‹ Paul DuvertChapitre 7 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

autre chose qu'à renouveler connaissance avec le portier du logis, qui de son côté faisait de son mieux les honneurs de la maison à son compagnon déguenillé.

A l'auti-e extrémité de la cour, sur un perron de pierre dont chaque marche était ornée d'un vase à la Médicis en fonte, rempli d'arbustes odoriférants, se tenait debout une jeune demoiselle d'environ dix-huit ans.

C'était une jolie blonde, à taille de guêpe, vive, alerte, élancée ; elle était vêtue d'une robe blanche d'une coupe gracieuse; sa tête était nue et ornée seulement de boucles ondoyantes qui tombaient sur ses épaules.

La broderie qu'elle tenait encore à la main indiquait quelle élait son occupation au moment oia l'arrivée de Sylvain avait attirée son attention.

Elle semblait prendre plaisir à voir le boule-dogue et l'insensé se prodiguer les

preuves d'une affection mutuelle, et elle riait comme un enfant aux démonstrations grotesques des deux amis.

Quand l'étranger parut, elle fit un geste de surprise, et elle allait rentrer tout effarouchée dans l'intérieur de la maison si le boule-dogue, à la vue de Léon, n'eût recommencé ses aboiements, et, s'échappant des bras de Sylvain, n'eût fait un bond furieux pour s'élancer sur lui.

La jeune fille poussa un cri d'effroi ; mais l'étranger ne s'était pas trouvé à portée du redoutable gardien, et celui-ci, retenuparsa chaîne, dut forcément obéir au vieux vagabond, qui cherchait à le calmer en le menaçant de la colère de l'archange Michel.

Au milieu de tout ce vacarme, Léon ne semblait rien voir, rien entendre.

Quand l'animal voulut s'élancer sur lui, il ne tit pas le moindre mouvement de frayeur

ses regards étaient fixés sur la jeune fille, vers laquelle il s'avançait avec émotion.

Celle-ci, malgré sa timidité, ne pouvait plus sans impolitesse se retirer avant d'avoir répondu aux questions qu'on allait lui adresser sans doute, et force lui fut d'attendre à la même place, tandis qu'il disait à Fox poui cacher son embarras :

— Silence donc, Fox! Oh! le méchant animal! Faites-le donc (aire, Sylvain, puisqu'il ne veut écouler que vous ! J'ai loujou^^dit à mon père que ce vilain Fox causerait quelque malheur !

En ce moment Léon était arrivé près d'elle et il la salua avec respect; mais au moment de lui adresser la parole, la voix manqua dans son gosier, et il resta debout et immobile devant elle, muet et comme en proie à un sentiment d'admiration qu'il ne pouvait exprimer.

La jeune fille rougit, baissa les yeux et demanda avec timidité :

— Puis-je savoir, monsieur, ce que vous désirez? Si c'est mon père, M. Van Baert, que vous voulez voir... je vais le prévenir à l'instant, il est dans les ateliers.

Léon resta encore quelques secondes absorbé dans sa contemplation muette ; puis entin remarquant tout à coup l'étrangeté mexpliquable de ses manières, il reprit en balbutiant :

— Votre père! oui, mademoiselle, c'est à M. Van Baert que je désire parler, et une invitation de M. Quentin...

— Oh ! oui, oui, je sais, répliqua la jeune fille en rougissant davantage. Puis elle ajouta: — Si monsieur veut se donner la peine d'entrer dans le bureau, mon père va le rejoindre à l'instant...

En même temps elle précéda l'étranger

pourlui montrer le chemin. En se retournant pour voir s'il l'a suivait, elle remarqua qu'il essuyait furtivement une larme.

Elle introduisit Léon dans une vaste salle du rez-de-chaussée qui servait à la fois de bureau et de comptoir à M. Van Baert.

Cette pièce était séparée en deux par un treillage en fil de laiton. La première partie, destinée à recevoir les comptables, n'avait pour tous meubles que quelques chaises et une grande table en bois blanc siir laquelle se trouvait tout ce qu'il faut pour écrire, tandis que de l'autre côté de la barrière une innombrable rangée de registres à fermoirs de cuivre, des étagères chargées de cartons étiquetés, et enfin une armoire de fer solidement scellée dans la muraille, indiquait la partie réservée au maître et à ses principaux conmiis.

