer bien bas : « Ma mère, ma sœur, » et tomba évanoui dans les bras de ceux qui l'entouraient...

On le transporta dans la voiture, où il ne tarda pas à reprendre ses sens; au moment où il passait près d'un groupe de gendarmes,

Bourguignon disait d'un air piteux à l'un de ses camarades :

— Le diable emporte ce M. Léon Tout- Court! il m'a toujours porté malheur : j'ai eu deux jours d'arrêts pour l'avoir arrêté , et maintenant je vais passer peut-être au conseil de guerre pour n'avoir pas su le garder... C'est du guignon.

— Eh bien, grand Christophe, demandait le blond-roux au vétéran d'un air narquois, croyez-vous toujours qu'il n'y a d'autre incendiaire dans celte commune que le feu souterrain et le soleil?

— Tais-toi, répondit brusquement le grand Christophe; mon opinion ne le regarde pas; c'est mon opinion.

Quinze jours après ces événements, Léon, parfaitement rétabli, prenait congé de toute la famille Baerl et du lieutenant Quentin, qui avait été mis au fait de cette triste histoire.

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