‹ Paul DuvertChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Bien que du haut des montagnes voisines l'auberge parût presque toucher les forges de Boussac, il y avait encore une bonne demiheure de marche entre l'hôtellerie où les gendarmes avait fait halte et la magnifique usine de M. Van Baert.

Le chemin, conlinuellement sillonné par de lourds chariots chargés de houille et de minerai, était en assez mauvais état et tout défoncé en quelques endroits, en sorte qu'il fallait quelques précautions pour éviter les profondes ornières et les obstacles de divers genres qui se présentaient à chaque pas.

D'un autre côté, lesoleil était encore assez élevée sur l'horizon, et la rangée de châtaigniers et de chênes qui bordaient la route ne la' garantissait pas de son ardeurs toujours dévorante.

Aussi, malgré son impatience d'arriver au terme du voyage, Léon n'avançait pas assez vite au gré de ses désirs, et malgré lui la réflexion venait calmer peu à peu l'effervescence d'un premier mouvement.

Léon, on l'a deviné sans doute, avait un autre motif que celui de la curiosité pour séjourner dans ce pays oii il était étranger, et

ce molif, nous pouvons le dire tout d'abord sans compromettre l'intérêt du récit qui va suivre, c'était de pénétrer dans l'intérieur des forges de Boussac et de se rapprocher de quelques-uns de ses habitants.

Depuis le jour de son arrivée, il n'avait cessé de rôder autour de l'usine, examinant de loin ceux qui entraient et sortaient, se laissant aller au découragement ou à la joie, selon qu'il avait entrevu ou non celui ou celle qu'il venait de chercher.

Plusieurs fois il avait tenté de pénétrer dans l'intérieur des ateliers comme un simple visiteur poussé par la curiosité bien naturelle de voir le plus bel établissement industriel du pays, mais oti lui en avait constamment refusé l'entrée.

M. Van Baert, soit qu'il craignît d'introduireainsi chez lui, sanslesavoir, quelqu'un de ces terribles incendiaires dont le pays, di-

sait-on, était infesté, et qui avait nécessité le déploiement extraordinaire de force publique dont nous avons parlé, soit qu'il fût jaloux de ses secrets et de ses procédés de fabrication qu'on eîit pu lui dérober pour les vendre ensuite aux manufacturiers en concurence avec lui, avait donné les ordres les plus positifs pour qu'aucun étranger ne fùl admis dans la forge sans un ordre exprès signé de lui.

Aussi ce fut vainement que Léon s'adressa à plusieurs ouvriers pour obtenir une introduction furtive : le maître était trop vigilant et trop sévère pour qu'il fût facile et prudent de le tromper; et Léon qui avait des raisons particulières de ne pas s'adresser directement à lui, dut renoncîer à son projet.

Qu'on juge donc de sa surprise quand il reçut par l'entremise du lieutenant Quentin cette invitation qu'il n'avait pas sollicitée du

maître de Boussac et qu'il n'avait rien fait pour obtenir.

Il se perdait en conjectures sans fin, auxquelles les motifs secrets de sa présence dans le pays ajoutaient encore plus d'incertitude, et, cependant, au milieu de toutes ces irrésolutions, de tous ces doutes, de toutes ces terreurs peut-être qui agitaient son âme, un sentiment dominait plus grand et plus puissant que tous les autres, le sentiment de la joie.

On eiit dit qu'il allait enfin atteindre un bonheur longtemps désiré, et tout en marchant, il murmurait parfois comme pour se donner du courage et s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve :

— Je vais les voir ! je vais les voir !

Il avaitdéjà fait une partie du chemin, livré à ses pensées et heureux du silence et de la

solitude qui régnaient autour de lui, quand un bruit subit lui fit retourner la tête.

A travers un nuage de poussière il aperçut la troupe de gendarmes qui, après avoir suivi pendant quelque temps le même chemin que lui, s'enfonçait à gauche dans la direction d'un village qu'elle devait visiter.

Peut-être le souvenir de son humiliante aventure avec ces agens de la force publique interrompit désagréablementses méditations, car son premier mouvement fut de gagner avec humeur le bord de le route pour se dérober à leur vue ou ne plus les voir luimême; mais au moment oii il cherchait un abri sous les arbres de l'avenue, il entendit tout à coup à quelques pas derrière lui un éclat de rire rauque et saccadé qui le fit se retourner vivement encore un fois, et il se trouva vis-à-vis de Sylvain, qui l'avait suivi jusque là sans qu'il ne s'en doutât.

Le pauvre insensé ne parut pas remarquer sa surprise; il s'approcha et lui dit mystérieusement :

— Vous avez eu peur, n'est-ce pas? ne craignez rien; je veille sur vous, et l'ar-

chajige Michel vous défendra contre eux

Oh ! je vous ai deviné, moi ! je sais qui vous êtes, allez !