Il n'y avait en ce moment dans le bureau

qu'une dame d'environ quarante-cinqfans, assise près d'un fenêtre qui donnait sur la cour, et d'où elle avait pu voir la petite scène qui venait d'avoir lieu entre la jeune demoiselle et le visiteur inconnu; elle travaillait paisiblement devant une table à ouvrage, et une place vide à côté d'elle semblait être celle que la jeune fille venait de quitter un moment auparavant.

A la vue de l'étranger, elle se leva avec politesse et lui offrit un siège a quelque pas d'elle.

Mais Léon était comme étourdi de tout ce qui lui arrivait ; il ne parut pas s'être aperçu de celte invitation silencieuse et il regardait celle qui semblait être la maîtresse de la maison avec ce regard contemplatif plein de mélancolieet d'admiration qu'il avait déjà attaché sur la jeune fille.

Celle-ci se chargea de faire remarquer à

l'étranger son inattention en lui disant avec timidité :

— Veuillez vous asseoir, monsieur; je vais prévenir papa et dans quelques instants il va être ici.

Et pendant que Léon déférait gauchement à cette invitation, elle s'approcha vivement de la dame et lui dit à voix basse :

— Maman, c'est cet étranger, tu sais! Oh! je suis bien curieuse de savoir ce qu'il va dire!... Je reviens à l'instant!...

Madame Van Baert mit un doigt sur sa bouche comme pour contenir le babillage indiscret de sa fille, qui sortit aussitôt atin d'aller prévenir son père.

Alors Léon put exmineravec plus d'attention la maîtresse du logis.

C'était une femme de petit taille, aux yeux et aux cheveux noirs, et dont les traits avaient

encore cette beauté noble et régulière qui est le caractère de la maturité.

Son visage, qu'aucune ride ne venait encore sillonner, avait cette teinte dorée des femmes méridionnales qui laisse devine, une âme ardente et passionnée.

Mais, si de pareils signes d'énergie et d'exaltation avaient pu ne pas être trompeurs pour madame Van Baert au temps de sa jeunesse, l'âge semblait avoir sinon éteint, du moins afl'aiblices instincts primitifs; une vie simple et monotone dans sa Iranquilité semblait avoir effacé les traces que les passions avaient pu laisser autrefois sur cette physionomie calme et raisonnable.

Il était impossible de ne pas reconnaître dans madame Van Baert une bonne et paisible ménagère, vivant au fond de cette campagne écartée, sans souvenirs du passé et sans craintes pour l'avenir.

Léon fit toutes ses réflexions pendant son rapide examen, et sa contemplation muette eût duré peut-être longtemps encore si madame Van Baert, que ce silence singulier étonnait d'abord, n'eût engagé la conversation en disant au jeune étranger avec aisance et politesse :

^- Vous avez dû être bien surpris, monsieur, de recevoir de la part d'une personne que vous ne connaissez pas une invitation... inconvenante peut-être; mais votre timidité ou votre délicatesse à l'égard de mon mari a été si grande qu'il a bien fallu vous venir en aide. Nous savions tous que vous aviez un désir ardent de pénétrer dans cette maison.

— Oh! oui, oui, madame, interrompit le jeune homme avec chaleur, et tous mes vœux sont comblés en ce moment.

Madame Van Baert sourit avec bienveillance.

— Voilà un enthousiasme qui plaira à mon mari, j'en suis siàre, reprit-elle; et en vérité, monsieur, savez-vous qu'il faut que vous ayez une bien grande force de volonté et un désir bien profond de vous instruire, pour avoir surmonté les obstacles qui rendent notre maison inabordable? Voilà plusieurs jours que mon mari, ma fille, et moi-même, nous vous avons vu vous promener dans le voisinage, cherchant à porter un regard curieux dans cette enceinte qui vous était interdite. Les tentatives que vous avez faites auprès de plusieurs de nos ouvriers pour obtenir à prix d'argent la faveur de pénétrer dans les ateliers ont encore donné des soupçons sur votre qualité, et enfin mon mari, bien convaincu que vous êtes un jeune manufacturier qui a le désir ardent d'étudier les procédés de fabricataion qui font de cette usine un modèle du genre, et que vous n'o-

siez vous adressera lui de peur d'essuyer un refus, a pris le parti de vous faire prévenir par un ami obligeant qu'il vous recevrait ici avec plaisir, et qu'il vous donnerait tous les

éclaircissements qu'il lui serait possible

je pense, monsieur, que cette nouvelle ne vous sera pas désagréable, et je serais heureuse d'apprendre que mon mari ne s'est pas trompé.

