‹ Paul DuvertChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un éclat de rire universel accueillit ces paroles. Sylvain demeura calme et dédaigneux, mais le questionneur pâlit de colère et se retourna brusquement poui' échapper aux quolibets.

— C'est assez, dit le brigadier d'un air mécontent ; renvoyez ce malheureux, et que désormais on le laisse tranquille. Quant à vous, monsieur, continua-t-il en se retour"nant vers le jeune étranger, qui avait examiné cette scène avec une sorte de pitié pour son pauvre compagnon d'infortune, pourrez-vous m'expliquer votre présence en ce pays en des circonstances aussi fâcheuses? Quel est votre nom?

— Monsieur, dit le jeune homme d'une voix ferme, avant toute chose la manière prutale dont je viens d'être arrêté...

— Votre nom?

— Soit dit l'étranger, paraissant prendre son parti contre cet abus de la force, je m'appelle Léon.

— Léon, ce n'est qu'un prénom.

— C'est un nom, répondit l'étranger avec

un peucle confusion, pour ceux qui n'en onl pas d'autre.

— Je comprends! Et quel est votre état? d'où êtes-vous?

— En deux mots, monsieur, j'habite Paris, où j'ai toujours vécu d'une rente viagère constituée en mon nom le jour de ma naissance. Depuis peu de temps il m'a pris fantaisie de voyager et je suis venu de Paris jusqu'ici, où je me suis arrêté parce que le pays m'a paru curieux et intéressant à étudier; voilà toute mon histoire.

— Très-bien. Mais vous avez du moins un passeport?

— Le voilà, monsieur.

Le brigadier examina avec attention le papier que lui présenta l'étranger, et bientôt il le lui rendit en disant ;

— Tout est parfaitement en règle, monsieur : vous êtes Jibre d'aller où bon vous

semblera, et excusez-nous du petit 'désagrément que nous vous avons causé. — A çà, Bourguignon, continua-t-il en se rapprochant du gendarme d'un air fâché, c'est donc ainsi que vous faite votre service? Arrêter un bourgeois voyageur qui à satisfait à la loi !..

— Aussi, pourquoi diable avait-il l'air d'avoir peur de nous? répondit le louslic, de plus en plus irrité de sa mésaventure.

— Apparemment parce que je n'aime pas la société ! dit l'étranger avec un sourire mélancolique.

— Ou bien, peut-être, reprit Bourguignon, qui sentait le besoin de se relever aux yeux de ses camarades par quelque plaisanterie, parce qu'on ne se soucie pas de faire savoir à tout le monde qu'on s'appelle Léon tout court, et que le papa et la maman ont oublié de signer la feuille de route le jour de la naissance.

Léon, puisque nous savons le nom de l'étranger, devint rouge comme si le mauvais plaisant avait véritablement deviné le motif de sa fuile précipitée.

Cependant il ne dit rien, et se retourna pour cacher son (rouble.

Alors son regard tomba sur le vagabond, qui, de son côté, semblait l'observer avec une vive attention, et dont tous les traits exprimaient pour le jeune étranger une véritable sympathie.

Sans se rendre compte de l'intérêt que semblait lui porter ce malheureux, Léon le remercia par un demi-sourire, et Sylvain, encouragé sans doute par cette marque d'intérêt, s'approcha et lui dit d'un ton sombre et mystérieux.

— Laissez-les rire, jeune homme, saint Michel archange nous vengera tous les deux, c'est moi qui vous le promets !

Léon ne songea pas même à chercher un sens dans les paroles menaçantes du pauvre insensé.

Il haussa les épaules d'un air de pitié, et tirant desa pocha un pièce d'argent il la mit furtivement dans la main du mandianl en lui disant à voix basse :

— Tenez, mon brave homme, voilà pour que vous vous souveniez que nous avons été un moment compagnons d'infortune.