— Comment! vous savez...

Le vagabond appuya légèrement son doigt sur l'épaule de Léon, et il lui dit en contournant ses yeux d'une manière effrayante :

— Vous êtes un conscrit réfractaire; je l'ai deviné. Oh! je suis prophète, moi...

Et un nouvel éclat de rire, niais et hébété, accompagna ces paroles.

— Prophète ! ce n'est pas sûr, répondit le jeune homme en souriant.

— Ne dites pas non, reprit le fou avec un accent d'autorité, l'archange Michel ne peut

— Sapas se tromper. Et vous avez raison, jeune homme, de ne pas vouloir être soldat ! Vilain état, allez! Moi qui vous parle, j'avais un fils, grand garçon de six pieds et robuste ! Dieu ! quels bons coups de main il donnait à l'ouvrage!... Oh !ilya longtemps, bien longtemps de ça... A vingt ans il était bouriairè à laferme deGrandsac! belle condition, ma foi!... Si jeune! il faisait l'admiration de tout le pays! pauvre Laurent... Eh bien, il tomba au sort ! Il médit : « Père, je ne veux pas partir ; je resterai avec toi. » Et il se cacha dans le Tindoul. Mais un jour les gendarmes vinrent, et ils l'emmenèrent. Depuis ce temps, il n'est pas revenu ; il est mort dans une autre France en combattant les ennemis! Pauvre Laurent, va!

Léon écouta ce récit débité avec une grande volubilité et qui se ressentait un peu du désordre des idées du narrateur.

En rappelant ces souvenirs si cruels encore pour lui, Sylvain ne pleurait pas, car sans cloute il n'y avait plus de larmes dans ses yeux hagards et desséchés, mais sa voix avait une inflexion déchirante qui allait à l'âme, et on regrettait en l'écoutant que la funeste maladie qui lui avait ôté la raison ne lui eîit pas ôté aussi la mémoire.

Cependant Léon était trop préoccupé du but de son voyage pour qu'il piàt s'arrêter à écouter longtemps les récits d'un insensé, quelque curieux et intéressants qu'ils fussent d'ailleurs pour un psychologue.

Aussi chercha-t-il à rompre l'entretien . en disant à Sylvain d'un ton de bienveillance:

— Oui, oui, mon brave homme ; je sais que vous avez été bien malheureux; mais vous me conterez cela une autre fois. Je suis pressé, voyez-vous, on m'attend aux forges

de Boussac. Nous nous reverrons. Allons... adieu, adieu.

Et après avoir salué de la main le vieux mendiant, il s'éloignait rapidement; mais Sylvain semblait avoir conçu pour lui une affection toute particulière, et il n'était pas près de lâcher prise.

En quelques enjambées il eut atteint Léon, et il reprit avec son rire saccadé et niais :

— Ah! vous allez aux forges de Boussac ! eh bien, nous ferons route ensemble. Que m'importe d'aller là ou là, moi qui suis l'archange envoyé de Dieu ! D'ailleurs, la dame et la demoisselle de Boussac sont bonnes pour moi; quand je viens à la forge, elles me donnent du pain de froment et les restes du dîner, et en hiver elles me permettent d'aller me chauffer au fourneau où les ouvriers tra-

vaillent! Oui, oui, j'irai à Boussac avec vous. L'archange Michel doit vous protéger...

En parlant ainsi, il mit son pas à l'unisson de celui de l'étranger, et bien que Léon eiàl préféré sans contredit continuer seul sa route, force lui fut d'accepter le compagnon qui s'attachait si singulièrement à lui.

Il y aurait eu de la cruauté à s'opposer à l'innocente familiarité du pauvre insensé, qui d'ailleurs ne paraissait pas plus disposé à céder aux ordres qu'aux prières.

Ils commencèrent donc à marcher côte à côte et en silence; au bout de quelques minutes, Léon avait déjà oublié Sylvain.

Mais ce n'était pas le compte du vieux vagabond, qui semblait être essentiellement causeur avec ceux qu'il honorait de son affection.

— Dites donc, monsieur, reprit-il, comme frappé tout à coup d'un souvenir agréable,

vous m'avez donné un bel écu pour payer du vin de Marcillac, savez-vous?

— Je vous en donnerai un autre si vous voulez retourner à l'auberge et aller boire du vin de Marcillac à ma santé.

— A l'auberge! répéta Sylvain en contournant ses yeux de manière à n'en montrer que le blanc, ce qui était chez lui le signe de quelque sentiment violent, ne retournez pas à l'auberge ce soir ; c'est moi qui vous le conseille; croyez-moi.

— Et pourquoi cela, je vous prie?

— Pourquoi? l'archange Michel passera par là ce soir, et demain les gendarmes y seront trouvés grillés comme des damnés en enfer.