En parlant ainsi elle chercha sur les traits de Léon cette vive expression de joie qu'elle s'attendait à y trouver.

Mais, à son grand étonnement, l'étranger sembla n'avoir pas apprécié dignement cette concession, qui, dans les idées de la femme de l'industriel, devait être considérée comme une grande faveur.

Léon répondit d'un ton mélancolique après une minute de silence :

— Mais êtes-vous bien sûre, madame, que

-- J09 — ce soit le désir de visiter une usine qui m'ait fait venir dans ce pays et qui m'y retienne depuis une semaine? ne se pourrait-il pas qu'un intérêt cher et sacré, sur lequel il ne m'est pas permis de m'expliquer, m'ait attiré vers cette maison...?

Il s'arrêta tout court comme s'il eiit craint d'en trop dire. Madame Van Baert fixa sur lui son œil noir et sévère :

— Quoi! monsieur, demanda-t-elle, vous n'êtes pas ce que nous avons tous pensé? Mais alors quel peut-être cet intérêt si cher dont vous parlez? Si je ne me trompe, tout le monde ici vous est inconnu?

Léon fit un geste de désespoir.

— Dites plutôt, madame, que personne ne m'y connaît! pas même... Mais, de grâce, ne m'interrogez pas! si vous saviez comme je souffre!... Voyez mes larmes, mon trouble.., oh! pitié, madame, pitié!

En parlant ainsi, Léon se laissa tomber sur son siège et détourna la tête comme pour cacher ses pleurs.

Madame Van Baert, sans comprendre cette émotion subite dont il lui était impossible même de soupçonner la cause, restait immobile d'élonnement. Cependant elle parut frappée tout à coup d'une réflexion qui devait venir à la pensée d'une mère :

— Monsieur, je crois deviner toute la vérité, murmura-l-elleen se penchant vers lui ; vous aimez ma fille? C'est elle que vous cherchez à voir quand vous restiez des journées entières près de la porte principale de la forge ; c'est d'elle que vous vouliez approcher quand vous offriez de l'argent à un de nos ouvriers pour vous introduire ici? Si cela est, monsieur, je ne puis que vous plaindre, car, vous le savez sans doute, Anna est promise à un autre...

— Et puisse ce mariage faire le bonheur de mademoiselle Anna ! répondit Léon d'un ton plus calme et en souriant légèrement ; et cependant, madame, vous avez découvert une partie de mon secret. Quand je passais des journées entières caché près de cette maison, celait mademoiselle Anna que je voulais voir... et vous.

— Moi, monsieur; mais je ne puis m'expliquer...

— Madame Van Baert, dit Léon si bas qu'on pouvait à peine l'entendre, se souvientelle encore de Cécile Lambert?

— Mon nom de demoiselle ! s'écria la dame en pâlissant ; qui vous a appris ce nom monsieur? qui l'a prononcé devant vous?

— Une personne que vous n'avez pas oubliée sans doute, reprit l'étranger du même ton, bien qu'elle soit morte depuis quelques mois, M. Duvernay...

Ce nom parut porter au comble la douleur et l'effroi de madam.e Van Baert. Elle recula de quelques pas, toute pâle et tremblante.

— Qui êtes -vous! murmura-t-elle d'une voix étouffée ; qui vous a révélé ce mystère de la plus cruelle époque de ma vie? d'où venez-vous, vous qui réveillez d'affreux souvenirs éteins depuis si longtemps dans mon cœur?... Oh ! ces traits, ces regards, cette émotion à ma vue! mais il est mort, lui ! il est mort presqu'en naissant, on ne m'a pas trompé... oh! je suis folle, mon Dieu!

En ce moment la jeune Anna se précipita étourdiment dans le bureau en s'écriant avec vivacité :

— Le voilà enfin! il était en grande conférence avec les contre-maîtres, mais du moment que je lui ai dit que c'était monsieur...

Elles'arrêla tout à coup promenant son re-

— H3 — gard de l'étranger à sa mère, qui tous les deux s'efforçaient de faire disparaître les traces de cette subite et profonde émotion. La jeune fille resta tout interdite à la même place, et son père entra presque aussitôt.

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