Sylvain regarda avec une joie naïve l'aumône qui venait de lui être faite et il porta vivement deux ou trois fois de suite la main à son chapeau pour remercier l'étranger.

Les assistants semblaient se divertir fort des contorsions et des transports risibles du malheureux, et Léon regrettait déjà que sa bonne action n'eiit eu jusqu'ici d'autre résultat que de leur procurer un moment de

~ 67 — délassement, quand les rires et les quoliblets cessèrent tout à coup.

— Le lieutenant Quentin ! annonça un de ceux qui étaient restés devant la porte pour soigner les chevaux.

Au même instant le lieutenant entra dans la salle; c'était un jeune homme de bonne mine, aux manières froides mais polies.

A la vue de leur chef, tous portèrent respectueusement la main au chapeau, et le lieutenant leur rendit le salut avec beaucoup d'aisance et de dignité.

Après qu'il eut adressé quelque mots d'encouragement à ses subordonnés, le brigadier s'approcha de lui et lui fit un rapport sur ce qui venait de se passer, et lui désignant les deux prisonniers auxquels il venaient de rendre la liberté.

A cet endroit du récit, le lieutenant fronça le sourcil ; cependant il écouta attentivement

le resle du rapport, suivant l'éliquelte militaire, puis s'approchant avec politesse de Léon qui cherchait à calmer refïervescence de joie du pauvre Sylvain :

— Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous demander pardon de l'inconcevable méprise de mes hommes. Je regrette de ne pasm'être trouvé là pour vous épargner la scène fâclrreuse qui vient d'avoir lieu et dont toute la famille Van Baert, que je quitte à l'instant, ne me saura pas bon gré, j'en suis sûr»

— La famille Van Baert! répéta Léon au comble de l'étonnement. Mais elle ne me connaît pas; à moins...

Il s'arrêta tout à coup, comme s'il eiit retenu sur ses lèvres un secret prêt à lui échapper.

Le lieutenant l'écoutait en silence et semblait attendre la fin de la phrase commen-

09 — cée ; mais voyant que l'étranger se taisait, il reprit en souriant :

— Je ne sais, nnonsieur, comment il se fait qu'une famille que vous ne connaissez pas et qui de son côté ne sait pas même votre nom, paraisse ainsi s'intéresser à vous... Cependant tout à l'heure à la forge de Boussac, M. Van Baertm'a chargé de prévenir un jeune étranger qui habitait depuis plusieurs jours l'auberge des Forgerons,. qu'il se ferait un plaisir de le recevoir à Boussac aussitôt qu'il voudrait se donner la peine d'y venir, et d'après les renseignements qu'il m'a donnés, cet étranger ne peut être que vous.

— Ceci est inexplicable ! murmura Léon tout pensif.

Puis il ajouta après une seconde de ré- . flexion :

— Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu vous charger d'une commission

dont vous vous êtes acquitté avec tant d'obligeance et de politesse. Quant à l'invitation de M. Van Baert, je l'accepte et je part à linstant... à l'instant même.

Le jeune officiers'inclina, et, se retournant vers les gendarmes, il dit d'une voix sévère :

— A la fin de cette campagne, Bourguignon restera deux jours aux arrêts, pour lui apprendre à faire des méprises. Quatre hommes vont rester ici en observation ; les autres vont me suivre... A cheval!

Tout le monde se leva pour obéir aux ordres du chef; Quand Bourguignon passa à côté de Léon qui se préparait à sortir, il dit à demi-voix comme s'il parlait à un de ses camarades :

— Qui paie ses dettes s'enrichit! Je revaudrai à quelqu'un les deux jours d'arrêt dont vient de me gratifier le lieutenant.

Sans faire attention à la menace détour-

née que contenaient ces paroles, oubliant tous ceux qu'il laissait dans l'auberge, amis et ennemis, Léon s'élança vers la campagne, impatient d'avoir l'explication de quelque énigme qui était pour lui du plus haut intérêt. *"

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