Léon haussa les épaules sans avoir même le soupçon que les paroles du mendiant eussent un sens dans la réalité.

Cependant il répondit avec indifférence

pour flatter la manie .prophétique de son compagnon :

— Je serais fâché que l'archange Michel eut de mauvais desseins sur cette auberge, car en ce moment elle contient mes effets, et s'il arrivait malheur à la maison, je perdrais tout ce que j'ai de plus précieux au monde.

Sylvain le regarda fixement.

— Oui, vous avez raison... reprit-il , je n'y avais passongé!.,. mais ne craignez rien. Le saint archange a pour vous de l'amitié... croyez-moi. Vous verrez...

Et comme Léon, malgré toute sa bienveillance et sa pitié pour l'infortune de son compagnon, détournait la tête d'un air d'ennui :

— Vous n'avez jamais vu l'archange Michel, n'est-ce pas? reprit Sylvain, venez me trouver quelque nuit dans le Tindoul ou

dans la grotte des Trois Chênes, je vous le ferai voir. Vous serez bien reçu, je vous le promets. Une nuit ma maison brilla, avec la moisson et le foin de toute l'année; je fus ruiné. Le lendemain, comme j'étais à pleurer à côlé des ruines de ma maison, l'archange Michel m'apparut tout à coup, et il me dit : « C'est moi qui ai mis le feu à ta ferme; quand j'en aurai brûlé sept, comme la tienne, dans la commune, je m'arrêterai. Tues mon favori; c'est bien. » Depuis ce temps il a tenu parole : il y a déjà six fermes de brûlées ; il n'en manque plus qu'une pour faire le compte. Tenez, voici l'heure où l'archange Michel va bientôt se lever; quand le soleil sera couché là-bas derrière ces grands nuages, l'archange Michel sortira de là; il a un habit tout rouge, des ailes d'or, et il tient à sa main une grande lance. Je l'ai vu si souvent à la procession de Rhodez I Quand la

nuit commence à venir, il prend son vol; il s'arrête là-bas au sommet de la Buegne, plonge sa lance dans le feu de la montagne et en retire un morceau de charbon embrasé. Alors il recommence à voler bien haut, bien haut, el, quand il passe sur la maison qui est marquée pour périr, il laisse tomber son charbon enflammé ; alors la maison briîlc toute la nuit...

Malgré l'extravagance de toutes ces rêveries, Léon n'eût pas osé en rire, quand même il n'eiit pas été préoccupé par d'autres pensées, tant les paroles, les gestes et jusqu'au son de voix du vieux mendiant avaient une expression sinistre et- sauvage en ce moment.

Il le regarda avec une véritable terreur dont il ne pouvait se rendre compte, et il allait peut-être le presser de questions pour distinguer ce qu'il y avait d'imaginaire ou

de réel dans ces étranges révélations, lorsque la vue de l'usine, qui se découvrit tout à coup devant eux à un coude que formait le chemin, vint attirer toute son attention.

Les forges de Boussac étaient un vaste établissement renommé avec raison dans tout le pays ; il se composait de plusieurs corps de logis séparés les uns des autres par des cours et surmontés de cheminées gigantesques qui lançaient en tout temps à l'atmosphère des jets d'une fumée noire et épaisse.

La rivière, comme nous l'avons dit, longeait un des flancs de l'usine et mettait en mouvement la roue monstrueuse qui communiquait aux machines intérieures une bruyante activité.

A mesure que l'on approchait on était assourdi par le grincement des rouages, le sifflement du feu dans les fourneaux, le roulement des eaux dans les conduits souterrains,

les coups répétés des marteaux sur les enclumes, le cliquetis des barres de fer que remuaient les travailleurs et les chants enroués de quelques ouvriers en belle humeur.

C'était le mouvement, l'action, le bruit d'une ville ouvrière au milieu d'une campagne.

L'entrée principale faisait face à l'avenue que suivaient les voyageurs.

Les deux battants de cette porte étaient ouverts pour le passage continuel des chariots, et on pouvait déjà plonger un œil curieux dans la première cour entourée des bâtiments.

C'étaient sur deux côtés réunis à angle droit deux ailes égales et qui semblaient destinées à servir de magasins.

A gauche, en entrant, une jolie maison blanche parfaitement distincte des autres constructions, quoiqu'elle y communiquât

par une petite galerie en maçonnerie, était l'habitation du propriétaire directeur de l'usine.

Sous le bâtiment qui faisait face à l'entrée s'ouvrait une voûte grillée qui conduisait aux ateliers ; mais comme cette voûte n'était pas directement en face de la porte même , il était impossible d'apercevoir du dehors l'intérieur de l'usine et pour comble de précautions le défiant propriétaire avait fait placer au-dessus de la grille une planche en forme d'enseigne sur laquelle on lisait en gros caractères : On n'entre pas ici sans permission.

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